Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Un sale goût d'illusion. Putain Jules tu devineras jamais ce qui m'arrive. J'avais la voix du type qui regarde s'écrouler un immeuble sur sa voiture neuve. Putain, tu peux pas savoir, je pleurnichais en me cognant le front contre la vitre froide du bus dans lequel j'avais sauté à l'issue de mon recrutement incompréhensible. Merde, qu'est-ce qui se passe ? J'ai trouvé du boulot. Silence. T'entends ça ? J'ai trouvé du boulot. C'est pas vrai ? Si, putain, si, le pays est ravagé par le chômage et moi, je décroche un job du premier coup, tu te rends compte ? Galère ! Ça lui a embouché un coin, Julien. Un sacré coin, même. Celui où on rangeait tous les deux nos rêves d'éternels adolescents. C'était comme leur claquer une porte sur les doigts. C'est pour ça que je l'avais appelé avant tout le monde, quitte à faire poireauter Léna devant la séance de 18 heures. Jules et moi, on partageait tout depuis des années. « Ça m'aurait fait mal d'être le seul à souffrir. » « Tu commences quand ? » Il a demandé avec le même ton que s'il avait parlé dans la chambre d'un mort. « Lundi matin. » « Galère ! » On n'a plus trouvé la force de dire un seul mot pendant au moins dix ans. Je savais à quoi il pensait. J'y pensais aussi. « Et les répètes ? » Il a fini par oser. « Les week-ends. » « Les week-ends. Je ne peux pas te dire mieux. » « Oh, galère ! » Notre carrière en prenait un bon coup ce soir de janvier. J'aurais pu verser ma larme. Seulement, est-ce qu'on me laissait le choix ? J'avais abandonné mes études depuis déjà pas mal de temps et même si je m'en défendais, quelque chose en moi réclamait d'urgence un point de repère. Il m'arrivait de m'éveiller glacé d'angoisse et les poings serrés. Et puis, il y avait mes parents qui se rongeaient les ongles et Léna qui tapait du pied. Et pire encore, les parents de Léna. Mais tu vas faire quoi ? J'eus la grenier au bout du fil. « Commercial, j'ai articulé très vite. » « C'est pas vrai ! Dans quoi ? » « Laisse tomber. » En fait, personne n'avait été très clair au sujet de mon boulot. Ou peut-être étais-je trop abasourdi quand mon nouveau patron m'avait reçu, à l'issue de la sélection, pour bien comprendre ce qu'il me racontait. Je crois qu'en gros, il s'agissait de fourguer un machin invendable à des gens qui ne demandaient rien, et on me fournissait la valise et les échantillons. « C'est un beau métier, » le boss avait conclu d'un ton solennel, « mais un métier difficile. Je cherchais encore la beauté du truc. » Quant à la difficulté, elle était beaucoup plus précise. Pas de vente, salaire de misère. Mais je n'étais plus à un détail près. Je n'avais même pas sourcié. « T'inquiète pas, » j'ai rassuré Jules. « C'est un sale coup, mais on en a vu d'autres, pas vrai ? » « Ouais, » il a dit à moitié convaincu. « Pour le concert du 9, ça tient toujours. » « Tu rigoles ? Bien sûr que ça tient toujours, j'ai même une idée pour le morceau d'intro. Je te montrerai ça dimanche. » « Pensez donc. Un concert dans la MJC la plus cotée de la ville. Pas question de rater ça. On en était tous à se retourner la nuit dans notre lit. » « Ok. » Il a fait sans trop y croire. « Mais avec deux répètes par semaine, on ne sera jamais prêts. » « Faudra se faire la totale samedi et dimanche. » « Pas vrai ? » Je frissonnais à l'idée d'expliquer à Léna que j'irais désormais travailler. toute la semaine et répétée le week-end entier. Comme un problème à la fois me suffisait largement, je n'ai pas soulevé la question. Mais Jules et moi, on se connaît si bien qu'il a tout de suite mis le doigt sur le point sensible. Il est très fin, Jules. Et bien avant moi, il avait compris comment elle se terminerait, la jeunesse. « Bon, maintenant que tu gagnes ta vie, ton beau-père va lâcher le morceau, » il a dit. « D'abord, c'est pas mon beau-père. Ça va venir, pas vrai ? Tu vas épouser Léna. » J'ai haussé les épaules. « Pas vrai que tu vas l'épouser ? » Il a rigolé. Mais c'était un rire jaune comme un flanc aux œufs. Jules était mon meilleur copain, celui qui valait de l'or, celui que j'avais toujours vu traîner devant ou derrière moi. Il sentait bien les choses de ma vie, et je savais ce qu'il pensait de Léna. Il ne disait rien, mais je le savais quand même. Léna n'aimait pas trop notre garage-bande. Elle lui trouvait un sale goût d'illusion. Léna a toujours eu les pieds sur terre. En filant vers le cinéma au pas de course, je me suis grillé une cigarette. Je tirais de longues bouffées tièdes et le moindre passant semblait me regarder en ricanant, surtout ceux qui portaient une cravate et un attaché-caisse. Le jour baissait, l'air se jetait dans mes poumons comme la brise par une fenêtre ouverte, et les boulevards s'allumaient de partout à la fois. À l'angle de l'avenue où l'énorme attendait à coup sûr entre épignants, j'ai jeté mon mégot dans le caniveau et rangé mon paquet de cigarettes dans ma poche. J'avais bien assez d'être en retard, pas besoin de m'amener avec une cigarette aux lèvres pour mettre le feu aux poudres. « Tu veux me faire mourir de froid ? » Elle a râlé d'entrée de jeu en bandissant sur moi entre les files d'attente qui s'allongeaient sous les affiches. Ses joues étaient rouges pommes et ça faisait ressortir le noir furieux de ses yeux. « Ouais, excuse-moi, j'ai cru qu'ils allaient plus nous lâcher. » « Ça s'est passé comment ? » « Bof. » « À la vérité, je n'avais aucune envie d'en parler. » « Qu'est-ce qu'ils t'ont dit ? » « Bon, je crois que je les intéresse. » « Oui ? » Elle a laissé tomber son air méchant pour m'embrasser rapidement du bout des lèvres. « C'est déjà pas mal ! » Elle a dit. Ça m'a encouragé, son baiser. Ouais, en vérité, c'est carrément fait, je commence lundi. Elle a tapé ses mains l'une contre l'autre en sautant sur place. Génial ! Pourquoi tu le disais pas ? J'étais pas sûr que ce soit vraiment une bonne nouvelle. Tu plaisantes ? Mon père va enfin nous ficher un peu la paix. Elle m'a glissé un deuxième baiser, plus enthousiaste, et j'ai senti le bout de son nez froid comme un cube de glace dans un verre de Jet 27. Excuse-moi de t'avoir fait attendre. J'ai dit en regardant sortir la vapeur de ma bouche. Pas grave. « Je suis fier de toi. » Ça m'a un peu énervé qu'elle soit fière de moi. Un peu beaucoup, même. Elle aurait pu se contenter d'être contente pour moi. Contente pour moi, ça suffisait largement. Comme ça, chacun restait à sa place.