- Voix Off
Planète en transition, le podcast de l'institut TTI.5 de l'École des Mines de Paris.
- Nadia Maïzi
Aujourd'hui, les entreprises sont de plus en plus embarquées dans la question climatique et plus largement environnementale, notamment grâce à la mise en place de directives européennes. Parmi les plus récentes, on peut rappeler celles qui encouragent à plus de transparence, de reporting et renforcent le devoir de vigilance. Mais le 26 février 2025, la Commission européenne a amendé ces règles à travers un paquet de réformes, le paquet Omnibus. Présentées comme une simplification, ces réformes sont perçues par un certain nombre comme une révision des normes environnementales et parfois considérées comme un retour en arrière. Au-delà des politiques publiques, c'est plus largement la prise de conscience et le rôle des entreprises et des acteurs économiques pour agir sur le changement climatique et la biodiversité qui sont au cœur de cette discussion. Il s'agit donc de comprendre quelles sont les conditions et les éléments moteurs permettant d'opérer une bascule bénéfique à l'action. C'est dans cette perspective que nous vous proposons de découvrir comment la gestion de la biodiversité par les entreprises se met en place, aujourd'hui avec…
- Astrid Le Chippey
Astrid Le Chippey, doctorante au sein du Centre de gestion scientifique. et de l'Institut supérieur d'ingénierie et de gestion de l'environnement de l'École des mines de Paris. J'ai initié une thèse il y a un an, dont le sujet est la gestion de la biodiversité par les entreprises dans le contexte du changement climatique.
- Nadia Maïzi
Bonjour Astrid.
- Astrid Le Chippey
Bonjour Nadia.
- Nadia Maïzi
Aujourd'hui, nous allons donc parler de cet enjeu de gestion de la biodiversité au sein des entreprises et je voudrais que tu nous expliques pourquoi la question de la biodiversité devient de plus en plus centrale dans la discussion concernant la lutte contre les changements climatiques.
- Astrid Le Chippey
Oui, alors un point peut-être important pour démarrer, c'est devenu en fait un point central, notamment au cœur des rapports de l'IPBES, qui est la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, et qui au fil de ces rapports a pointé ce lien étroit. entre érosion de la biodiversité et changement climatique.
- Nadia Maïzi
Est-ce que pour clarifier le lien, tu peux nous donner un exemple ?
- Astrid Le Chippey
Oui absolument. Si l'on considère par exemple l'impact du réchauffement climatique sur l'augmentation de la température de l'eau, cette augmentation de la température de l'eau, en considérant les espèces marines et spécifiquement les coraux, a un impact. Les coraux sont en symbiose avec des micro-algues qui sont nécessaires à leur survie. Dès lors... Avec l'augmentation de la température de l'eau, ils vont être amenés à expulser ces micro-algues dont ils dépendent pourtant pour leur survie. Ce qui conduit inévitablement, progressivement, à la disparition des coraux ainsi qu'à la disparition des écosystèmes dans lesquels ils évoluent.
- Nadia Maïzi
Pour être encore plus explicite, au-delà de cet exemple sur les coraux, est-ce que tu peux nous définir ? ce que tu entends par biodiversité et aussi écosystème.
- Astrid Le Chippey
Oui, alors la biodiversité, c'est le tissu vivant de la planète. Ce sont l'ensemble des gènes, des espèces, des écosystèmes et de leurs interactions. Tandis que les écosystèmes, c'est un complexe dynamique entre l'ensemble des espèces vivantes, animales, végétales, et l'environnement dans lequel ces espèces sont prises.
- Nadia Maïzi
Donc pour raccourcir, la biodiversité, c'est le vivant. Et les écosystèmes, tu vas parler de relations en fait.
- Astrid Le Chippey
Absolument. Il y a le vivant et puis l'environnement non vivant, comme le climat par exemple, avec lequel le vivant interagit.
- Nadia Maïzi
Donc cette biodiversité est intégrée en termes de préoccupation dans un certain nombre d'initiatives nationales, internationales. Quel est l'état des lieux sur ces politiques ?
