- Speaker #0
Je suis Stéphanie Barranco. Ici, je donne la parole aux femmes. Des femmes connues ou anonymes, des femmes fortes, fragiles, audacieuses, parfois cabossées. Des femmes qui ont aimé, douté, chuté, recommencé, et qui ont accepté de venir raconter leurs histoires, sans tabou, sans jugement, sans filtre. Parce que derrière chaque parcours, il y a une femme, ses choix, ses peurs, Ces combats, ces désirs, ces victoires et cette question qui traverse chaque épisode. Au fond, c'est quoi être une femme aujourd'hui ? Je crois profondément que lorsque les femmes racontent leurs histoires, leurs mots peuvent résonner. Alors ici, on écoute, on partage, on transmet. Bienvenue dans la saison 4 de Parole de Femme. On sait aujourd'hui de mieux en mieux. traiter le cancer du sein. Mais dans Parole de femme, j'ai envie de poser une autre question. Soigner le cancer, suffit-il à réparer la femme ? Et c'est un peu tout l'objet de cet entretien qu'on va avoir toutes les deux. Je vous laisse vous représenter.
- Speaker #1
Je m'appelle Elodie Ghosn, je suis oncologue médicale en Belgique.
- Speaker #0
C'est quoi un oncologue ?
- Speaker #1
L'oncologue, c'est un médecin qui est spécialisé dans la prise en charge des cancers, dans la cancérologie, et on a chacun un peu notre domaine de prédilection et notre spécialité à l'intérieur de l'oncologie, avec souvent un ou deux organes qu'on prend en charge plus spécifiquement.
- Speaker #0
Donc vous, le sein ?
- Speaker #1
Oui, je m'occupe essentiellement du cancer du sein.
- Speaker #0
Pourquoi dans un parcours médical de l'apprentissage de la pratique de la médecine, on en arrive d'abord à l'oncologie et ensuite au cancer du sein ? J'imagine qu'on n'y vient pas par hasard ?
- Speaker #1
Simplement. Dans ma pratique, c'est un peu particulier. J'ai commencé la médecine pour être médecin physique parce que je faisais de la gym de haut niveau.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et donc, je voulais vraiment rester dans le domaine médical, dans le domaine sportif. Et en Belgique, on fait trois années générales. Et puis alors, on a des stages en clinique, dans les différents services. Et là, on ne choisit pas. On nous oriente selon ce que la secrétaire a décidé où il manque de place. Et je suis tombée en oncologie dans mon premier stage. Et ça a été une révélation, en fait. Je me suis dit, mais c'est ça que je veux faire, en fait. Je veux soigner des patients qui sont atteints du cancer parce qu'on prend le temps de discuter avec eux. Ça qui est vraiment important, je trouve, c'est de passer du temps et les suivre tout au long d'un parcours et les prendre en charge de manière vraiment holistique. Vraiment, tant au niveau médical qu'aussi au niveau mental, parce qu'on ne fait pas beaucoup. Et puis, je peux faire aussi de la pratique sportive avec mes patients parce qu'on sait que ça aide justement dans la guérison, dans le processus. Et donc, c'est vraiment quelque chose de global. Mais alors là, je n'étais pas d'emblée centrée sur le cancer du sein.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et ça, ça vient un petit peu avec la pratique quotidienne, notre intérêt. Et donc, c'est aussi un petit peu notre chef de service qui nous dit où il manque.
- Speaker #0
Encore une fois, ah oui, donc en fait, vous êtes un peu orienté. Enfin, ce n'est pas forcément au départ une vocation, mais vous êtes finalement... orientés sur votre parcours et le chemin vous amène vers les femmes.
- Speaker #1
Même si l'oncologie, là, vraiment, ça a été une révélation, une vocation.
- Speaker #0
Oui, mais finalement, au départ, ce n'est pas vous qui aviez demandé spécifiquement l'oncologie et encore moins le cancer du sein.
- Speaker #1
Même si c'est quelque chose qui me passionne.
- Speaker #0
Mais pas au départ. On vous avait sensibilisé en tant que femme. On ne parle pas de la médecin. On parle de la femme. Est-ce que vous avez sensibilisé à ce qu'est le cancer du sein ? Parce qu'en tant que femme, vous avez appris à palper les seins ou finalement, c'était une notion un peu abstraite ?
- Speaker #1
Non, si ma maman est assez prévenante pour ça. Elle m'a expliqué beaucoup de choses et j'ai deux sœurs. Donc, elle nous a expliqué pas mal de choses. Et puis, le gynécologue aussi a un rôle là-dedans. Elle nous avait appris à palper. et puis à réaliser des mammographies à partir d'un certain âge. Même s'il n'y a pas de cancer dans la famille, etc. Mais oui, ça, on avait reçu l'éducation de la part de notre maman.
- Speaker #0
C'est finalement, avec votre regard de médecin, c'est important. Finalement, c'est un acte d'amour qu'on doit faire à ces enfants. D'éduquer.
- Speaker #1
Je pense. Vraiment, leur ouvrir les yeux, les sensibiliser. Et puis maintenant, il n'y a plus que la famille qui peut le faire aussi. Les médias, Octobre Rose, etc. C'est vraiment un moyen important de sensibiliser la population parce que clairement, plus on prend en charge le cancer tôt, plus il y a des chances de guérison. Donc c'est vraiment hyper important.
- Speaker #0
Et c'est hyper important de le dire aux enfants. C'est par eux que ça passe aussi.
- Speaker #1
De démystifier aussi. De dire qu'on peut les soigner. Ça ne doit plus faire peur, comme avant en tout cas. On entend encore souvent, ça y est, on a un diagnostic de cancer, on va mourir. On fait le parallèle, alors qu'on traite plus de 90% des patients atteints de cancer du sein.
- Speaker #0
Mais est-ce que vous, en tant que médecin, vous arrivez à comprendre cette peur quand même, qui prend au trip en fait ?
- Speaker #1
C'est légitime, parce que ça touche vraiment un fondement. La vie, dès qu'on parle de cancer, évidemment, on envisage la mort, c'est toujours le cas. Et alors les enfants qui sont là, parce que ce sont des femmes jeunes, des enfants en bas âge, qui se disent « je dois être là pour pouvoir agrandir mes enfants, pour les éduquer, pour être près d'eux » .
- Speaker #0
Comment justement vous arrivez, vous avez cette femme, ce patient, cette patiente ? D'abord, il y a une première distinction. Est-ce que vous, dans votre métier, on arrive à faire la distinction entre la patiente et la femme ? Ou est-ce que vous arrivez à mêler les deux ? Ou est-ce que vous, pour faire votre travail correctement, vous devez forcément séparer ?
