Speaker #0Pourtant la paix, une petite chronique du désenchantement ordinaire, la guerrière au signe. Parfois la paix pouvait rentrer dans sa coquille une journée entière, souvent sans raison sérieuse. La paix était très farouche. Le moindre coup de canif dans l'azur lui flanquait une frousse terrible. Un samedi matin, Léna est remontée du courrier complètement excitée. Je sortais à peine du lit. « Habille-toi ! Habille-toi vite ! » J'étais plutôt de bonne humeur puisque le week-end commençait et j'ai donc choisi le terrain de la plaisanterie. « Qu'est-ce qui se passe ? C'est la guerre ? Un ouragan arrive sur la ville ? Un tremblement de terre ? Dépêche-toi ! Dépêche-toi ! On va gagner une voiture ! Une Clio série limitée ! » « Cool, on doit signer où ? » Elle a brandi une enveloppe colorée où le sigle de Renault se détachait nettement. « Tout est là, dans le courrier de ce matin, regarde ! » Elle a sorti une clé de contact de l'enveloppe et me l'a posée dans la main. « Si cette clé démarre une des clios exposées dans la ville, la voiture est à nous ! » « Mince, autant dire que c'est dans la poche ! » « Dépêche-toi, il faut qu'on arrive les premiers, il y a plusieurs bonnes clés pour chaque voiture, c'est écrit dans la lettre ! » J'ai baillé. laisse tomber léna c'est du baratin cette histoire à notre époque quelle voiture se démarre encore avec une clef dépêche-toi elle a répété en fonçant chercher mon blouson et mes chaussures toujours de bonne humeur mais avec un mauvais pressentiment j'ai enfilé jean et sweet-shirt sans rechigner davantage trois minutes plus tard nous étions dans le métro léna tapait du pied plus vite plus vite bonsoir bonsoir si quelqu'un gagne notre voiture je fais un scandale calme-toi c'est mauvais pour le petit j'essayais de tempérer. Léna adorait ce genre de concours. Elle rêvait même de participer à ces jeux télévisés au lot flamboyant. La peur de perdre était la seule chose qui la retenait. En cas de défaite, je la croyais parfaitement capable de se rouler par terre en hurlant devant plusieurs millions de téléspectateurs. Et j'imaginais sans peine la scène si nous arrivions chez un concessionnaire pour voir démarrer une des Clio série limitée sous notre nez. Heureusement, il n'y avait encore personne dans le premier garage où nous nous sommes pointés. Il faut dire qu'il était à peine plus de 9 heures. Le vendeur de service a ouvert de grands yeux en nous voyant passer la porte. Il en était tout juste à son petit café de mise en forme. « Je peux vous renseigner, messieurs-dames ? » il a demandé en posant à regret son gobelet fumant. « On vient pour la Clio ! » Lena a expliqué la clé en avant. « Je vois... » L'autre a soupiré. Au centre de la salle, la voiture tournait en rond sur une estrade circulaire. « J'aime pas beaucoup la couleur ! » Lena a grogné. « Ça fait rien, on fera refaire la peinture. » On a grimpé sur le podium et le type nous a ouvert la portière. « Tentez votre chance ! » il a fait, narquois. Léna m'a tendu la clé. « Vas-y, toi ! Pourquoi moi ? Je préfère ! » Je ne voulais pas discuter devant l'autre qui se réjouissait d'avance de notre déception. Je ne tenais pas à faire durer son plaisir. J'ai attrapé la clé et je me suis assis derrière le volant. Ça sentait le neuf à vous flanquer mal au cœur. « Ouah ! » Léna a crié quand elle a vu la clé pénétrer sans forcer dans le contact. « Tu vas voir, c'est la bonne ! » Le type souriait aux anges. Je suis sûr qu'il connaissait exactement le nombre de clés envoyées par la poste et notre pourcentage de chance. J'ai actionné le démarreur. Rien. « Essaye encore ! » Léna insistait. J'ai fait un deuxième essai. Rien de rien. « T'es sûr que tu vas bien à fond ? » Elle a demandé. « Écoute, c'est encore des marines bagnole. » Elle a fait sceptique. « Je crois que c'est perdu. » Le type