- Astrid Le Chippey
Alors la biodiversité, effectivement, elle est de plus en plus mise à l'agenda des acteurs économiques par des réglementations, comme tu le mentionnes, internationales, nationales et aussi européennes. On peut citer à titre d'exemple trois grands cadres et réglementations, instruments de politique publique en fait, qui ont fait date ces dernières années. On peut citer le Global Biodiversity Framework, qui est un accord qui résulte de la COP15.
- Nadia Maïzi
À ne pas confondre avec les COP climat ?
- Astrid Le Chippey
Absolument. qui sont dissociés depuis l'origine, depuis la signature dans les années 90 des conventions de l'ONU liées au climat et à la biodiversité. On a effectivement cette évolution de deux COP parallèles, l'une dédiée au climat et l'une dédiée à la biodiversité, qui réunit l'ensemble des pays historiquement signataires des conventions fondatrices. Cet accord de Conning-Montréal en 2022 a encouragé notamment de plus en plus les acteurs économiques. à agir et rendre compte de leurs actions en faveur de la biodiversité.
- Nadia Maïzi
Donc un encouragement qui est de type contraignant ou qui est sur un format plus léger, on va dire ?
- Astrid Le Chippey
En fait, la véritable contrainte et la dimension plus coercitive, elle va venir des échelons davantage européens et nationaux. Chaque État, après, reste souverain et libre d'instituer un certain nombre de dispositions réglementaires. qui néanmoins doivent tendre à la conformité des acteurs économiques selon les grands objectifs internationaux définis dans ce cadre mondial.
- Nadia Maïzi
Donc si on en vient aux acteurs économiques, comment eux aujourd'hui prennent ou introduisent la question du climat dans leurs préoccupations ?
- Astrid Le Chippey
Alors aujourd'hui, ou en tout cas plus récemment, ce qui s'est opéré effectivement, c'est que la réglementation est de plus en plus un élément moteur, et de plus en plus d'entreprises... vont s'appuyer sur les cadres réglementaires. On peut citer à l'échelle européenne la Corporate Sustainability Reporting Directive, la directive CSRD, adoptée en 2022, qui va renforcer le devoir de transparence des entreprises, des acteurs économiques au sens large, du point de vue d'enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance. Et donc, ce n'est pas le seul élément, mais c'est un des éléments moteurs pour que les entreprises s'engagent, agissent de plus en plus et intègrent au cœur de leur stratégie et de leur plan d'action les enjeux liés à l'environnement et notamment à la biodiversité.
- Nadia Maïzi
Merci d'avoir dévoilé ce qu'il y a derrière cette fameuse CSRD dont on entend... beaucoup parlé des entreprises et du fameux rapport ESG qui en découle et qui les occupe aussi énormément. Est-ce que dans la lignée de ce dévoilement, tu peux maintenant nous éclairer sur ce à quoi correspond la double matérialité ?
- Astrid Le Chippey
La double matérialité est au cœur de la directive CSRD. C'est une approche qui est assez historique, mais qui s'est institutionnalisée progressivement au cours des dernières années, notamment à travers cette directive. Alors en quoi elle consiste ? En fait, pour une entreprise, analyser son activité au prisme de la double matérialité, ça veut dire d'une part s'interroger sur quels sont mes impacts sur l'environnement. je suis un grand industriel quels sont par exemple mes impacts d'un point de vue des rejets de polluants dans les eaux, et également s'interroger sur quelles sont mes dépendances, et de fait, in fine, quels sont mes risques vis-à-vis de l'environnement, et donc notamment vis-à-vis de la biodiversité. Je suis un acteur de l'agroalimentaire, en quoi l'érosion de la biodiversité peut-être va perturber mes approvisionnements en matières premières, et donc la conception et la délivrance de mes produits.
- Nadia Maïzi
Ça c'est une perception ? que les entreprises ont mises en place à cause de la réglementation ou est-ce qu'il y avait auparavant une prise de conscience de ce double lien, finalement, entre les impacts créés et puis les impacts sur l'activité économique elle-même qui peut mettre en danger l'entreprise ?