- Speaker #1
J'aime les prendre en charge de manière globale. C'est ce qui m'anime. Je pense que c'est très très important de ne pas trop détacher pour rester humaine et prendre en charge vraiment les patients sous tous leurs aspects, sous toutes les facettes. Mais ce qui m'anime le plus, c'est de leur expliquer les choses. Donc moi, je trouve ça hyper important, dès le départ, dès la première consultation, de leur faire des schémas et de leur expliquer en quoi ça consiste un cancer du sein. Parce qu'on dit toujours « j'ai un cancer du sein » , mais il y en a beaucoup de différents. Et on va adapter les traitements en fonction du type de tumeur, en fonction de certains récepteurs qu'il y a à la surface des cellules, en fonction du stade, donc l'extension dans le corps, etc. etc. Et donc ça, j'aime bien, dès le départ, poser les bases pour qu'elles comprennent et qu'elles soient actrices, vraiment, dans leur prise en charge, dans les traitements, qu'elles comprennent l'intérêt de chaque étape. La chirurgie, la chimie aussi, il doit y en avoir, les rayons, l'hormonothérapie, pourquoi on fait ça ? Et ce sont des traitements complémentaires, en fait, et un ne remplace pas l'autre, parce que souvent, quand on fait une chimio, la personne me dit « Mais pourquoi je dois encore avoir de la radiothérapie derrière ? » Ça, je pense que... l'explication est la base de tout et elles vont pouvoir être actrices, mieux accepter les choses parce que on va les prendre en compte. Ce n'est plus un docteur comme avant qui disait « ça va être comme ça, comme ça, comme ça » et vous n'avez rien à dire. Je pense que c'est important de leur expliquer pourquoi on fait ça et de discuter avec elles. Est-ce que ça vous convient ? Est-ce que vous êtes d'accord ? Est-ce qu'on peut aller sur ce chemin-là ensemble ?
- Speaker #0
C'est comme ça, vous pensez, qu'on va vers la guérison ? C'est quand vous les impliquez vraiment ?
- Speaker #1
Je trouve, moi, en tout cas.
- Speaker #0
Et de mettre des mots qui sont parfois bruts, finalement, est-ce que c'est aussi, finalement, ne pas trop édulcorer une réalité qui ne l'est pas en réalité, parce que ça va être dur ?
- Speaker #1
On leur doit la vérité, c'est important, il ne faut rien cacher. Et je leur dis toujours, je vais tout vous dire, si c'est difficile, vous m'en parlez. On n'abordera peut-être plus la chose une deuxième fois, mais je veux que vous entendiez tout au moins une fois, pour pouvoir mettre en place les choses. Et dans la majorité des cas, ça se passe super bien, elles vont guérir. Alors il y en a certaines, c'est vrai, qui ont des métastases et qu'on ne guérira pas, mais avec l'avancée des techniques et des médicaments, on peut vivre avec un cancer métastatique. Plusieurs mois, plusieurs années, donc il faut qu'elles soient au courant, pour mettre en place des choses.
- Speaker #0
Est-ce que l'oncologue devient la confidente ? Ou est-ce que vous avez la sensation ? que l'oncologue, c'est vraiment presque le médecin, pas qu'on déteste, mais en tout cas, c'est celui qui va finalement dans le dur.
- Speaker #1
On a un peu le chef d'orchestre, j'ai l'impression, pour coordonner un peu tout le trajet de soins et toute la prise en charge. Ça, j'ai vraiment l'impression que c'est notre rôle. Et c'est vrai qu'à la fin d'un parcours, quand j'ai suivi les patients pendant 5-10 ans, en fonction du nombre d'années, et je leur dis voilà maintenant vous êtes guérie, vous n'avez plus besoin de moi, d'un côté elles sont tristes, mais elles me disent je préférais vous rencontrer ailleurs qu'ici.
- Speaker #0
Il y a comme un lien qui se tisse clairement. Et ça aussi c'est une nouvelle façon d'aborder la médecine finalement, ici dans Parole de Femme on parle de soi, on ne fait pas de généralité. C'est votre façon à vous d'aborder la médecine ? Parce qu'avant, on avait l'impression, vraiment, comme vous disiez tout à l'heure, que c'était le médecin un peu divin et puis qui était derrière son bureau et puis on ne pouvait pas vraiment l'atteindre. Pourquoi vous avez fait le choix d'être dans une voie différente de médecine ?
- Speaker #1
Parce que je pense que c'est comme ça que c'est juste, que c'est bien, que je suis alignée, en tout cas, avec mes valeurs. C'est ce que je dois à mes patients. Je leur dois, je pense, de la guérison, c'est mon but ultime, mais de tout, de l'âme aussi, pas que du corps. Et donc, je pense que pour ça, on se doit la vérité, être honnête l'une envers l'autre, et qu'elles me disent aussi, par exemple, quand elles ne prennent pas leur traitement, on sait que les hormonothérapies, il y a 40% de patients qui arrêtent. Ah oui ? Oui, et qu'elles n'en parlent pas toujours à leur médecin. Et moi, je veux… Elles savent que je leur dis la vérité. J'aimerais aussi qu'elles m'expliquent et qu'on puisse en discuter ensemble pour adapter les choses.
- Speaker #0
Parce qu'aujourd'hui, l'hormonothérapie, en fait, c'est presque la partie la plus difficile parce que c'est la plus longue. C'est cinq ans.
- Speaker #1
C'est ça. Pour certaines patientes, on va même jusqu'à sept ou dix.
- Speaker #0
Ah oui.
- Speaker #1
En fonction de l'étendue de la maladie. Quand elle est avancée, on peut aller au-delà. Et ça, elles ne sont pas prévenues la chimio. Elles savent que ça va être dur. On sait bien. On sait que c'est un gros morceau, il faut se le chiquer, mais ça va passer, on va récupérer, ça va prendre du temps, mais les effets secondaires vont s'estomper. Et donc ça, elles savent. Mais alors, l'hormone, on ne les prévient pas que c'est dur aussi, et qu'il y a des effets secondaires sur la qualité de vie au quotidien.
- Speaker #0
Et c'est ça.
- Speaker #1
Pas juste six mois. Oui. Et ça, c'est vraiment dur, c'est un coaching permanent en fait. Nous, on les voit au départ tous les trois mois, et puis tous les six mois en suivi, et c'est vraiment, on est là pour les booster, les encourager, écouter leurs plaintes. et arriver à trouver des solutions ensemble pour qu'elles aillent mieux.
