- Speaker #0
Bienvenue sur le podcast Parole déclassifiée, l'occasion d'une rencontre exceptionnelle avec des dirigeants et des agents de la DGSI pour décrypter les menaces envers les intérêts fondamentaux de la nation et de la sécurité nationale, les défis et les réponses apportées par la direction. Pour ce troisième rendez-vous, nous allons aborder la question de la prospective au sein de la direction. et comment celle-ci permet de mieux anticiper et se préparer à l'évolution des principales menaces dans les années à venir. La structure chargée de la prospective et directement rattachée au directeur général sait dire toute son importance. Nous avons parmi nous le responsable de la délégation à la prospective depuis sa création au printemps 2022. Bonjour. Pourriez-vous présenter à nos auditeurs le rôle de la délégation à la prospective ?
- Speaker #1
Le directeur général a souhaité la création de la délégation à la prospective au printemps 2022 pour répondre à un besoin d'anticipation de l'évolution des menaces susceptibles d'affecter la sécurité intérieure dans les quatre grands domaines de compétences de la DGSI que sont le contre-terrorisme, le contre-espionnage, la sécurité économique et la cybersécurité. La DGSI c'est un service de police très opérationnel dont les préoccupations sont par essence plutôt de court terme et donc la délégation a pour... ambition de compléter le travail qui se faisait déjà depuis plusieurs années par la production d'analyses qui portent essentiellement sur l'avenir. J'ai parlé d'analyse sur l'évolution des menaces, mais on a aussi pour mission de réfléchir aux opportunités que la technologie, notamment, est susceptible d'apporter à la DGSI pour agir plus efficacement dans la perspective des quatre grandes missions que je viens d'énoncer.
- Speaker #0
Alors justement, comment travaillez-vous au quotidien ? Vous avez parlé de nouvelles technologies. Est-ce que vous avez des outils particuliers, des méthodes pour répondre à ces demandes ?
- Speaker #1
Alors la méthode prospective à la DGSI, c'est une méthode certes maison, mais inspirée de ce qui se fait ailleurs. Nos travaux prospectifs reposent sur trois grands types de sources. Premièrement, des lectures à partir de documents qui sont publics. Les documents auxquels on s'intéresse sont d'une grande variété et en réalité toute production intellectuelle. est susceptible d'être source d'inspiration pour nous. On parle ici de la presse, en langue française et en langue anglaise, de publications diverses, de nature administrative, universitaire, de publications de services de renseignement étrangers. La fiction également est une source d'inspiration. On analyse des romans, des séries, des films, pour voir dans quelle mesure ils peuvent être annonciateurs d'une évolution des menaces susceptibles d'affecter la sécurité de la France. Donc les sources ouvertes, les lectures en sources ouvertes, c'est notre première source d'inspiration. La deuxième source d'inspiration, ce sont les agents de notre direction qu'on sollicite régulièrement pour participer à des ateliers d'intelligence collective sur des sujets de nature prospective. Pendant des séances qui durent une heure et demie, tous les agents volontaires, motivés et intéressés par l'avenir de la DGSI et l'avenir de la sécurité intérieure, viennent réfléchir avec nous. pour essayer d'identifier, en étant le plus créatif possible, comment les menaces auxquelles on s'intéresse sont susceptibles d'évoluer et comment de nouvelles menaces sont susceptibles d'apparaître. Troisième source pour nos travaux, on réalise des entretiens avec des experts du monde académique, du monde de l'entreprise et de l'administration. S'agissant des experts du monde académique, notre approche est plutôt innovante. Nous, on va voir les universitaires en tant qu'experts. pour qu'ils nous apportent leur éclairage sur nos sujets de préoccupation. Enfin, je voudrais insister sur une quatrième source, si tant est qu'on puisse parler de source, la délégation également pour mission de mieux connecter la DGSI avec la jeunesse. Et on y tient beaucoup parce que pour faire de la prospective, c'est important de savoir quelles sont les préoccupations des jeunes générations. Et à cette fin, on a noué plusieurs partenariats avec des universités et des instituts d'études politiques. On organise des ateliers prospectifs avec des étudiants qui, en général, sont spécialisés, suivent des études dans le domaine de la sécurité et de la défense. Et par ailleurs, on sollicite aussi des maîtres de conférences et des professeurs responsables de master afin que leurs étudiants puissent réfléchir sur des sujets dans le cadre de mémoire qui intéressent la direction.