- Astrid Le Chippey
En fait, ce sont un peu les deux. C'est-à-dire que cette approche en double matérialité, elle est ancienne. On peut remonter au XIXe, notamment pour l'approche de la matérialité à impact. Et puis, un peu plus récemment, au milieu du XXe siècle, pour l'approche de matérialité financière, donc en quoi l'environnement et son érosion ont un impact sur la pérennité des activités économiques, des modèles d'affaires. Néanmoins, il est certain que, notamment à travers la directive CSRD, il y a eu une prise de conscience accrue. de l'importance de cette Ausha, et que pour les premières entreprises qui se sont conformées à la CSRD, en 2025 sur leur exercice 2024, cette approche leur a permis de mettre en lumière un certain nombre d'enjeux auxquels elles n'avaient pas forcément été aussi alertées qu'avant l'adoption de cette directive. En revanche, un certain nombre d'entreprises diront aussi que Ce regard sur à la fois l'impact qu'elles ont sur la biodiversité et la dépendance qu'elles ont par rapport à celle-ci est assez historique. Et qu'elles n'ont pas forcément attendu, entre guillemets, la CSRD et une institutionnalisation progressive de cette approche en double matérialité pour les considérer.
- Nadia Maïzi
Est-ce que tu as des exemples d'entreprises qui ont eu cette attitude ?
- Astrid Le Chippey
Oui, on a en fait un certain nombre d'entreprises dans le secteur... industrielles, industrie manufacturière ou dans l'énergie, par exemple, qui, à l'échelle française, nationale, sont soumises depuis 1976, depuis la loi de protection de la nature, à une étude d'impact environnemental lorsqu'elles vont engager, notamment sur leur site, un certain nombre de projets qui peuvent avoir un impact direct sur l'environnement. Donc voilà, je citais notamment les entreprises industrielles, mais en réalité, cette loi... s'adresse à l'ensemble des entreprises qui, par le déploiement de leur activité et notamment à travers leur site, vont impacter directement l'environnement. Donc on a déjà, dès 1976, encore une fois, cette approche d'impact à travers la réglementation.
- Nadia Maïzi
Alors pour décliner ces directives, quels sont les éléments que l'entreprise va mettre en œuvre ? Sur quoi elle va se baser ? Sur quoi elle va s'appuyer ?
- Astrid Le Chippey
Alors de plus en plus, l'entreprise s'appuie... appuie sur différents outils qui sont développés par des consortiums d'acteurs, que ce soit des ONG, des scientifiques, des cabinets de conseil. Et ces outils vont les aider à apprécier leurs impacts, leurs risques, leurs dépendances, et donc à consolider leur approche en double matérialité et à se conformer à la réglementation.
- Nadia Maïzi
Tu peux nous expliquer certains d'entre eux ?
- Astrid Le Chippey
Il existe en fait une multiplicité d'outils. En matière de biodiversité, c'est tout ce qui va au quotidien guider l'action du manager pour justement lutter contre l'érision de la biodiversité. On peut citer à titre d'exemple la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature, l'UICN. Elle recense, elle fait l'inventaire de l'ensemble des espèces animales, végétales qui sont menacées d'extinction. Et donc si on ramène ça concrètement à l'entreprise... Une entreprise de type industriel va pouvoir s'appuyer sur cette liste pour savoir dans quelle mesure l'implantation de son site industriel touche de près ou de loin des espèces qui seraient menacées d'extinction au titre de l'évaluation de l'inventaire établi par l'UICN. Ça, c'est un exemple d'un outil. Après, il y a aussi parmi les nombreux outils, des outils qu'on peut qualifier de calculatoires. Alors, calculatoire, on comprend bien qu'il y a une notion de... de quantification derrière. Ce sont des outils qui vont, si on prend concrètement l'exemple du Global Biodiversity Score qui a été conçu par l'antenne biodiversité de la Caisse des dépôts et consignations, CDC Biodiversité. Le GBS, c'est un outil qui, notamment, potentiellement à travers des données quantitatives propres à l'entreprise, son chiffre d'affaires, sa valeur de stock, l'empreinte au sol de ses sites industriels, va permettre de... Réunir l'ensemble de ces données et par une modélisation va permettre de projeter l'impact de l'entreprise sur la biodiversité, à la fois à travers ses activités propres, comme de sa, voire de ses chaînes de valeur. Ça, c'est un autre exemple d'un autre outil qui répond à une typologie qui sont les outils plus, que l'on qualifiera de calculatoires.
