Speaker #1Dis donc, tu fais tes devoirs ou t'es sur ton téléphone ? Bah les deux, papa ! Mais t'inquiète, je gère ! Je suis super efficace en multitâche ! Ah donc, t'es un super héros cognitif ! Ton cerveau peut faire des maths... et répondre à des SMS en même temps. Ben ouais, papa, et moi j'ai grandi avec ça, moi. Eh ben justement, tu sais, les chercheurs de Stanford ont testé ça. Et devine quoi ? Eh ben, ceux qui se disent champions du multitâche font plus d'erreurs, mettent plus de temps et se concentrent moins bien que les autres. T'es sérieux là, papa ? Bon, alors, ok, je pose mon téléphone et je reprends le boulot. Bonjour et bienvenue, je m'appelle François-Marie Caron, je suis Pédiatre, ancien président de l'association française de pédiatrie ambulatoire, et l'un des nombreux experts de notre site de conseil aux parents mpedia.fr. Alors bienvenue dans Question de Parent. Aujourd'hui, on va parler d'un mot magique pour les adolescents, le multitasking. Ou comme ils disent, l'inquiète, je gère. L'expression. génération multitâche est apparue avec internet et les premiers smartphones vers 1996. A la même époque qu'on a parlé des digital natives, ceux qui sont nés avec le digital et avec elle, une certaine peur est-ce qu'il n'y aurait pas une génération différente ? Comme si nos enfants étaient nés avec une carte graphique intégrée dans le cerveau. Alors certes, beaucoup jonglent avec les réseaux sociaux, la musique, les devoirs, les jeux, les discussions en ligne. On a fini par croire qu'ils avaient développé une super compétence cognitive capable de gérer plusieurs choses à la fois. Mais est-ce qu'il gère vraiment ? Que nous dit la science ? Le cerveau a ses limites. Le problème, le cerveau ne peut pas traiter deux tâches cognitives complexes en même temps. Ce qu'on appelle multitâche, c'est en fait du switch attentionnel. On va passer d'une tâche à l'autre. Et chaque bascule va entraîner un coup cognitif et un ralentissement entre 0,3 et 0,4 secondes par changement. Ça peut paraître peu, mais cumulées c'est un vrai frein. Résultat.: Perte de temps, baisse d'efficacité, augmentation des erreurs. Alors les jeunes s'entraînent au multitâche certes, mais ne deviennent pas plus efficaces. En réalité, ils sont souvent plus distraits, moins performants en mémoire de travail et en attention sélective. Mais toutes les situations ne se valent pas. Par exemple, si vous écoutez peut-être ce podcast en voiture, ça c'est une forme de multitâche fréquente, mais relativement compatible. Écouter une voix de fond ne mobilise pas les mêmes ressources cognitives que conduire. Et en cas d'imprévu, le cerveau lâche automatiquement le podcast pour prioriser la route. Ouf ! Bon, ça me fait un peu de la peine, mais c'est comme ça. Téléphoner au volant, par contre, même avec un kit Malib, c'est tout autre chose. Une conversation mobilise le langage, la mémoire de travail, l'anticipation sociale, exactement les mêmes circuits que ceux nécessaires pour surveiller la route. Le cerveau ne peut pas gérer les deux sans perte de vigilance. C'est pourquoi téléphoner en conduisant multiplie par 3 à 4 le risque d'accident, alors que la musique, même un podcast, ont un effet beaucoup plus limité. Alors pourquoi nos ados sont-ils persuadés de gérer ? Tout simplement parce qu'ils ont grandi avec plusieurs écrans. Du coup, ils confondent habitude et compétence. Ils ont l'impression d'être plus rapides, plus efficaces, mais en réalité, ils perdent en qualité, en mémoire et en concentration. Par exemple, quand on est dédié tout en scrollant sur les réseaux, le cerveau doit utiliser les mêmes zones verbales de la mémoire. Résultat, cela se bouscule là-dedans. C'est ce qu'on appelle "un conflit cognitif". Et non, ce n'est pas une bonne chose. Aujourd'hui, le consensus scientifique est parfaitement clair. Le multitâche, ce n'est pas une super compétence de la génération. C'est juste une habitude qui finit par se payer très cher en qualité, en temps et en mémoire. D'ailleurs, une revue scientifique récente montre un lien négatif entre multitâche médiatique et trois domaines clés: le contrôle cognitif, la performance scolaire, l'équilibre émotionnel. En résumé, il pense gérer, mais c'est souvent le cerveau qui rame. Alors, comment accompagner votre ado ? Avant tout, on part de ses croyances, inutile de lui dire: tu as tort, ça ne marche pas. Encore moins avec un ado, il va dire, t'inquiète, je gère. Mieux vaut écouter et valoriser son ressenti. Je comprends que tu aies l'impression d'être efficace. Puis l'amener doucement au doute. Est-ce que tu as remarqué si tu mets plus de temps quand tu t'es interrompu ? Ou encore, et si on essayait autrement pour voir ? L'idée c'est d'expérimenter, pas de moraliser. Par exemple, jour 1. 20 minutes de devoir avec le téléphone. Jour 2, 20 minutes de devoir en mode avion, sans téléphone. Et ensuite, on regarde ensemble le résultat. Pas pour juger, mais pour constater. Et là, vous pouvez apporter quelques mots simples, quelques infos simples, sans jargon. Expliquer que le cerveau doit faire un switch attentionnel à chaque fois qu'on change de tâche. Additionner ses micro-pauses, qui finissent par faire des minutes perdues. D'ailleurs, des chercheurs de Stanford ont étudié des personnes qui se disent super multitâches. Verdict, moins bonne attention sélective et moins bonne mémoire de travail. Enfin, pas vraiment un super pouvoir. Pour que ça parle à votre ado, utilisez des métaphores. Simple, comme un jongleur par exemple qui finit par laisser tomber une balle tellement il y a de balles à gérer. Ensuite, proposez des alternatives concrètes. La méthode Pomodoro. Vous savez, ce fameux minuteur en forme de tomate. 25 minutes de focus, 5 minutes de pause. Et oui, ce minuteur, il existe. Ou un rituel boîte à téléphone pendant les devoirs. Enfin, valorisez la réussite. Soulignez chaque petit progrès, chaque moment de fierté. Aidez-le à passer de « je gère mieux avec mon téléphone » à « je suis plus fier sans". Et là, croyez-moi, le cerveau et l'ambiance à la maison vous diront merci. Merci d'avoir écouté Question de Parent. S'il vous a plu, pensez à le partager, peut-être avec un autre parent en plein jonglage multitâche, n'hésitez pas non plus à commenter les podcasts de façon à enrichir un peu et pouvoir répondre à vos questions. Alors maintenant, posez le téléphone, respirez un coup et on se retrouve dans 15 jours pour un nouvel épisode.