Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite.
Quant aux autres, ils peuvent rester.
Ce matin, en rentrant de mon boulot de gardien de chronique chez Radio Girafe, j'ai croisé M. Moilneux, le concierge de mon immeuble.
Il m'a hélé, comme ça, juste pour se plaindre que les temps changent.
Alors, j'ai répondu que le temps est changeant, c'est dans sa nature, surtout en Normandie. Et ce n'est pas bien nouveau.
Mais M. Moineux m'a interrompu en me disant que je n'avais, comme d'habitude, rien compris.
Ce qui est changeant, selon lui, c'est que malgré la natalité en perdition dans notre beau pays, il y a de plus en plus de jeunes.
Je lui ai répondu qu'à cause d'une natalité en perdition dans notre très beau pays, il y a également de plus en plus de vieux. Mais il n'était pas convaincu.
Notre échange lui a quand même donné une idée. « Puisqu'on parle d'âge, me dit-il, et puisque vous aimez faire le guignol sur Radio Termite, allez donc regarder la définition d'agélaste, espèce de jeune !
Faisant fi de l'insulte : jeune, moi ! Faisant fi de l'insulte, donc, j'ai retenu le mot. Et voici ce que m'a pris mon dictionnaire.
Agélaste, nom commun, masculin. Du grec ancien agelastos, "qui ne rit pas". Personne qui ne manifeste pas de capacité ou de disposition à rire.
Diable ! Chez les Grecs anciens, déjà !
Moi qui pensais que le premier agélaste était Isaac Newton, celui qui en 1687 ne rit pas du gag de la pomme qui lui tomba sur la tête et qui lui donna l'idée de la loi de la gravité universelle.
Il y avait donc des agélastes avant Isaac Newton ?
Mais à quand est-ce qu'ils remontent, ces gens-là, les agélastes ?
Alors, c'est vrai que chez Homère, on ne rigole pas beaucoup ...
Et même si on remonte plus loin, dans la Bible, on pouffe peu, il faut reconnaître.
Mais déjà au XVe siècle, Erasme nous dit que « Rire de tout ce qui se fait ou se dit, est d'un sot. Ne rire de rien, est d'un imbécile". Toujours pertinent, Erasme.
Et puis, bien avant, la Rome Antique l'avait compris, elle.
Bien sûr, les Romains, ils savaient rire, ça c'est sûr, c'est dans Astérix !
Mais si le rire est le propre de l'humain, l'agélaste ne serait donc pas humain ? Alors, il faut bien reconnaître que E.T. et les héros d'"Alien", ils s'esclaffent peu, c'est vrai.
Et puis sans aller si loin, Buster Keaton, l'agélaste par excellence, Buster Keaton ne serait-il pas humain ? Ou aurait-il fait tout ça juste pour NOUS faire rire ?
Car y a-t-il une cause plus noble ?
Le proverbe tibétain nous dit le secret pour bien vivre : le secret pour bien vivre, manger la moitié, marcher le double, rire le triple et aimer sans mesure. Vous reconnaîtrez avec moi que le tibétain n'est finalement pas si bétain que ça.
Pourtant, certains pensent que le rire peut être marchand.
Prenez Raymond Devos, par exemple. Lui qui disait que "celui qui prête à rire n'est pas sûr d'être remboursé".
Mais la plupart des penseurs sérieux, et je vous accorde que c'est un oxymore, la plupart des penseurs sérieux pensent le plus grand bien du rire.
Écoutez-les.
Victor Hugo : "le rire, c'est le soleil, il chasse l'hiver du visage humain."
Gustave Flaubert, le patron des apprentis de la plume, écrit que "le rire est la plus haute manière de voir la vie."
Et puis encore plus haut vers les cieux, Martin Luther, pas l'image d'un rigolard quand même, nous dit que "si on ne peut pas rire au paradis, je ne tiens pas à y aller".
Donc si on veut y aller, et qui ne voudrait aller au paradis, qu'il existe ou pas, il vaut mieux cultiver son sens de l'humour. Ce qui nous amène tout droit à la grande question, peut-on rire de tout ?
A cette question, Philippe Geluck, le père du Chat, reste droit dans ses bottes. "On peut rire de tout, même du malheur des autres, s'il est rigolo."
D'autres penseurs sont plus nuancés.
On se souvient par exemple que le grand Desproges répondait que « on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui » .
Autre réponse positive, mais teintée de réserve, le sage qui dit « on peut rire de tout, mais pas en mangeant de la semoule » .
Par là, on sent bien que rire et liberté ont une part de synonymie. En effet, sous Hitler, Staline, Mao, l'ambiance n'était pas tous les jours à la rigolade. En dictature, on se méfie plus que tout de la complicité. Et comme le faisait remarquer Wolinsky, rire est le plus court chemin d'un humain à un autre.
A condition que ce soit un vrai rire, honnête, franc et bruyant, bien entendu. Car le rire peut parfois être méprisant. Par exemple, lors d'un débat, si un homme politique dit à un autre homme ou femme politique, avec un petit sourire en coin, « Vous me faites bien rire » , on sent bien que ce n'est pas tout à fait sincère. Tout aussi méprisant est le jugement sur autrui : "un rien le faire rire ...". Un benêt quoi !
A peine plus sympathique, dire de quelqu'un qu'il est "bon public", ressemble très fort à "c'est un grand enfant", ce qui n'est pas vraiment un compliment ...
Est-ce une coïncidence ? Généralement tous ceux-là qui ont le plus grand mal à rire d'eux-mêmes disent que les autres n'y arrivent pas. Pourtant, est-ce que ce n'est pas là la vraie noblesse, qui se reconnaît avec Georges Bernard Shaw, quand il écrit « Depuis que j'ai appris à rire de moi-même, je ne m'ennuie plus jamais » .
Et nous conclurons donc cette chronique avec le grand Confucius, à qui l'on prête énormément de pensées, dont celle-ci : « lorsque tu es né, tu pleurais et tout le monde riait. Mène ta vie de telle sorte que le jour de ta mort, ce soit l'inverse."
Turlututu, chapeau pointu.
Et c'est ainsi que le caramel pouffa.