- Nadia Maïzi
Alors quand on travaille sur le climat et qu'on concentre sa réflexion sur les émissions de gaz à effet de serre, et qu'ensuite on échange avec les gens qui travaillent sur la question de la biodiversité, on voit qu'il y a une non-symétrie dans la concentration des indicateurs. C'est-à-dire que pour les émissions de gaz à effet de serre, on va très vite parler d'un indicateur qui est la tonne de CO2 équivalent, alors que pour la biodiversité, il y a multiplicité des indicateurs. Ça se reflète par ce que tu nous dis sur cette multiplicité des outils qui sont déployés. Est-ce qu'on a du recul sur l'analyse qui est produite à travers ces outils aujourd'hui pour les entreprises ?
- Astrid Le Chippey
Aujourd'hui, on manque un peu de recul encore en réalité. Notamment, la liste rouge de l'UICN, c'est la date de 1964, mais le GBS, dans les premiers pilotes, c'est 2018. Donc en fait, si on se réfère aux outils calculatoires, on a quand même un recul d'un point de vue temporel qui est assez limité. Après, on sait que ce sont quand même des outils qui vont avoir trois grands mérites. Le premier, c'est sans doute d'aider les entreprises à rentrer dans ces sujets-là. et donc dans leur approche en double matérialité, notamment vis-à-vis de la biodiversité. Ça va les aider à prioriser leurs actions à travers leurs activités, et notamment au-delà de leurs activités, leurs chaînes de valeur, pour les outils qui sont un peu plus macro. Et puis ça va les aider quand même à éviter des démarches qui seraient complètement aveugles, pour élaborer, in fine, leurs stratégies et plans d'action vis-à-vis de la biodiversité.
- Nadia Maïzi
Et en termes de limitations ? Puisque je suppose que ces outils, qui sont multiples, peut-être n'embrassent pas complètement tous les aspects de la biodiversité.
- Astrid Le Chippey
Oui, c'est vrai que la biodiversité, c'est très complexe. Il y a différents niveaux dans le vivant. La biodiversité obéit et répond à différentes dynamiques. Donc un outil de fait, un artefact, peut difficilement capturer cette dynamique. On peut penser à des limites. En termes de résolution spatiale, certains outils dont s'empareraient les entreprises ne vont pas leur permettre forcément de rentrer spécifiquement au niveau et à l'échelle spatiale de leur site industriel. Donc parfois, on reste sur une résolution qui est un petit peu plus macro que le nécessiterait l'entreprise. On a des enjeux du point de vue de la donnée. Alors peut-être à double titre, si encore une fois on se réfère à des outils un peu plus macro qui vont... permettre à l'entreprise d'apprécier ses impacts à travers sa chaîne de valeur, ça veut dire que l'entreprise doit déjà au préalable connaître sa chaîne de valeur, ce qui est déjà engageur. Et donc parfois, on a des difficultés effectivement à disposer de cette donnée et à s'assurer de la donnée et de la qualité de la donnée, telle qu'elle a pu être transmise par des fournisseurs de rang 1, 2, 3, 4, 5, etc. de l'entreprise. Et puis, de manière générale, ça s'avoue aussi pour les outils un peu plus territoriaux, les données. que l'on obtient résultent d'observations terrain. Et ces observations, souvent elles sont structurées à travers des modèles qui permettent ensuite de faire des projections quantitatives, la modélisation, pour prendre des décisions. Mais de fait, il peut y avoir un biais selon ce qui a été observé, la façon ensuite dont le modèle est structuré, dont il va traiter les données, et puis les paramètres qui vont permettre ensuite la projection, la modélisation. Donc c'est toujours aussi important pour l'entreprise. d'avoir conscience et d'avoir un regard critique sur ces différentes limites, et là j'en ai cité quelques-unes mais il y en aurait d'autres, et sans doute aussi de s'interroger toujours sur ce à quoi elle veut répondre, quelle est sa problématique. Est-ce que je veux créer un plan de gestion environnemental pour mon site industriel, dans ce cas-là quel est le bon outil ? Cartographier mes risques à l'échelle de ma chaîne de valeur ? Voilà, il y a une multiplicité de questions pour après, in fine, choisir quel est l'outil adéquat pour y répondre.