- Speaker #0
Vous échangez avec un public relativement varié, les agents, les spécialistes, les étudiants. Est-ce que vous partagez également ou est-ce que vous échangez avec d'autres administrations françaises et ou également avec les administrations étrangères ou avec vos homologues à l'étranger ?
- Speaker #1
Lorsque le directeur général a souhaité la constitution de la délégation à la prospective, la première chose que nous avons faite, c'est d'interagir avec les meilleurs services de renseignement occidentaux qui font de la prospective pour voir comment ils la faisaient et dans quelle mesure on pouvait s'inspirer de leurs pratiques. Et je parle ici en particulier de services anglo-saxons qui ont une culture beaucoup plus forte que la nôtre de l'anticipation et de la prospective. Et donc, on est allé... picorer au sein de divers services pour construire notre propre méthode pour faire de la prospective. À côté de ça, le ministère de l'Intérieur, il y a quelques mois, a créé un club des missions prospectives des différentes directions qu'il compose. Et périodiquement, on se réunit avec les cellules prospectives de toutes les directions du ministère pour partager nos sujets de préoccupation et nos méthodes de travail. Enfin, on échange régulièrement désormais avec des services de renseignement étrangers pour leur présenter nos conclusions, pour recueillir aussi leurs sources de préoccupations, dans la mesure où elles peuvent nous inspirer pour la conduite de nos futurs travaux.
- Speaker #0
Alors concrètement, est-ce que vous pouvez aujourd'hui partager avec nos auditeurs les thématiques sur lesquelles vous travaillez actuellement, les enseignements que vous pouvez en tirer ?
- Speaker #1
Nous nous sommes intéressés ou nous nous intéressons actuellement à plusieurs sujets, parmi lesquels les métavers. l'intelligence artificielle et le dérèglement climatique. A chaque fois, notre perspective est la même. Il s'agit d'analyser comment ces phénomènes ou ces technologies peuvent avoir des conséquences à moyen terme. En général, on se fixe comme horizon 2035 sur la sécurité nationale. On peut commencer par les métavers.
- Speaker #0
Est-ce que vous pourriez nous expliquer un petit peu ce que sont les métavers ? Parce que je pense que c'est quelque chose d'un peu flou et obscur pour nos auditeurs et pour un grand nombre de personnes.
- Speaker #1
Les métavers, ce sont des mondes virtuels qui copient ou qui complètent le monde réel, dans lesquels les individus évoluent sous la forme d'avatar, en ayant recours à des dispositifs techniques plus ou moins immersifs, à travers l'écran de son ordinateur, dans la version la plus rudimentaire, ou par l'intermédiaire d'un casque de réalité virtuelle, dans la version actuellement la plus sophistiquée. Les travaux de la DGSI sur les métavers avaient pour finalité d'identifier, dans l'hypothèse où les métavers modifieraient dans les prochaines années les modes de vie des individus et le fonctionnement des entreprises, Ce dont on ne peut pas avoir la certitude à ce stade, l'utilisation qui pourrait en être faite a des fins malveillantes. Nos lectures ainsi que les échanges que nous avons menés avec des experts nous permettent aujourd'hui de penser que les métavers pourraient constituer à l'avenir un nouvel espace de radicalisation et de préparation d'actions violentes sur le fondement de premiers signaux qui pour la plupart sont issus de l'étranger. Dans le champ économique, les métavers offrent certes des perspectives de croissance et de développement pour les entreprises françaises, mais ils les exposent également à de nouvelles formes d'ingérence étrangère, comme par exemple le sabotage de magasins virtuels, l'espionnage de réunions en ligne ou encore le vol de prototypes dématérialisés. Enfin, les métavers pourraient également ouvrir la voie à de nouvelles formes d'ingérence étatique et de manipulation de l'information. Dans la mesure où ils constitueront, on le suppose, des territoires apparentaires, bien que virtuels, il n'y a aucune raison de penser que les États n'y mettront pas en œuvre des actions d'influence, y compris avec l'appui de leurs services de renseignement. S'agissant de l'intelligence artificielle, la délégation à la prospective de la DGSI s'y intéresse sous deux aspects. Premièrement, on anticipe, avec une certitude élevée, que le développement de l'IA va à la fois transformer les menaces qui relèvent du champ de compétences de la direction, et faire apparaître de nouvelles menaces, certaines dont on peut déjà percevoir des signaux faibles et d'autres qui, malheureusement, sont inconcevables à ce stade.