- Speaker #0
La médecine évolue par rapport à ça. Encore une fois, sur les effets secondaires, pendant très longtemps, ça a été laissé de côté parce que le but ultime d'un médecin, pas généraliste j'entends, mais d'un médecin spécialiste, c'était de sauver la vie. Et tout ce qui était autour, d'ailleurs c'est pour ça que j'ai recueilli des paroles de femmes qui disaient « mais c'est d'une violence, mais... » Inouïe, parce qu'en fait, on vous assoit, vous avez un cancer, il vous reste six mois, bon ben voilà, et au revoir. Et l'âme, aujourd'hui, vous, vous avez pris le pas de faire autrement.
- Speaker #1
J'essaye, j'essaye. C'est pour ça aussi que je viens dans une structure comme celle-ci, c'est pour voir l'après, on en parle de plus en plus, la survie, les effets secondaires à long terme, etc. Je ne sais pas si on vous a un petit peu expliqué comment ça s'est passé ici. Alors,
- Speaker #0
moi oui, mais il faudra réexpliquer.
- Speaker #1
Le premier accueil, c'est là qu'on se rend compte de la violence que les patientes ont subie de la part de certains médecins. Alors, ce n'est pas une généralité, mais c'est un sens dur. Vraiment, lors de l'annonce, ils ne consacrent pas assez de temps pour pouvoir assimiler le diagnostic, etc. Et je pense que tout le monde devrait se rendre compte, passer par ici.
- Speaker #0
pour voir ce que...
- Speaker #1
Pour prendre en compte cette dimension humaine.
- Speaker #0
Ce que ça fait dans le corps, même physiquement, ce que ça fait de recueillir cette annonce-là.
- Speaker #1
C'est une percussion plusieurs mois, plusieurs années plus tard.
- Speaker #0
Avant de parler de l'après, j'aimerais juste qu'on revienne sur ce cancer, mais du sein. Il a quand même cette particularité... Je voudrais qu'au juste, par contre, là qu'on fasse une parenthèse, on va parler des femmes, parce qu'effectivement, on est dans Parole de Femmes. Il est quand même bon de rappeler ici que les hommes aussi...
- Speaker #1
Oui, c'est 1%. des cancers du sein qui arrivent chez le monde.
- Speaker #0
Mais c'est quand même... Bon, il y en a. Et je pense que c'est important aussi de lire...
- Speaker #1
La réponse est génétique. Donc, quand ça arrive dans une famille, il faut chercher le gène derrière qui peut provoquer ça. Et faire le dépistage chez les hommes de cette famille.
- Speaker #0
Ça aussi, on n'imagine pas parce que... Donc, on parle du cancer du sein, mais en réalité il y a plusieurs cancers du sein. Il y a le cancer du sein hormonal et le cancer du sein qui est génétique. qui se transmet de manière génétique, c'est ça ? Ou c'est un peu manichéen, comme dit comme ça ?
- Speaker #1
Oui, en fait, les tumeurs génétiques peuvent être aussi hormonocentriques, triple négatives ou HER2. Donc ça, c'est vraiment une mutation dans les gènes qui prédispose à faire un cancer du sein plus facilement, plus fréquemment que d'autres. Et donc, il y a des patients qui en font deux ou trois.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Oui, et c'est associé souvent au cancer de l'ovaire.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Ça, c'est vraiment génétique. Après, dans le cancer du sein, il y a vraiment trois grands types. Il y a les tumeurs hormonosensibles. Sur la cellule, on peut avoir des récepteurs aux oestrogènes et à la progestérone. Je fais toujours le parallèle pour mes patientes à une porte avec une serrure. Est-ce que la serrure est là ? Si elle est là, je peux agir dessus avec une clé. C'est mon hormonothérapie. Ça, c'est les hormonosensibles. C'est plus ou moins 80 % du cancer du sein.
- Speaker #0
C'est le plus fréquent.
- Speaker #1
Et après, on a les tumeurs HFR. de positives, qui peuvent être horpodosensibles ou non. On peut avoir en plus des récepteurs. Et ça, c'est vraiment une protéine qui va entraîner la prolifération des cellules. Quand cette protéine est là, à la surface, les tumeurs sont plus agressives et prolifèrent plus vite. On a un traitement spécifique aussi pour ça. Et puis, on a ce qu'on appelle les tumeurs triple négatives. Et ça veut dire que ça n'a aucun de ces trois récepteurs-là. Ni les récepteurs aux oestrogènes ni la progestérone, ni la chevère.
- Speaker #0
Oui, l'année dernière, au mois d'octobre rose, j'ai donc fait le podcast d'une femme qui a un cancer triple négatif, mais qui est transmissible potentiellement aux femmes et aux filles.
- Speaker #1
C'est plus fréquent, quand on a un type triple négatif, qu'elle soit transmissible.
- Speaker #0
On parle de féminité, on parle du sein, on parle de féminité. Vous voyez des femmes qui sont touchées dans leur féminité. comment ces femmes comment vous arrivez à aborder ce sujet-là de la féminité ou est-ce que finalement d'un coup c'est l'humain et c'est plus vraiment on parle plus vraiment de la féminité parce que tout s'enclenche le sein mais les cheveux,
- Speaker #1
parce que c'est ce qui revient le plus c'est ce qui angoisse le plus les patients ça vient de manière progressive parce que souvent la première étape La plupart du temps, c'est quand même la chirurgie, l'opération.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Les patients sont mutilés, donc ça, elles viennent chez nous, souvent elles ont déjà été opérées, en Belgique en tout cas. C'est le sténologue qui fait le diagnostic, qui réfère vers le chirurgien, et puis elles viennent chez nous quand elles ont été opérées. Sauf qu'on décide de mettre le traitement de chimiothérapie avant la chirurgie, ce qui peut arriver.
- Speaker #0
D'accord, ok.
- Speaker #1
Mais donc, la plupart du temps, nous on les rend compte quand elles ont déjà été opérées, donc c'est vrai qu'on discute de ça avec elles. Quand on les voit, souvent c'est pour initier un traitement de chimio, et donc arrive alors la question justement de la perte de cheveux, les effets secondaires liés à la chimio, la fatigue, la ménopause qu'on induit par les traitements de chimio, et donc tout ce qui en découle, les bouffées de chaleur, avec les réveils nocturnes, la perte de libido, la stress, les muqueuses, tout ça c'est dû à la ménopause, et les douleurs articulaires. on l'aborde au moment de la chimio et puis alors quand la chimio est finie, souvent on propose l'hormonothérapie de nouveau avec son lot d'effets secondaires qui ressemblent de nouveau à des effets de chaleur.