a grincé. « Mais il vous reste bien d'autres chances dans toute la ville. » À ce moment... J'ai pensé aux heures de métro qui nous attendaient pour rallier les différents concessionnaires. J'ai pensé à mon samedi qui s'envolait en fumée à courir après l'impossible. Je savais très bien que l'ENA ne renoncerait pas. Merde, je me suis dit, celle-là pourrait pas être la bonne, on gagnerait du temps et ça sauverait la journée. D'un seul coup, j'ai eu tellement envie d'entendre ronfler ce putain de moteur que j'ai pesé sur la clé de toutes mes forces. J'en serrais les dents et une petite veine battait à mes tempes. Des mars à l'oppris, j'ai grincé. Il y a eu un bruit sec quand la clé a cassé dans le contact. J'ai été si surpris que mon front est allé heurter le volant. « C'est pas vrai ! » le vendeur a lâché. « Oh non ! » l'ENA a gémi. « Ben merde alors ! » j'ai grincé. « Mais vous êtes cinglé ! » le vendeur a fait. « C'est pas possible ! » l'ENA a grogné. « Tirons-nous ! » j'ai dit. On s'est tiré. Le vendeur nous montrait le point. L'ENA me traitait de nul. Je me sentais honteux, mais quand même secrètement soulagé. Plus de clé. Mon samedi s'en tirait bien. à se demander si je ne l'avais pas fait exprès. « Tu l'as fait exprès ! » elle a attaqué une fois dans la rue. « Sois pas conne ! » « Crotte, j'aurais mieux fait de pas te laisser toucher à cette clé ! J'aurais dû me douter que ça tournerait mal ! T'es tellement maladroit ! » Elle était furieuse. Elle ne faisait pas semblant, vous pouvez me croire. « Ta sœur a raison, on peut vraiment pas compter sur toi. Bon, arrête un peu, de toute façon, on n'avait aucune chance. » « Facile à dire ! Toi, forcément, tu t'intéresses pas aux bagnoles. T'es même le seul type que je connaisse à pas t'y intéresser. Arrête, ok ? » Mais elle était lancée. Les gens se retournaient sur notre passage. On leur égayait leur début de week-end. Après ça, même Michel Drucker allait leur paraître fade. « De toute façon, tu t'intéresses à rien. C'est vrai, tu passes ta vie à traîner les pieds. Est-ce que c'est trop te demander un peu d'enthousiasme ? Est-ce qu'un jour tu vas me répondre autre chose que « comme tu veux » ou « ça m'est égal » ? Bon, Léna, ça suffit. » Mais elle s'est plantée sur le trottoir, toute droite, guerrière en face de moi. Ses yeux lançaient les éclairs. « Bon sang, j'essaye de trouver une bonne raison de t'admirer et j'en trouve aucune. » Là, j'ai dit le seul truc qu'il ne fallait pas dire, le seul truc qui n'avait aucun poids dans la balance à ses yeux. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que j'avais peur qu'elle aborde le sujet de mes performances sexuelles devant tout le monde. J'ai dit « J'ai écrit un poème ? » Ça l'a stoppé net. J'avais le sentiment d'avoir mis en joue un tigre furieux avec une sarbacane bourrée de papier mâché. Elle m'a couvé un moment d'un regard noir et je me demandais si elle allait se jeter sur moi. Dans un sens, j'aurais préféré. Au lieu de ça, elle a haussé les épaules avant de se peindre sur le visage l'expression la plus méprisante que je lui ai jamais vue. « Où qu'elle était méprisante, cette expression ! » « Pauvre type ! » Elle a soupiré. Et puis elle a démarré comme une flèche vers la bouche de métro. « Où tu vas ? La chemine pas, tchè ! » « Fous-moi la paix ! » Elle a crié. Je l'ai regardé disparaître dans la station, sans plus bouger un cil. Bien sûr, elle était en colère. Bien sûr, elle disait ça pour me faire du mal. Je connais les conneries qu'on raconte sur les mots qui dépassent la pensée et toutes ces salades. Mais quand même, j'ai tangué un moment dans les vents contraires. Je me suis répété que ce n'était pas si grave, qu'elle faisait une montagne de trois fois rien. Et puis, j'ai suivi mes pieds. Et mes pieds m'ont porté vers le bar le plus proche. Juste un