- Speaker #0
Est-ce que vous pourriez nous donner quelques exemples pour nos auditeurs pour que ce soit un peu plus concret et qu'on comprenne mieux votre travail sur ces différents points ?
- Speaker #1
L'intégration dans tout un tas d'objets, de systèmes reposant sur l'IA est susceptible de favoriser leur détournement à des fins malveillantes. D'autre part, on le voit déjà depuis plusieurs mois dans l'actualité, Oui. L'IA facilite la génération de deepfakes, il s'agit de trucages photos, audios ou vidéos qui sont hyper réalistes, mis à la portée de tout un chacun au risque de faciliter la manipulation des opinions, voire de rendre à l'avenir très difficile, si ce n'est impossible, la distinction entre la vérité et le mensonge. Enfin, dans le champ cyber, l'IA va très probablement conduire à une hausse importante du nombre de cyberattaques et à leur sophistication. Le deuxième aspect de l'IA auquel la DGSI s'intéresse consiste, et ça ne vous étonnera pas, à réfléchir à la façon dont nous allons devoir nous adapter pour contrer efficacement ces menaces. Mais vous comprendrez que je ne peux pas vous en dire plus.
- Speaker #0
Et le dérèglement climatique dont on entend fréquemment parler et dont on voit les conséquences au jour le jour, est-ce que vous travaillez également dessus ? Comment ça se passe ? Quels enseignements pouvez-vous en tirer ?
- Speaker #1
Je vais vous en dire quelques mots. Vous vous demandez certainement comment et pourquoi. pourquoi un phénomène qui relève à première vue des sciences de la nature peut intéresser un service de sécurité comme la DGSI. Il se trouve que lorsqu'on fait le point sur les manifestations actuelles et anticipées du dérèglement climatique sur l'environnement et qu'on tente de les croiser avec les principaux champs de compétences de la DGSI, on constate que les deux sont très liés.
- Speaker #0
Est-ce que vous pourriez nous donner quelques exemples pour illustrer vos propos ?
- Speaker #1
La capacité d'innovation des entreprises et des chercheurs français dans le domaine des technologies vertes. suscite déjà, et ça va probablement s'accentuer, l'intérêt de certains États. Par ailleurs, certains États... souvent les mêmes, disposent d'un savoir-faire et de ressources naturelles dont nous ne disposons pas, en France, et qui pourtant sont indispensables au développement des énergies renouvelables, ce qui rendra dans les prochaines années la question de notre souveraineté énergétique encore plus prégnante qu'elle ne l'est aujourd'hui. Enfin, dans le champ du contre-espionnage, on estime que les conséquences du dérèglement climatique et en train de redéfinir les enjeux géopolitiques, les services de renseignement vont devoir se réinventer. Sous l'effet de ce phénomène, de nouvelles formes d'ingérence étrangère et de pression politique devraient apparaître et il nous appartiendra à nous, DGSI, de les contrer pour concourir à la protection des intérêts de la France.
- Speaker #0
Alors on a bien compris effectivement que vous ne pouvez pas partager aujourd'hui les résultats de tous vos travaux, mais comment est-ce que la DGSI exploite ces résultats ? Est-ce qu'il donne lieu à des orientations de stratégie opérationnelle ? ou bien tout simplement comment formez-vous les agents au sein de votre service ? On l'a dit tout à l'heure, les métaverses, l'IA, c'est quelque chose de complexe qui n'est pas compréhensible par tout le monde. Donc comment travaillez-vous sur ces aspects-là ?
- Speaker #1
Notre influence, si je puis dire, au sein de la direction, elle est double. Premièrement, sur l'ensemble des sujets qu'on traite, y compris les trois que je viens de développer, on élabore des recommandations afin de mieux préparer la DGSI à faire face à ces menaces. Par ailleurs, en diffusant à l'ensemble des agents de la DGSI, périodiquement, des documents de nature diverse, on essaye de créer une culture de l'anticipation au sein de la direction, de telle sorte à ce que les agents, plus spontanément, se posent dans le cadre de l'exercice de leurs fonctions habituelles, la question du coup d'après. Et donc ce travail de création de culture de l'anticipation, il passe par des documents écrits, mais aussi, comme je vous l'ai expliqué, au début de notre entretien par les ateliers prospectifs dont les méthodes sont transposables au sein de chacun des services de la direction.
- Speaker #0
Merci pour tous ces éclairages sur la prospective. Nous vous donnons rendez-vous le mois prochain pour aborder le sujet souvent bien trop secret du contre-espionnage.