- Nadia Maïzi
Je crois que tu nous as donné une très bonne vision des enjeux du contexte. Et maintenant, j'aimerais que tu nous parles de ton rôle en tant que chercheur au milieu de tous ces éléments, un peu de ta démarche aussi.
- Astrid Le Chippey
Avec plaisir. Donc, j'ai initié ma thèse il y a un an. L'objectif est donc de comprendre comment, effectivement, les acteurs économiques aujourd'hui adressent ce point de la gestion de la biodiversité dans le contexte du changement climatique. j'ai pu échanger avec une vingtaine d'entreprises à peu près, déjà pour comprendre leurs enjeux, les pratiques qu'elles mettent en œuvre pour adresser leurs enjeux biodiversité, les limites qu'elles peuvent rencontrer. Et puis, comment est-ce qu'elles vont aussi traiter ces enjeux dans une approche de prospective ? C'est-à-dire considérer la biodiversité, leurs impacts, risques, dépendances, opportunités vis-à-vis de celles-ci, à moyen-long terme, en tenant compte de la dynamique du vivant et du changement climatique, qui, comme nous l'avons rappelé, a un impact sur la biodiversité. Ce qui va leur permettre, en fait, cette approche prospective, a priori aussi, de gagner en pertinence et en robustesse. dans la stratégie et plan d'action qu'elles vont proposer pour assurer la résilience de leur modèle d'affaires à moyen long terme, compte tenu de l'érosion de la biodiversité dont elles dépendent.
- Nadia Maïzi
Tu nous as mentionné deux affiliations dans ton appartenance à l'École des mines de Paris. Tu as parlé du Centre de gestion scientifique et puis de l'ICIJ, spécialisé dans l'environnement. donc je suppose que tu vas aller chercher des concepts qui sont peut-être Un peu plus théorique, j'aimerais bien que tu partages avec nous ces approches.
- Astrid Le Chippey
Oui, effectivement, cette double affiliation est essentielle et elle marque aussi l'interdisciplinarité de ma thèse, au croisement des sciences de gestion, de l'ingénierie écologique, la modélisation prospective notamment. Du point de vue des sciences de gestion, j'ai pu à travers cette première année mobiliser différents concepts qui empruntent d'ailleurs plus historiquement à la... qui sont largement mobilisés en sciences de gestion, mais qui sont issus de la pensée de philosophes. Et je pense à deux, c'est le concept de dispositif et puis le concept de performativité. Alors le concept de dispositif, je ne l'emploie pas dans son sens courant, c'est un terme en fait assez polysémique. Il est employé selon la définition qu'a pu poser le philosophe français Michel Foucault, qui est en réalité un agencement de personnes et de choses dans le temps et dans l'espace en vue d'une finalité stratégique. Et en fait, il se trouve que c'est un cadre conceptuel qui est très utile pour analyser les processus organisationnels et gestionnaires.
- Nadia Maïzi
Donc la déclinaison pour toi du dispositif, ça concerne la biodiversité ou ça concerne l'entreprise ?