- Speaker #0
C'est à peu près la même chose, d'accord. Finalement, votre positionnement est très complexe. Vous n'êtes pas là juste pour donner un traitement comme d'autres spécialités médicales parce que Je ne sais pas, moi je pense à un chirurgien cardiaque. Voilà, on va le voir, on fait son intervention. Bon, même s'il y a quelques suites, mais ça s'arrête.
- Speaker #1
Il faut deux, puis c'est fini.
- Speaker #0
Oui, normalement, c'est terminé. Comment vous, en tant que femme et en tant qu'humaine, vous arrivez à gérer d'abord cette patiente qui arrive, qui a un sein mutilé, peut-être deux, qui a la terreur de le transmettre à sa fille ? C'est quoi la première étape ? Et puis, est-ce que vous vous êtes formé, peut-être, auprès de psychologues ? psychiatres, appréhender tout ça.
- Speaker #1
On a, oui, psychologues dans notre service, qui sont disponibles pour les patientes, mais qui peuvent aussi nous faire des debriefings, etc., quand nous, on en a besoin. Elles sont là pour nous aussi. Et alors, on en a deux qui sont très actives dans tout ce qui est simulation. C'est-à-dire ? On entend de plus en plus des simulations de petits cas cliniques qu'on peut faire via... sur l'ordinateur. On simule comme si une patiente venait en consultation et on apprend avec toute une équipe autour de nous qui nous explique comment il faut réagir, ce qu'il faut dire, ce qu'il ne faut absolument pas dire, comment il faut se comporter, etc. Parce que certains médecins, même de par leur attitude, montrent qu'ils ne sont pas présents dans la discussion, répondent au téléphone, se lèvent, sortent de la pièce, etc. Donc ça, c'est quelque chose qu'on nous apprend, la posture qu'on doit avoir, les mots. Merci. Alors, soit on l'a, soit on ne l'a pas. Clairement, il ne faut pas me le dire.
- Speaker #0
Oui, on a quand même une sensibilité.
- Speaker #1
Je pense qu'on ne choisit pas l'oncologie si on ne sait pas faire. Si on ne sait pas écouter, trouver des solutions pour qu'elle se sent bien.
- Speaker #0
Mais la frontière, comment vous faites pour ne pas la dépasser ?
- Speaker #1
Ça dépend. Moi, mon truc à moi, c'est vraiment le sport. C'est comme ça que je peux... C'est méditatif pour moi d'aller courir.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Ça m'aide vraiment à m'échapper. J'adore la nature, je vais courir dans la nature, ça m'apaise. Mais je sais aussi que si j'ai un cas difficile ou une question que je me pose, ou je me dis comment est-ce que je vais aborder cette situation avec cette patiente-là, je sais que ça va poser problème, que ça va peut-être être difficile cette annonce. Le fait d'aller courir, quand je reviens, je sais que j'ai trouvé la solution. Je ne vais pas dire pourquoi. C'est un peu de la méditation, un peu de l'auto-hypnose, mais ça marche. Et j'ai la... je ne sais pas dire pourquoi, mais les phrases, ça me vient comme ça.
- Speaker #0
Vous voyez des... Les femmes, plutôt, ont tendance à venir seules pour affronter, ou est-ce que vous voyez plutôt des couples et des couples qui, si vous les voyez, est-ce que ça se dit ?
- Speaker #1
Il y a vraiment deux cas de figure. J'ai des patients très forts. porte la maison et qui dit « non, moi je viens toute seule, parce que c'est moi, c'est moi qui gère la maison et je veux protéger les autres, je veux protéger mon mari, je veux protéger mes enfants » et elles viennent et tout du long, elles sont seules. Ça, ce n'est pas fréquent. Et puis alors, on a en général la première consultation, le mari vient avec, le mari ou le mari, on l'accompagne, ils viennent à deux, mais ce n'est pas souvent que le mari est soutenant tout au long du traitement. Ils viennent au début et puis j'ai l'impression qu'ils se sentent un peu impuissants. Et ça c'est difficile pour un homme de se dire « je n'ai pas la maîtrise de la situation » et il y en a qui n'arrêtent pas.
- Speaker #0
Parce qu'ils voient leur femme se dégrader ou parce qu'il n'y a plus de désir ?
- Speaker #1
Les deux.
- Speaker #0
Les deux ?
- Speaker #1
Oui. Je pense que nous en tant que femmes, on a, de par notre éducation, on est très maternante.
- Speaker #0
On peut s'oublier pour quelqu'un.
- Speaker #1
Clairement. que les hommes c'est un peu moins...
- Speaker #0
Dans leur gêne ?
- Speaker #1
Dans l'éducation aussi.
- Speaker #0
Dans l'éducation, oui. C'était une plaisante. Cette question de la femme qui porte justement, il y a quand même un moment, en tout cas dans toutes les femmes que j'ai pu rencontrer, il y a un moment où, aussi forte soit-elle, La chimio, les lamine finalement, où elle n'y arrive plus. Est-ce que par exemple vous, dans votre protocole, mais ce qui pourrait s'adapter à d'autres, vous préconisez, il y a des choses à faire, mais pas pour, on ne va pas rentrer dans les détails techniques de qu'est-ce que vous faites pour supporter la chimio, mais plutôt pour supporter le fait de se voir autant se dégrader. Parce que je crois que c'est...
- Speaker #1
Ça c'est difficile, et on se sent coupable. Les patients se sentent coupables. Alors qu'elles ne peuvent rien, au final c'est un traitement qui est dur, la chimie. Donc ça fatigue, clairement, elles ne savent plus faire leur activité comme d'habitude, et elles ont du mal à déléguer, parce qu'elles ne l'ont jamais fait en fait, elles l'ont toujours toute seule. Donc moi je leur propose de se reposer, certainement, mais pas non plus ne faire que ça. Parce qu'il y a des... compagnons, que ce soit mari ou maman, amis, qui mettent sous cloche en disant « Non, tu ne peux plus rien faire, tu dois te reposer. » Alors qu'on sait que l'activité physique aide, tant à surmonter les effets secondaires, mais aussi à prévenir la rechute. Il y a moins de fatigue, le moral est meilleur, on a quand même un peu plus de souffle, donc il y a moins de douleurs articulaires, moins de bouffe et de chaleur, c'est prouvé efficace pour tout ça. Et moins de troubles cognitifs. Il n'y a pas de médicament qui aide quand on perd la mémoire à cause de la chimie, mais le sport c'est prouvé comme étant efficace. Donc je dis, il faut un juste dosage entre des siestes. ou récupérer des petites siestes, mais aussi une activité physique. Et je demande qu'elles aillent marcher. Ce n'est pas trop dur. Ça, on le sait le faire. Ça permet de s'oxygéner, ça permet aussi de sortir un peu, de voir autre chose. Et 15-20 minutes, une demi-heure, c'est bien. Par jour.
