Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite.
Quant aux autres, ils peuvent rester.
En ce jour de grève des services publics, nous n'allons pas parler de « a pas d'métro » ni de « a pas de cantine » ni de « a pas de saison » mais bien d' « apagogie » .
Apagogie : nom féminin du grec « apagôgê », action de faire dévier du droit chemin. En Français, apagogie : en logique, raisonnement par l'absurde.
Commençons donc par l'étymologie. Apagôgê, du grec : action de faire dévier du droit chemin.
Mais qu'est-ce donc que le droit chemin ?
En première approche, on peut dire que c'est le chemin qui va tout droit. Il ne se pose pas de questions, le chemin. Il fonce droit devant et rien ne le fera dévier. Un peu comme une balle de fusil ou un spaghetti pas cuit. Bref, ça file droit, ça ne rigole pas. Genre premier de la classe.
Mais le premier de la classe, il a un problème, c'est que c'est le seul à avoir appris son vocabulaire grec. Donc c'est le seul à avoir compris le sens de « apagôgê » . Et le premier de la classe, il a compris que ce n'est pas pour rien que les Grecs avaient inventé un mot pour désigner, je cite, « l'action de faire dévier du droit chemin » .
Le premier de la classe, justement, lui, ne connaît que le droit chemin. Il se demande ce que ça veut dire de dévier ? Devenir déviant ? Non, ça, ça va trop loin, il ne faut pas exagérer quand même !
Mais est-ce qu'il est possible peut-être de choisir un gauche chemin plutôt que le droit chemin ?
Un gauche chemin ? Mais qu'est-ce que ça veut dire un "gauche chemin" ? Un chemin maladroit ? N'importe quoi !
Mais non, le contraire de droit, en l'occurrence, ce n'est pas gauche, c'est plutôt sinueux.
Mais il se trompe encore, notre premier de la classe.
Car le contraire de droit chemin, ce n'est ni le gauche chemin, ni le chemin déviant, ni le chemin sinueux. C'est le chemin qui chemine ! C'est le sien de chemin. C'est le chemin qui n'est pas la copie de celui de Grand-Papa ou Belle-Maman ou le classement de l'Etudiant, ou que sais-je encore ... Non, bien sûr, non.
L'important, ce n'est pas qu'il soit droit, c'est qu'il monte !
Et ceci ramène notre premier de la classe à l'apagôgê, car l'apagôgê, c'est le raisonnement par l'absurde, et ce n'est pas parce qu'il est le premier de la classe que c'est un imbécil ! Faut pas croire ça ! Ben non : il faut bien qu'il y en ait un, premier de la classe. Et puis c'est tombé sur lui. Peut-être parce qu'il travaille un petit peu plus ? Sans doute. Peut-être parce qu'il lit un peu plus ? Probablement. Parce que le droit chemin est le moins risqué de tous, et finalement le plus facile, c'est possible. Parce que l'absurde, ça n'est pas si simple. Le raisonnement par l'absurde vient souvent à l'aide du raisonnement linéaire. Et donc il a fallu aux Grecs des siècles de sagesse pour le mettre au point, le raisonnement par l'absurde ! Parce que ça ne va pas de soi, ça se travaille, ça se polit, c'est comme un galet de la plage d'Etretat, ça se travaille, ce n'est pas donné à tout le monde !
Et donc on l'apprend en classe. C'est comme la versification scandée ou l'arithmétique pythagoricienne. Le raisonnement par l'absurde des Grecs, il a ses classes, ses écoles. ses professeurs, ses inspecteurs ! Et, dans ces conditions, seuls les premiers de la classe pourront maîtriser vraiment le raisonnement par l'absurde. Et ça, ça vous paraît pas un peu absurde, ça ?
Et si l'absurde, il était si établi au temps des Grecs, eh bien, c'est qu'il existait depuis bien longtemps, non ?
Qui est-ce qui a inventé l'absurde ? Ça, c'est une question !
Moi, j'ai quelques hypothèses, quand même.
Dieu, quand il a créé Adam et Ève. Totalement absurde, ça c'est clair.
Autre hypothèse, le premier qui a dit « c'est moi le chef » .
Bon, autre hypothèse, le premier qui a dit « n'importe quoi, c'est pas lui le chef, c'est moi » .
Autre hypothèse, celui qui a dit « il n'y aura pas de chef, et je tuerai tous ceux qui veulent devenir chef » .
Bref, on ne sait pas qui a inventé l'absurde, mais il a eu une sacrée descendance.
Il y a tellement de choses qui paraissent absurdes.
L'art est absurde.
La mode est absurde.
Le facteur Cheval était absurde.
Le facteur rhésus est absurde.
Ma femme n'est pas absurde. C'est grâce à elle que je peux être irrationnel. Je suis le clown triste, elle est Monsieur Loyal.
Et la vie elle-même est finalement totalement absurde.
Et l'humour, c'est l'une des pistes qui permettent de supporter l'absurdité de la vie.
Il y en a d'autres, bien entendu, qui permettent de supporter cette absurdité.
Le cassoulet, par exemple, ou l'homéopathie, ou la philatélie, ou le Chassagne-Montrachet, ou l'huile essentielle de verveine, et quelques autres encore ...
Nous étions poissons, Nous devînmes singes, puis nous devînmes nous. Et puis il y aura peut-être plus de nous, dans quelques générations, si on continue à rendre notre planète de plus en plus hostile à l'Homo Sapiens.
Moi, je veux bien redevenir poisson, mais je risque de perdre mon job de podcasteur chez Radio Girafe.
Et vous ? Vous ne seriez pas en train d'écouter une chronique écrite sous le signe de l'absurde ?
Donc faites attention, c'est une pente glissante !
Regardez, moi, autrefois, en lisant cette définition de Jonathan Swift, je cite : « Un couteau sans manche, auquel il manque la lame. » Avant, je trouvais que ça n'avait aucun sens, mais maintenant, je trouve que c'est un terrible sens de l'humour absurde.
Et je dédie donc cette chronique à l'un de mes maîtres, le regretté Pierre Desproges, qui disait qu'"une civilisation sans la science, c'est aussi absurde qu'un poisson sans bicyclette".
Turlututu, chapeau pointu !
Et c'est ainsi que le caramel devint absurde.