- Astrid Le Chippey
Alors, la déclinaison du dispositif dans le cadre de ma recherche, c'est d'appréhender la biodiversité comme un dispositif, constitué donc d'éléments hétérogènes au rang desquels des acteurs... tels que les entreprises. Mais pas seulement. Des outils, des discours, des stratégies, des expertises. L'idée, c'est vraiment d'avoir une compréhension de l'ensemble de ce dispositif biodiversité et de la façon dont il s'est formé à travers le temps jusqu'à aujourd'hui. C'est en fait un concept qui est déjà mobilisé dans la littérature pour adresser des enjeux, des objets de gestion qui sont multi-acteurs, multi-niveaux et qui vont dépasser un peu les frontières des organisations. En fait, ce qui est qualifié dans la littérature de grand challenge, tels que les enjeux environnementaux et donc tels que la biodiversité. Donc c'est un cadre qui permet d'appréhender ces enjeux-là et leurs complexités.
- Nadia Maïzi
Oui, le cadre climat, biodiversité, semble tout à fait effectivement accueillir ce genre d'approche. Tu nous as mentionné performativité.
- Astrid Le Chippey
Oui.
- Nadia Maïzi
Tu peux développer ?
- Astrid Le Chippey
Oui. Un énoncé performatif, c'est un énoncé par lequel le fait de dire, c'est déjà faire. Il y a différents exemples dans la vie courante. Vous êtes unis par les liens du mariage, le mariage est effectif. Et donc l'enjeu, c'est de comprendre la performativité de ce dispositif qu'est la biodiversité. C'est-à-dire dans quelle mesure les conditions du dispositif permettent de passer à l'action. et notamment de permettent aux acteurs économiques de passer à l'action, de gérer la biodiversité et de lutter contre son érosion.
- Nadia Maïzi
Dans tes observations, où en est-on de ce passage à l'action ?
- Astrid Le Chippey
C'est intéressant de voir qu'effectivement, si on considère les instruments de politique publique et les outils, qui sont un des éléments du dispositif biodiversité, On a eu en fait un point de bascule qui s'est opéré ces dernières années dans le passage à l'action des entreprises à travers justement l'adoption d'un certain nombre de réglementations, outils de politique publique, instruments de politique publique et outils qui les ont encouragés à agir, qui les ont aidés à agir. Après, de manière générale, on a vu aussi qu'il y a des réglementations qui sont plus historiques. et au-delà de la réglementation, un certain nombre d'entreprises notamment parmi celles que j'ai pu rencontrer, n'ont pas attendu la réglementation et cette prise de conscience accrue de leur rôle vis-à-vis de la biodiversité pour agir.
- Nadia Maïzi
Tu peux développer, donner un exemple ?
- Astrid Le Chippey
On peut citer l'entreprise Michelin, par exemple, qui, en tant qu'acteur industriel, était historiquement notamment soumis à la loi de 1976 que l'on a mentionnée, et qui, par ailleurs, a commencé, en fait, avec un grand coup d'accélérateur en 2018, à agir en faveur de la biodiversité. Donc on était avant l'adoption des grandes directives européennes que l'on a mentionnées. et même le développement d'un certain nombre d'outils calculatoires servant notamment la mise en conformité de l'entreprise avec ses normes européennes.
- Nadia Maïzi
Est-ce que c'est parce que cette entreprise a un lien très direct avec la biodiversité ?
- Astrid Le Chippey
Alors effectivement, c'est un des éléments qui a joué. En fait, il faut surtout, en revenant à la genèse, ce qui est intéressant, c'est de considérer qu'il y a eu une forte impulsion de la part... de la direction générale de l'entreprise, et notamment de son directeur général à l'époque, Jean-Dominique Sénard, pour mobiliser l'entreprise en faveur de la biodiversité et agir vis-à-vis de celle-ci de façon à pérenniser l'activité économique de l'entreprise. Effectivement, ce que tu soulevais, c'est qu'il y a un lien fort dans la mesure où une des grandes activités de l'entreprise, c'est la fabrication de pneumatiques, et que parmi... Les 200 matières premières qui sont mobilisées et qui constituent la fabrication du pneu, il y en a une qui pèse à hauteur de 20% de sa composition, c'est le caoutchouc naturel, qui est lui-même issu des plantations d'EVA. Et donc rapidement, depuis plusieurs années même déjà, Michelin avait bien en tête cette dépendance forte avec cette matière première et avec les plantations d'EVA, et a souhaité agir concrètement pour éviter la déforestation. préserver la biodiversité et sécuriser ses approvisionnements en caoutchouc naturel.