- Speaker #0
D'accord. Qui peuvent être fractionnables.
- Speaker #1
Tout à fait. Bien sûr.
- Speaker #0
Est-ce que vous n'avez pas la sensation que c'est aussi votre passé sportif qui vous...
- Speaker #1
Mais les études cliniques le montrent. Oui, c'est quand même... C'est rationnel.
- Speaker #0
Mais par exemple, vos patientes savent que vous êtes une ancienne sportive de haut niveau ? Ça, je le dis.
- Speaker #1
Mais à la première consultation, je leur dis que le sport est important.
- Speaker #0
D'accord. C'est vraiment un de vos credos. Donc, vous voyez une patiente qui arrive, et puis... Et puis... Normalement, si tout se passe bien... elles guérissent. Ou en tout cas, il y a ce mot qui arrive, qui est le mot « rémission » . Pour quelqu'un qui n'est pas malade, on a envie de dire « Oh, wow ! Ça y est ! C'est le Graal, t'as réussi ! » Et pour au moins 90% des femmes, c'est la chute vertigineuse dans le vide. Comment ça, vous l'expliquez, et de là va découler cette deuxième partie, puisque votre engagement au sein de « à chacun son Everest » , je pense, n'est pas dû à ce que vous avez pu observer. Donc, pourquoi ce vide ? Pourquoi, au lieu d'être heureuse, on a l'impression qu'au contraire, c'est presque pire ?
- Speaker #1
Il faut déjà mettre la définition de rémission au question. Oui, c'est important. on commence à compter nous à la fin des traitements lourds donc si on commence par la chirurgie et puis la chimio après c'est à la fin de la chimio d'accord la hormonothérapie n'est pas prise en compte dedans on fait des remiseaux complètes à la fin de la chimio ou si on commence par la chimio après la chirurgie c'est au moment de la chirurgie ok la remiseau complète commence à ce moment là c'est vrai qu'on ne parle pas encore de guérison il faut distinguer ça c'est important Oui. Et puis donc, comme on dit à la fin des traitements lourds, c'est des patients qui ont été suivis très très souvent. Pendant les chignons, on les voit toutes les semaines ou tous les 15 jours avec des prises de sang, avec l'infirmière qui s'assure qu'elles vont bien. Nous, on les examine aussi, on discute beaucoup avec elles. Et puis, on leur dit « ben voilà, vous êtes en rémission complète, on vous revoit dans trois mois, je vous prescris votre hormonothérapie et on se revoit dans trois mois » . C'est pas possible. C'est pas du tout. Qu'est-ce que je vais faire pendant trois mois ? Moi, je venais tous les jeudis. Mon jeudi, il était… réservé à la chimio, je voyais mes copines, je papotais avec elles, on s'assurait que j'allais bien. Et là, qu'est-ce que je vais faire ? C'est angoissant.
- Speaker #0
C'est très angoissant, surtout quand vous le racontez comme ça, c'est vrai que c'est un précipice en fait.
- Speaker #1
C'est ce qu'elles ressentent.
- Speaker #0
Et comme si on les laissait tomber.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Et c'est ce que Christine Jamin raconte toujours. On les a accompagnées pendant leur ascension, on était là jusqu'au bout. Elles arrivent au-dessus de leur Everest, et c'est là qu'on leur dit, c'est bon, on va les redescendre. Allez-y, toute seule, reprenez votre vie comme avant. Et elles ne seront pas comme avant.
- Speaker #0
Et c'est ça, c'est ça le point. Je crois que c'est vraiment le point le plus important.
- Speaker #1
Elles ne sont pas comme avant.
- Speaker #0
Elles ne seront plus jamais comme avant.
- Speaker #1
Ça c'est dur de faire le deuil de la femme qu'on était avant.
- Speaker #0
Sauf si on leur montre que la femme nouvelle est encore meilleure.
- Speaker #1
Exactement, et c'est ça qu'on a essayé de faire. Voilà,
- Speaker #0
exactement.
- Speaker #1
Mais ça on ne l'a pas à l'hôpital. On essaye, on met des choses en place.
- Speaker #0
Mais c'est compliqué.
- Speaker #1
Il faut qu'on travaille là-dessus, c'est important.
- Speaker #0
Après, on pourrait parler des hôpitaux et de la pénurie du personnel.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Parce que quand on doit choisir entre voir quelqu'un mourir ou lui sauver la vie, bon ben déjà, on lui sauve la vie.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et je crois qu'en fait, ça a été ça le grand sujet médical de ces dernières années. Pourquoi les annonces étaient si violentes ? Parce qu'en fait, c'était un peu... Il fallait lui se foler la sauver. Donc, on sauve, on ne regarde pas les dommages collatéraux. Madame, vous n'avez plus de sang mais vous êtes vivante, ne vous plaignez pas. On n'a pas pris l'intégralité de la femme en fait, c'était juste une maladie qu'il fallait ressortir du corps de l'humain qui était sur la table d'opération.
- Speaker #1
Heureusement les mentalités changent.
- Speaker #0
Heureusement. Et puis c'est grâce aussi à des médecins différents, un peu comme vous, qui arrivaient à faire évoluer la pratique. Il faut espérer que les prochaines générations le seront aussi.
- Speaker #1
J'ai l'impression.
- Speaker #0
Oui, heureusement. On revient à ce vide. On revient à ce vide parce qu'il est capital. Et je crois que, c'est ce que vous disiez, une femme malade, dans la plupart des cas, est soutenue. Mais peut être soutenue même dans sa dépression. On va la comprendre, on va la plaindre. Ma pauvre, tu es malade, mais si une femme fait une dépression après, là elle n'est plus comprise. Et c'est double peine.
- Speaker #1
Tout à fait. Une fois qu'on arrête la chignoterie et que les cheveux commencent à repousser, tout le monde se dit « ça va » .
- Speaker #0
Ça y est.
- Speaker #1
C'est guéri, on a dit que tu étais en rémission, tes cheveux repoussent, tu n'as plus de traitement, ça va aller. Or, 90% des patientes... reste fatiguée un an après la fin de la chimie. Comment ça se fait ? C'est la lourdeur des traitements. D'accord. Et puis, il y a aussi l'hormonothérapie qu'on met après, qui peut fatiguer aussi, les effets de la chimio, l'hormono, tout est intercouplé. Et donc, elle reste fatiguée. Et ça, on ne le mesure pas. Ce n'est pas possible de grader une fatigue. C'est fort personnel. Et les autres, les accompagnants ne le voient pas. L'employeur, etc. Ils disent « bon, ça a l'air bien » .
