Speaker #0Bienvenue à l'élite des auditeurs.
Quant aux autres, ils peuvent rester.
L'autre jour, j'étais au Louvre, devant la Joconde.
Je n'étais pas seul.
En revanche, j'étais le seul à tourner le dos au tableau et à regarder la foule photographier la Joconde.
Telle qu'elle. Ou en selfie. Avec ou sans perche. Avec ou sans cadrage. Avec ou sans intérêt pour Mona Lisa elle-même.
Nous étions deux à les regarder tous.
Nous étions deux : la Joconde et moi.
Je vous entends d'ici, public d'élite. "Qui es-tu toi pour juger tes contemporains ? En quoi ta compréhension est-elle supérieure à la leur ? Quelle arrogance ! On voit bien que tu travailles pour Radio Girafe" !
Vous avez raison, auditeurs de mon cœur, vous avez raison, comme toujours.
D'ailleurs, le Prince de Ligne ne disait-il pas : "soyons économes de notre mépris, il y a tant de nécessiteux".
J'ai donc ravalé mon mépris et j'ai compris !
J'ai compris le sourire de Mona Lisa !
Des siècles qu'on se pose la question : mais qu'est-ce que c'est que ce sourire qui n'en est pas un et qui en est un en même temps. Qu'est-ce qu'il veut dire ? Est-ce même un sourire ?
Bref ça disserte depuis quelques siècles. Jusqu'à ce que j'arrive, public bien-aimé, auditeurs sachant auditer.
Le voici le secret du sourire de Mona Lisa : Mona Lisa nous regarde. C'est ça le secret !
Elle nous voit et ça la fait sourire. Pas rire, non, non, il n'y aurait pas de quoi. Mais sourire, oui. Si vous regardez bien, vous verrez d'ailleurs qu'il est un poil condescendant, son sourire. Vous m'étonnez, avec ce qu'elle a sous les yeux ... À sa place, moi, je tournerais le dos. Mais non, elle, elle est plus maline que ça. Tout simplement, elle nous regarde et elle se marre. Mettez-vous à sa place. Vous savez combien elle en voit de photographes ? 9 millions par an. 24 658 par jour. 24 658 personnes chaque jour. Et chacun y va de sa ou de ses photos. Et de son commentaire :
- Je la voyais plus grande, moi.
- Moi, je la voyais plus petite.
- Et c'est lequel qui lui avait dessiné une moustache ?
- Moi, de bonne source, on m'a indiqué que c'est sûr que c'est un homme.
- Eh, maman, elle s'appelle Mona ou elle s'appelle Lisa, le monsieur ?
(vous aurez noté au passage la qualité des traductions simultanées que j'effectue pour vous, en direct)
Et ça fait plus de 500 ans que ça dure, qu'elle écoute tout ça.
Tous ces millions de spectateurs qui se sont esbaudi devant la fameuse technique du sfumato de Léonard.
Et la perspective.
Et le sourire ...
Mais ce fameux et si mystérieux sourire de Mona Lisa, ça n'est pas seulement le plaisir qu'elle ressent en nous voyant ne pas la comprendre. C'est aussi le plaisir de penser qu'encore cette année, quelques millions d'humains viennent la regarder, elle. On pourrait comprendre qu'elle soit un peu vaniteuse, la Joconde, avec tout ce que l'on fait, tout ce foin autour d'elle.
Mais il n'y a pas que la Joconde.
Tous les tableaux du monde n'existent que parce qu'ils regardent quelqu'un. Un tableau qui n'a plus personne à regarder est un tableau mort. C'est comme la rose du Petit Prince. Elle n'existe pas si elle ne voit pas le Petit Prince tourné en bourrique autour d'elle.
Et comme pour les roses, les œuvres se choisissent d'un public.
Mais parmi celles qui veulent voir, il y a les snobs, celles qui trônent dans un salon en particulier, ou il y a les malheureuses, celles qui sont dans un coffre de banque et qui ne voient leur propriétaire qu'une fois par an.
Oui, mais imaginez qu'il soit un peu complexé le tableau, finalement. Peut-être que ça l'arrange de ne voir qu'une seule personne, et encore une fois par an. Peut-être que certaines œuvres aimeraient pouvoir voir moins de monde.
Prenez les Demoiselles d'Avignon, de Picasso.
Je me suis toujours dit que celle des cinq qui est en bas à droite du tableau, elle n'aime pas sa bouche. Les autres, elles n'ont pas l'air si joyeuses d'être en train d'inventer le cubisme, mais elles font face. Tandis que celle en bas à droite, elle trouve que Picasso ... il a raté sa bouche. Alors évidemment, dire que Picasso, il a foiré une des demoiselles d'Avignon, ça ne passe pas bien, ça ne passe pas bien, forcément. On murmure, on se dit qu'elle fait la difficile, que tout le monde n'a pas la chance d'avoir été immortalisée par le Maître ... Tout le monde n'a pas la chance de trôner au MoMA de New York.
Mais c'est vrai qu'elle a l'air un peu bizarre avec sa mèche qui lui tombe sur le nez. Mais enfin, par rapport à celle qui est juste au-dessus, elle n'a vraiment pas à se plaindre. Et moi, je l'aime bien, sa bouche. Et puis je l'aime bien, sa longue mèche.
Et puis je suis convaincu que c'est bien le tableau qui choisit son public et non l'inverse. Il y a des hasards qui ne trompent pas.
Vous connaissez le déjeuner sur l'herbe de Manet.
Cette jeune femme au premier plan, qui devait avoir si chaud qu'elle s'est complètement dévêtue. Tandis que ses deux compagnons, eux, ils ont dû trouver que le fond de l'air, il est tout de même un poil frisquet pour la saison, puisqu'ils décident de rester tout habillés.
Donc vous connaissez le tableau. Et vous savez que pour cette scène, Manet s'est fortement inspiré d'un tableau de Raphaël qui s'appelle "Le jugement de Pâris". Ça c'est en amont. Et en aval, vous savez aussi que ce tableau de Manet, il a été copié par Monet, par Cézanne, par Renoir, par Picasso et bien d'autres encore. Excusez du peu. Et après cela, vous direz que les tableaux ne savent pas choisir leur spectateur ?
La prochaine fois que vous irez au Louvre, laissez aux œuvres le temps de vous regarder, de se faire une opinion sur vous. Elles ont besoin d'un petit peu de temps, comme nous, mais ça vaut le coup. Parce qu'à la clé, il y a peut-être LA rencontre, celle du genre Montaigne et La Boétie, "parce que c'était lui, parce que c'était moi".
Imaginez par exemple la "Liberté guidant le Peuple", de Delacroix. Imaginez que cette toile vous choisisse vous, vous, comme récipiendaire de ses pensées les plus secrètes, et qu'elle vous dise ce qu'elle a sur le cœur, vraiment. Peut-être qu'elle vous dirait : "si j'avais su qu'on allait se reprendre un roi, Louis-Philippe, après Charles X, je serais resté chez moi, au lieu de me précipiter, à moitié nue, sur les barricades".
Comme pour nous autres, certaines œuvres sont bavardes, d'autres non. J'imagine la Joconde vous faisant un discret signe de tête, ou un clin d'œil, que vous seuls verrez.
Alors ... la Victoire de Samothrace ... ce ne sera peut-être pas un sourire ou un clin d'œil ... mais il y aura un signe, vous verrez.
Turlututu, chapeau pointu.
Et c'est ainsi que le caramel se mit à sourire. Mystérieusement.