- Nadia Maïzi
Là, on voit qu'il y a quand même une relation directe avec le cœur de l'activité économique.
- Astrid Le Chippey
Oui, c'est vrai que parfois, et d'ailleurs c'est une des approches qui figurent dans les rapports de l'EPBES, c'est-à-dire que certaines entreprises vont avoir des dépendances directes ou des dépendances indirectes à la biodiversité. Il est certain que lorsque l'on a une telle dépendance, une matière première phare, C'est sans doute un élément moteur pour agir et pour prioriser son action. Néanmoins, il est certain que l'entreprise Michelin a fait face à un certain nombre de difficultés. En fait, une fois que ce risque a été clairement identifié, il a fallu lever des obstacles en termes notamment d'identification de sa chaîne d'approvisionnement, d'identification des millions de planteurs desquels... L'entreprise dépend pour ses approvisionnements en caoutchouc naturel. Donc déjà, on voit un premier obstacle qui est vraiment lié à la connaissance, à la maîtrise, à la cartographie de sa chaîne de valeur, et notamment dans sa partie amont, donc dans sa chaîne d'approvisionnement. Michelin, à l'époque, s'est appuyé sur un cadre de reporting volontaire qui s'appelle Act for Nature International, qui a été lancée en fait en 2018 et qui à travers la mobilisation de différents acteurs économiques, mais aussi politiques, scientifiques, aident les acteurs économiques à prendre des engagements publics en faveur de la biodiversité. Engagements qu'ils vont aussi jalonner dans le temps et assortir d'indicateurs de performance. Et donc ça, on imagine très bien que ça engage et ça oblige l'entreprise, sa direction générale, déjà, parce que ce sont des accords qui sont signés par les dirigeants et des engagements qui sont pris au plus haut niveau. de l'organisation et de fait, ça va mobiliser aussi l'ensemble de l'organisation et notamment les métiers qui sont les premières interfaces avec la biodiversité, en l'occurrence avec le vivant.
- Nadia Maïzi
À ce stade de ton travail, comment tu... perçoit le croisement de ces enseignements, d'une part l'historique, l'engagement préalable finalement à la réglementation qui apparaît aujourd'hui et le poids de cette nouvelle réglementation au niveau des acteurs ? Est-ce que tu as déjà des éléments d'analyse à partager avec nous ?
- Astrid Le Chippey
Oui, il est intéressant de constater qu'on a quand même eu un point de rupture relativement récent. des années 2010, entre des réglementations et des outils, non seulement des instruments de politique publique, mais aussi des outils, qui étaient historiquement très orientés vers une action territoriale d'ingénierie écologique des entreprises.
- Voix Off
La loi de protection de la nature de 1976 qui introduit l'étude d'impact qu'on a énoncée. La liste rouge de l'UICN 1964 également, donc on est sur vraiment l'espèce, sa conservation, l'état de conservation. Et puis progressivement, on assiste à une approche qui serait plus globale, plus corporate, pour appréhender l'entreprise dans son ensemble à travers son activité propre et sa chaîne de valeur, voire de ses chaînes de valeur. Donc on a beaucoup parlé de la directive CSRD. Mais c'est aussi le cas, évidemment, d'autres directives européennes ou encore d'approches comme la stratégie nationale de biodiversité quand on considère les instruments de politique publique ou même au niveau des outils calculatoires. On citait le Global Biodiversity Score. Il permet effectivement à l'entreprise de mesurer ses impacts au niveau de sa chaîne de valeur comme au niveau de ses activités propres. Donc on a eu vraiment ce point de bascule qui s'est opéré et c'est un enjeu fort d'arriver à faire dialoguer ces outils, d'arriver à faire... Dialoguer ces différentes échelles entre le global, le local, le corporate et le territorial.