- Speaker #0
Et puis est-ce que ce n'est presque même pas concevable de ne pas se réjouir d'une rémission ? Pour le commun des mortels, celui qui n'a pas été touché par la maladie ne peut pas comprendre.
- Speaker #1
Alors que c'est là qu'entre le cortège de l'angoisse, la peur de la rechute, On se sent aussi coupable de ce qui est arrivé, de ce qu'on dit souvent, « tu fumes, tu bois un petit peu d'alcool, c'est ce qu'on mange, on ne fait pas assez de sport, on reproche quand même beaucoup de choses. »
- Speaker #0
Oui, la société est très culpabilisante par rapport à ça.
- Speaker #1
Ça c'est dur.
- Speaker #0
Ça c'est dur. Vous avez vu des patientes qui ont refusé de se soigner ? C'est dur pour un médecin.
- Speaker #1
Je pars du principe qu'à partir du moment où on lui a donné toutes les informations, nécessaire et que c'est en connaissance de cause qu'elle prend cette décision-là, je ne vais pas pouvoir aller la chercher chez elle et l'obliger à faire le traitement. Il y a du libre-arbitre dedans. Donc, si elle a reçu l'information nécessaire, alors je suis d'accord. Au début, c'était révoltant. Quand j'ai fait le traitement, j'avais du mal. Je négociais et j'essayais. Et puis, je me suis dit que c'était un choix, en fait.
- Speaker #0
Et il se trouve ça très juste que vous dites, parce qu'avant d'être une malade, on est un être humain, et on a le droit de choisir. En Belgique, est-ce qu'on a le droit de mettre fin à sa vie ? D'accord.
- Speaker #1
Il y a l'euthanasie en Belgique, et j'ai une patiente d'ailleurs qui est arrivée comme ça, dans mon bureau avec son mari, et sa demande c'était ça, c'était une demande d'euthanasie. Elle était jeune, elle avait un cancer du sein, mais que je pouvais guérir. Et elle est venue en disant, non moi j'ai un diagnostic, je suis... mal depuis très longtemps pour d'autres raisons. J'ai une dépression sévère depuis longtemps, je veux mourir depuis longtemps, et là c'est justement ce qu'il me fallait pour accéder à ma demande.
- Speaker #0
C'est le corps qui rend service à l'âme.
- Speaker #1
C'est ce qu'elle disait. On est quand même régi par des lois en Belgique, donc il faut une maladie incurable par les moyens actuels de la médecine et une souffrance physique ou morale insurmontable. Ça doit être objectivé par deux médecins. Elle n'avait pas une maladie incurable, et donc j'ai dû lui annoncer « Non, je ne peux pas le faire parce que je peux guérir votre cancer. » Et là, elle s'est effondrée. Son mari était très fâché en me disant « C'est ce qu'elle veut, vous comprenez que c'est ce qu'elle veut. » Et puis, elle est guérie maintenant.
- Speaker #0
Et elle me remercie d'avoir assisté,
- Speaker #1
de lui avoir parlé, d'avoir expliqué. Et maintenant, elle a des petits-enfants et elle est super heureuse de les voir grandir et d'être là.
- Speaker #0
Mais on peut comprendre, finalement, ou d'une femme qui a déjà vécu un cancer, qui ne veut pas en revivre un autre, finalement.
- Speaker #1
Oui, c'est tellement dur ce qu'elle traverse.
- Speaker #0
Parce que je pense qu'on ne peut pas l'imaginer. C'est ce que disait Zahina. On ne peut pas imaginer tant qu'on ne l'a pas vécu.
- Speaker #1
C'est vrai ?
- Speaker #0
Mais effectivement, ça doit être compliqué quand même pour un médecin, cette étape-là. Alors, comment on les accompagne, ces femmes ? On a donc cette association qui est née de la volonté d'une femme extraordinaire.
- Speaker #1
C'est magnifique.
- Speaker #0
Une de mes plus belles rencontres, impressionnante. Impressionnante, c'est Christine Jeannin. Christine, j'en ai un petit bout de femme qui a décidé qu'elle mettrait tous les moyens dont elle disposait, même ceux dont elle ne dispose pas d'ailleurs, parce qu'elle va les chercher, pour aider ces femmes à vivre l'après et leur donner les clés et les outils.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #1
C'est vraiment une mission. Ah oui. Oui.
- Speaker #0
Ça a commencé par les enfants et en fait elle l'a étendue aux femmes. Je crois qu'en fait Christine s'est rendue compte de l'injustice, enfin ce n'est pas que je crois, elle l'a dit dans « Paroles de femmes » , de l'injustice que représentait l'après-cancer. Et comme c'est facile pour tout le monde de dire « c'est bon, t'es guéri » , et la détresse, il t'est sa roi. Comment vous arrivez-vous à chacun son Everest dans cette maison ? Comment elle vous rencontre ? Comment se passe votre arrivée ici ?
- Speaker #1
J'ai découvert l'association en lisant un article scientifique. D'accord. Oui, dans une revue médicale en fait. Et j'ai lu ça, je me souviens, j'étais en vacances, au bord de la piscine, et je lis ça et je me dis « C'est magique en fait, ce qu'elle arrive à faire. » Et elle est tellement inspirante, tellement motivante, dans ces phrases qu'elle met dans l'article, je me dis, mais il faut que je me renseigne, ça n'existe pas en Belgique en fait, une association pareille, c'est la première fois que j'entends ça. C'est fou, hein ? Oui, et donc j'ai fait un peu des recherches, etc., et j'ai écrit un mail à l'assaut, en disant, écoutez, moi, c'est magnifique, c'est tellement beau, j'aimerais en savoir plus. Et alors, Christine m'appelle, directement, et elle m'a dit... Elle me dit, mais directement, elle me dit, oh, c'est toi ! Elle me dit, qu'est-ce que tu fais ? T'es oncologue ? Et on papote comme ça. Une heure ! On ne se connaît pas du tout. Et on reste au téléphone, elle me dit, ben oui, t'imagines, les effets secondaires, et les gens ne sont pas gentils, et les maris s'en vont, et c'est incroyable ! Et elle me dit, ça t'intéresse ? Je dis, ben oui ! Ben viens ! Viens voir ce qu'on fait ! On a besoin de médecins ! Chaque semaine, on a un médecin qui est sur... place pour les femmes, pour répondre à leurs questions, qu'elles n'osent pas poser à leur oncologue parce qu'il n'y a pas toujours le temps ou parce que c'est des questions fort intimes et qu'elles n'osent pas les aborder. On est dans un cadre quand même très particulier. Ou s'il y a, parce qu'il y a des patientes encore en traitement, s'il y a un problème médical, il faut qu'elles le prennent sur place. Donc elle me dit, bien ! Et donc voilà comment je débarque au départ.