petit verre, je m'étais promis en me glissant derrière une des tables. Seulement les mots de Léna cognaient encore dans toute la salle, et je me doutais bien de la façon dont les choses allaient tourner. J'étais comme le skieur débutant tout en haut d'une piste noire, sur la mauvaise pente. Et merde, qu'est-ce qu'elle attendait de moi ? M'aurait-elle préféré en accro du plan de carrière, en jeune loup plein d'avenir, ou en mordu de la mécanique, en bricolo génial ? Deviendrais-je un autre homme si j'apprenais à poser des étagères ? Et puis, l'alcool aidant, une autre vérité s'est faite jour, moins immédiate. plus sournoise. Léna n'attendait rien de moi. Voilà, rien. Pas l'ombre d'un espoir. Aurais-je écrit les misérables qu'elle n'aurait même pas sourciées ? Et de fil en aiguille, j'en arrivais à la conclusion que, ne me poussant jamais vers le haut, elle finissait par me plaquer au sol. Bref, je cherchais des coupables. Et quand on vit à deux, le coupable idéal est assis en face de vous tous les soirs. pour partager la soupe tiède du quotidien. Comme s'il y ait son destin à quelqu'un, vous donnez le droit de lui poser toutes les fautes sur les épaules. Sans doute me serais-je apitoyé un brin sur mon sort si la mignonne n'était entrée dans le bar avec ma deuxième vodka orange. Une étudiante ravissante. Exactement comme on les rêve une fois qu'on a quitté les bancs des facultés. Une sorte de cliché, en fait. Elle a choisi la table voisine de la mienne sans m'accorder un seul regard. Je la buvais des yeux. Pour tout arranger, elle était blonde, et je m'attardais plus volontiers sur les blondes. Côté brune, je suis déjà si bien servi. Était-ce de la sentir légère comme un petit oiseau ? Était-ce l'alcool qui me glissait doucement dans le sang à cette heure encore matinale ? Toujours est-il que je l'ai abordée sans le moindre complexe, et d'une façon si naturelle que je n'en suis pas revenu moi-même. Excusez-moi, j'ai fait en me penchant vers elle. « Vous ne vous appelleriez pas Angéline, par hasard ? » « Bien sûr, elle m'a toisé. » « Pas du tout. Et comment vous vous appelez donc, alors ? » « Svanhild, » elle a dit d'un ton sec. « C'est normand, et ça veut dire la guerrière au cygne. » Ensuite, elle a fait mine de retourner aux notes qu'elle avait étalées sur la table, comme si je n'existais plus. Mais c'était Comtesan la vodka qui me tournait la tête. « Magnifique, j'ai enchaîné ! Svanhild, la guerrière au cygne, magnifique ! » J'en rajoutais à peine. « Je crois que je vais changer le prénom de mon héroïne » , j'ai lancé. « Je comptais l'appeler Angéline, mais elle vous ressemble tellement que je vais opter pour Svanild. » Elle m'a regardé à nouveau, mais d'un regard différent, comme si je venais de changer le plomb en or. Et c'était ni plus ni moins ce que j'étais en train de faire. « C'est tellement rare de rencontrer son personnage à la table d'un café » , j'ai ajouté. J'ai bien vu la curiosité se dessiner sur ses lèvres entreouvertes. Je l'ai lu dans ses yeux, juste derrière la moue dubitative qu'elle affichait. Et c'était exactement ce dont j'avais besoin. Trouver dans un regard une image plus positive de moi-même. J'ai pris tout mon temps. Je l'ai laissé mariner en buvant une gorgée de vodka. J'attendais la seconde idéale. Je suis écrivain. J'ai fini par lâcher en calculant mon intonation au millimètre. Pas facile d'expliquer à Léna ce que j'avais trafiqué dehors jusqu'à la nuit. Dis donc, je râlais, c'est toi qui m'as planté en pleine rue. C'est vrai, quoi. Elle l'avait cherché après tout. « Écoute-moi bien, la prochaine fois que tu me fais un coup pareil, je fais mes valises, capito ? Je fais mes valises et je rentre chez ma mère, pour toujours ! » « Oh, ferme-la, tu veux, ça te dérange que je vive un peu ? Ça te dérange que je bouge mon cul de temps à autre ? Et avec qui tu le bouges, ton cul ? » Elle s'est emportée. « Sois pas idiote. » Elle a attrapé le revers de mon blouson pour m'attirer vers elle. Tout a été si vite que je n'ai pas eu le temps de réaliser qu'elle était en train de me respirer. « J'en étais sûr, tu pues le parfum à plein nez, salaud ! » Je l'ai repoussé. « Arrête, Léna, tu te fais vraiment des films. » « C'est ça, je me fais des films. Ne me prends pas pour une conne, Stéphane. Si je raconte ça à mon père, il te tue. » J'ai pensé aux mains larges de Gaétano et mes jambes ont pliées sous moi. « Mais arrête, merde, puisque je te dis qu'il ne s'est rien passé. » Je me suis demandé si, en matière d'adultère aussi, c'était l'intention qui comptait. Je me suis un peu tâté et puis j'ai décidé de faire comme si la question ne m'avait même pas effleuré. « Je t'en prie, Jégémie, si tu tiens vraiment à me faire une scène, attends au moins que j'aie quelque chose à me reprocher. » Elle a tendu ses ongles vers moi. On aurait dit une panthère. « Oh, je ne sais pas ce qui me retient de t'arracher les yeux. » Ensuite, elle a tourné les talons en direction de la chambre. Juste avant de me lancer la porte au nez, elle m'a cinglé d'un dernier regard meurtrier. « Rappelle-toi bien, Stéphane, la prochaine fois, je fais mes valises, è chiaro ? » J'ai ouvert la bouche trop tard. La porte avait claqué. Je me suis gratté la tête. Je me suis mordu les lèvres, j'ai lâché un rot parfumé à la vodka orange avant de choisir de ne pas me laisser impressionner. Il suffisait de penser à autre chose, voilà tout. J'ai filé dans la cuisine pour chercher le bloc de papier à lettres dans le premier tiroir du meuble en formica, celui où on range aussi les serviettes et leurs ronds, ainsi que le livre de recettes. Je me suis assis à la table en empoignant mon bique, j'ai réfléchi en écoutant les bruits de la rue, je me suis levé pour arrêter le goutte-à-goutte régulier du robinet. En revenant à ma chaise, J'ai regardé ma page blanche avec un léger vertige. J'ai mordillé le capuchon de mon stylo, alors seulement je me suis mis à écrire mon premier chapitre. Son prénom sonnait à la fois comme un combat et comme une poésie. Svanhild, la guerrière au cygne. J'ai relu le truc avec scepticisme. Nul, j'ai tranché en barrant toute la phrase. Deuxième essai. D'aussi loin que je me souvienne, elle avait toujours été un mystère pour moi. Tout en elle restait secret, jusqu'à son prénom ambigu et normand. « Super nul ! » j'ai grogné en gribouillant furieusement. J'ai posé mon stylo pour me frotter les yeux. « Merde et merde ! » j'ai pensé. « Je suis le dernier des salauds, je la mérite même pas. Et dire que c'est la merde, mon enfant ! » J'ai giclé de ma chaise aussi sec pour foncer vers la chambre. En passant près de la poubelle, j'ai jeté le morceau de papier quadrillé où Svanild m'avait barbouillé son numéro de téléphone en me faisant promettre de l'appeler. J'en ai fait des miettes de la taille d'un confetti. Léna avait éteint la lumière, elle s'était couchée, elle faisait celle qui dormait, je ne me suis pas laissé berner. J'ai soulevé la couverture et je me suis couché derrière elle, tout contre cette chaleur que je connaissais si bien. J'ai fermé les yeux en respirant son odeur. « Pardonne-moi ! » j'ai murmuré. « Je suis un sale con, mais je te jure qu'il s'est rien passé. » Elle a grogné comme si je la réveillais. « Tu me pardonnes ? » j'ai demandé. « Va fanculo ! » elle a dit, mais sans réelle agressivité. Pas de grossièreté devant le petit, j'ai plaisanté en posant la main sur son ventre. Elle a glissé ses doigts tièdes entre les miens. « Tu me pardonnes alors ? » « Je vais voir, » elle a minaudé. Mais sa main a serré la mienne, et j'ai su que les choses allaient s'arranger. Question de patience. « Et ce sera une fille, » elle a ajouté.