- Nadia Maïzi
Et au-delà, je pense que tout à l'heure tu as mentionné le caractère interdisciplinaire de ta thèse. Est-ce que ça a comme vertu de rapprocher des communautés et finalement d'élargir la préoccupation au-delà des spécialistes sur les questions d'écologie ?
- Voix Off
Oui. Absolument, c'est-à-dire qu'à travers ce que j'observe et en même temps les acteurs que je vais solliciter, avec lesquels je vais travailler et à travers mes travaux de recherche, permettent et encouragent à faire sortir la biodiversité d'un terrain de jeu purement sous le prisme de l'écologie et de l'ingénierie écologique et de l'appréhender vraiment comme un objet maintenant davantage managérial et stratégique, qui serait plus simplement effectivement l'apanage uniquement d'experts terrains dont on a... évidemment absolument besoin, dont les acteurs économiques ont besoin, mais qui serait une considération maintenant plus large, interdisciplinaire, qui mobilise notamment les gestionnaires en entreprise.
- Nadia Maïzi
Astrid, merci beaucoup pour ce prisme plutôt positif, pour une fois.
- Voix Off
Avec plaisir.
- Nadia Maïzi
D'une déclinaison de réglementation par rapport auquel on peut s'alerter aujourd'hui, parce que il semblerait qu'il y ait Quelques reculs, est-ce que tu as des perspectives par rapport à la suite de tes travaux, puisque bien sûr tu n'es qu'en première année, que tu voudrais partager en guise de conclusion ?
- Voix Off
Oui, peut-être pour rebondir sur ton point, effectivement il y a des signaux un peu négatifs, mais de manière générale quand même on constate que les entreprises ont quand même davantage pris ce sujet à bras-le-corps, et la mesure des enjeux, et on constate vraiment un passage à l'action progressif. Il est sans doute... conditionnées par plusieurs aspects, peut-être une prise de conscience accrue de l'importance de ces enjeux biodiversité au plus haut degré de l'organisation, la nécessité et les actions que les entreprises mettent en oeuvre pour structurer une gouvernance qui soit vraiment transversale et qui aille mobiliser des expertises internes et locales et une approche par les risques aussi. Ça c'est quand même un point essentiel, c'est à dire que même si on a beaucoup parlé des instruments de politique publique et des outils de manière générale, Au sein de ce dispositif biodiversité, il y a beaucoup de choses qui convergent aussi pour soutenir les entreprises et la pérennité de leur modèle d'affaires. Et les entreprises, dans tous les cas, sont maintenant vraiment de plus en plus acculturées au fait que c'est un enjeu essentiel si elles veulent préserver sur le long terme leur activité et éviter de mettre à mal leur modèle d'affaires. Alors pour la suite, mon travail, ça va être vraiment d'identifier et d'approfondir l'ensemble. des éléments de ce dispositif, les acteurs, les discours, les expertises, etc., pour comprendre comment il s'est constitué à travers le temps, pas simplement sous le prisme des outils et des politiques publiques, mais voilà, comment les acteurs ont évolué à travers le temps, comment les discours, etc., les expertises se sont mobilisées, et de manière plus concrète, en fait, de travailler avec certaines entreprises identifiées pour voir comment est-ce que ce dispositif les aide à transformer leurs pratiques. et à bâtir une approche dynamique et prospective de leur analyse en double matérialité qui permettent vraiment, dans la durée, de mettre leur modèle d'affaires au service du vivant.
- Nadia Maïzi
Merci beaucoup Astrid, on restera à l'écoute parce que ces enjeux sont absolument fondamentaux.
- Voix Off
Merci Nadia.
- Astrid Le Chippey
C'était Planète en transition. Un podcast de l'Institut TTI.5 de l'École des Mines de Paris.