- Speaker #0
Ah oui ! Et il y a combien de temps ?
- Speaker #1
Deux ans.
- Speaker #0
Ah oui. Donc vous faites les trajets. Depuis la Belgique, une semaine par mois, c'est ça ?
- Speaker #1
De venir deux fois par an.
- Speaker #0
Deux fois par an ? Oui. Ah ben alors j'ai beaucoup de chance. Ah ben alors c'est magnifique, j'ai une chance folle.
- Speaker #1
Voilà, mais il y a d'autres, mais ça c'est...
- Speaker #0
Oui bien sûr, mais je sais que ça tenait à cœur à Christine que ce soit vous, je suis ravie. D'accord, je pensais que vous veniez plus souvent, oui oui. Est-ce que vous avez la sensation, quand vous êtes ici... Donc on est à Chamonix, dans la maison à Jacques-Anson-Déveresse. C'est vraiment une maison. Est-ce que vous avez la sensation d'être utile, mais d'être une humaine utile avant d'être une médecin utile ?
- Speaker #1
C'est ce que les patientes disent en tout cas. C'est ce que les femmes disent ici. Déjà c'est hyper chaleureux. On se sent à la maison. Et tout le monde appelle ceci « la maison » . Donc, c'est cosy, il y a un petit feu, il y a ce salon rouge. Et puis, tout le monde se tutoie. Dès le départ, on se fait la bise, on met les gens à l'aise. C'est vraiment une ambiance très particulière, bienveillante. Avant tout, il n'y a aucun jugement. Et on va s'entraider, c'est l'effet du groupe en fait. C'est le groupe qui va porter un choc.
- Speaker #0
Avec des défis, parce que j'entendais les filles à table dire qu'elles avaient fait de l'escalade. Il y a des séances photo, un peu même dénudées, pour se réapproprier son corps. Évidemment, on dit bien que rien n'est obligatoire.
- Speaker #1
Voilà,
- Speaker #0
c'est elles qui choisissent.
- Speaker #1
Il y a aussi des autres séances photo où elles sont habillées, où elles les meurent en boucle, maquillées, pour justement rendre l'estime de soi.
- Speaker #0
C'est ça qui est touché le plus dans le cancer du sein, à votre avis ? C'est l'estime de soi.
- Speaker #1
La confiance en soi, l'acceptation, l'amour du corps, clairement.
- Speaker #0
Et même pour une femme à qui on n'enlève pas le sein ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
D'accord. C'est pas juste la mutilation qui rend... C'est une atteinte... C'est profond. C'est profond.
- Speaker #1
C'est une atteinte à la féminité.
- Speaker #0
Comment... Comment on peut accompagner, selon vous, et selon ce recul que vous avez maintenant, vous êtes oncologue spécialisée sur le sein depuis combien d'années ?
- Speaker #1
J'ai fini mes études. en 2010. Oui. Donc ça fait quand même...
- Speaker #0
Comment on peut accompagner une femme qui justement va partir du jour 1 de la rémission ? Selon vous, comment on peut faire pour l'aider ?
- Speaker #1
Nous on les voit régulièrement. Moi je pense que c'est ça la clé en fait. C'est de les revoir. en consultation pour écouter leur peur. C'est la première chose. L'écoute, alors on va coupler ça à l'examen clinique pour s'assurer que ça ne revienne pas. Des examens, surtout prise de sang,
- Speaker #0
des biographies,
- Speaker #1
ça c'est un suivi classique.
- Speaker #0
Mais parce que ça c'est dans la matière, ça c'est du médical. Mais nous, les non-médicaux, ma question elle est là. Comment nous, les non-médicaux... On peut aider.
- Speaker #1
C'est de l'accompagnement, c'est de la discussion, c'est leur rendre confiance en elles, montrer qu'elles sont belles, qu'elles sont belles, qu'elles n'aiment pas qu'on dise qu'elles sont fortes, mais elles sont fortes pour avoir traversé tout ça. Et elles ne s'en rendent pas compte. C'est vraiment, Christine ici donne une recette pour arriver justement à leur montrer qu'elles valent quelque chose, elles n'ont pas tout perdu avec la maladie. Elles sont vraiment des femmes avant tout, des guerrières qui ont traversé un Everest difficile et qu'il faut qu'elles continuent.
- Speaker #0
Mais ma question elle est plus loin que ça, c'est-à-dire que prenons une situation. On a une amie en commun qui donc a passé un cancer. Donc, chimio terminé, hormonothérapie commencée. On lui propose d'aller boire un verre à 18h30, pas à 23h. Et elle nous dit, non, je suis fatiguée. Qu'est-ce qu'on pourrait... Est-ce qu'il faut insister un peu, proposer une situation, une solution alternative ? Est-ce qu'il faut la laisser ? Parce qu'on imagine qu'elle a effectivement encore besoin... En fait, je pense que... Ce que j'essaie de vous emmener sur l'idée que c'est peut-être aussi difficile pour l'entourage, une fois que tous les traitements sont terminés, on ne sait peut-être pas comment réagir. Peut-être que l'accompagnement doit être là.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai. Et ça, ça dépend très fort de la patiente et du moment où on va lui proposer. C'est sûr que directement après la chimio, elles vont être fort fatiguées. Ça ne sert à rien d'insister.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
Maintenant, il ne faut pas non plus qu'elle s'enferme et qu'elle n'ait plus envie de sortir et de reprendre une vie active, etc. Donc je pense qu'il faut un juste milieu. Il ne faut pas les brusquer si elles n'ont pas envie, mais si elles disent non plusieurs fois, il faut aller les chercher.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
C'est important. Il faut aller avec un plat à la maison, ou aller boire un petit verre chez elle, une petite tisane, apporter un bon livre, papoter, regarder un film ensemble. C'est essayer tout doucement de reprendre une vie active.
- Speaker #0
L'isolement est le plus dangereux alors ?
- Speaker #1
Clairement.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et ça, c'est souvent ce qui se passe.
- Speaker #0
Mais aussi parce que l'entourage est maladroit. Maladroit par peur peut-être de mal faire.
- Speaker #1
Complètement.
- Speaker #0
Il y aurait presque une éducation aussi à faire de l'entourage au final.
- Speaker #1
Alors que c'est mieux d'être maladroit que de ne rien faire en fait.
- Speaker #0
C'est vrai. C'est très vrai. On revient un peu sur vous avant de terminer ce podcast. C'est pas anodin, une femme parle aux femmes de cancer du sein. Vous, en tant que femme, ça vous fait peur, le cancer du sein ?
- Speaker #1
Non, parce qu'on a des solutions. On guérit de mieux en mieux, la recherche avance vraiment à grands pas. Donc en tant que médecin, ça ne me tracasse pas. Je pense qu'on a des solutions, de plus en plus. Maintenant, c'est sûr que quand on voit l'après...
- Speaker #0
Moi, je parle en tant que femme. En tant que vous, je le sais. Est-ce que parfois,
- Speaker #1
les dégâts qu'on crée à cause de nos traitements, c'est quand même dur à vivre au quotidien ? Ça, c'est la partie que je n'aime pas. Je m'en veux, je les sauve, et puis je me dis, mais à quel prix ?
- Speaker #0
Choisir entre la peste et le choléra, votre truc.
- Speaker #1
Mais on a de plus en plus aussi de techniques pour essayer de pallier à ces effets sombres.
- Speaker #0
Des techniques qui sont parfois un peu alternatives, d'ailleurs.
- Speaker #1
ça aussi c'est une nouveauté dans la médecine et ça je reste en tout cas pour ma part très ouverte à cette technique là il ne faut pas que ça remplace un traitement de chimio ou une chirurgie, on est d'accord c'est bien de le rappeler ça ne peut pas faire de tort si c'est mis en plus l'acupuncture, la méditation l'hypnose, la sophrologie le massage il y a plein de choses le sport, l'alimentation il y a tellement de choses à mettre en place Merci.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez des enfants ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Des filles ?
- Speaker #1
Non, deux garçons.
- Speaker #0
Deux garçons. Est-ce que vous les sensibilisez, vos garçons ?
- Speaker #1
Tout à fait. Oui.
- Speaker #0
C'est important.
- Speaker #1
Ils sont déjà vaccinés contre l'HPV.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Le virus qui peut provoquer le cancer du col, de l'utérus, mais aussi au niveau ORL ou au niveau du pénis. C'est pour ça qu'on vaccine aussi. On pensait que c'était que les filles. En Belgique, c'est remboursé maintenant pour tout le monde.
- Speaker #0
Ah d'accord.
- Speaker #1
Et donc on vaccine aussi filles et garçons à partir de 12 ans.
- Speaker #0
Ah d'accord, la fille l'est, mais je ne savais pas que c'était pour les garçons.
- Speaker #1
Et du coup, moi je leur en ai parlé très jeune, et je leur ai dit, vous allez être vaccinés, peut-être pas pour vous, mais pour que vous ne transmettiez pas quelque chose.
- Speaker #0
Il y a une vraie éducation là-dedans.
- Speaker #1
C'est important.
- Speaker #0
C'est important parce que finalement, même si ce n'est pas irrémédiable, un cancer reste un cancer.
- Speaker #1
Et plus il est pris tôt, plus on a des chances de guérison.
- Speaker #0
Ça c'est important pour vous de le dire. Si vous deviez vous adresser aux femmes, aux femmes d'abord, que vous avez rencontrées, qu'est-ce que vous leur diriez ?
- Speaker #1
Que je suis fière d'elles, vraiment. Qu'elles ont été au bout des choses, qu'elles sont fortes. Je sais qu'elles n'aiment pas qu'on dise ça, mais moi c'est vraiment mon impression. Elles sont fortes, elles sont capables, elles peuvent encore faire des choses, c'est des belles choses, et il faut, il faut. ne pas baisser les bras et elles sont belles.
- Speaker #0
C'est vraiment ça, c'est la femme et la... En fait, on sent vraiment que on peut être la première, là où ça fait le plus mal, là où il tape le plus fort ce cancer, c'est sur l'estime de soi, se trouver belle et être belle par rapport à la société. Les femmes, parfois, ont honte même de le dire. Comme si c'était une maladie honteuse. On se dégrade.
- Speaker #1
Ce n'est pas parce qu'elles ont un cerveau qu'elles sont moins belles et que ça change leur valeur intrinsèque.
- Speaker #0
Après, il est évident que la société ne renvoie pas forcément. Mais maintenant, encore une fois, c'est peut-être un peu optimiste de dire ça, mais je trouve qu'on a des tatoueuses qui se mettent au service de ces femmes et puis on a de la reconstruction. qui est parfois possible, qui est très jolie.
- Speaker #1
Avec des prothèses, ou même avec des tissus autologues, le pied, le grand dorsal, et ça donne un aspect vraiment très naturel. Et puis on peut soit tatouer l'aréole et le mamelon, soit faire un tatouage esthétique.
- Speaker #0
Ça c'est magnifique. C'est vrai qu'au final, je me dis, vous me dites si vous êtes être d'accord avec ça, si on se dit que ça aussi aurait tendance à montrer que la société prend un peu plus en compte finalement la souffrance émotionnelle. Et ça change. Heureusement. Et aux femmes qui vont à cette femme-là qui dans cinq jours poussera votre porte et ça s'ira et vous dira je ne sais pas comment je vais m'en sortir. Qu'est-ce que vous lui direz à cette femme-là ?
- Speaker #1
Celle-là est toute celle qui retarde le moment de la maman, je lui dirais « n'aie pas peur, vas-y, lance-toi, ne reporte pas plus tard » . Ça, c'est vraiment important.
- Speaker #0
C'est vraiment important pour vous.
- Speaker #1
« Ne reporte pas, allons-y, et je vais te prendre par la main et on va y arriver. Ensemble, on va trouver des solutions. » C'est ça le pire. On va dialoguer, et en fonction de ce que... de la maladie, mais de ce que tu vas m'apporter, on va trouver des solutions pour que ça aille bien.
- Speaker #0
Ce que je retiendrai de votre discours, en tout cas, et ce qui moi ne m'avait pas percuté jusque-là, c'est qu'en fait, il n'y a pas un traitement. Il y a un dialogue qui amène à plein de solutions.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Ça, c'est vraiment l'espoir. Alors, il faut y croire, c'est ça. On ne lâche pas. Et la vie n'est pas finie à... cancer égale mort, il faut se lutter de la tête. Voilà, exactement. Bien sûr, ça peut arriver.
- Speaker #1
Les rechutes arrivent, ce n'est pas du tout la majorité des cas. Et même s'il y a une rechute, on peut vivre avec. Donc on a des solutions.
- Speaker #0
On termine sur ce message d'espoir. C'est pas mal. Merci énormément d'avoir pris le temps de répondre à Parole de Femme. C'est un plaisir de vous rencontrer. C'est beau d'avoir des médecins qui s'investissent aussi par-delà les frontières. Parce que finalement, Christine fédère bien au-delà des frontières de la France. Merci pour toutes ces femmes.
- Speaker #1
Merci aussi.