Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Dernier samedi d'homme libre. Mon dernier samedi d'homme libre, on s'est offert une répète épouvantable. D'abord, j'avais un rhume terrible. Ensuite, le cœur n'y était pas. On aurait dit que personne n'avait envie d'être là. Même Julien, le plus enthousiaste de nous tous, paraissait s'ennuyer derrière ces cymbales étincelantes. Berde ! j'ai dit en tirant mon mouchoir de ma poche. Qu'est-ce que vous avez ce soir ? Milan m'a jeté un œil noir. T'entends comme tu chantes ? J'ai soufflé dans mon kleenex à me sortir les yeux de la tête. J'y peux rien, j'ai pris froid à la séance de dix-huit heures. « Ouais, mais ça casse tout. À mon avis, on ferait mieux d'arrêter pour aujourd'hui. » Jules a cogné sur son tome basse. « Bong ! » « T'es cinglé, Milan ! Le concert du 9, c'est dans six semaines. » « Rebong ! » Milan a posé sa guitare pour s'allumer une cigarette. Il était gras et court sur pattes, et depuis qu'il avait rejoint l'équipe, les choses avaient changé. Je ne savais pas l'expliquer, mais je le sentais chaque répétition un peu plus. Je n'étais pas loin de le détester. « C'est chiant de répéter le week-end, » il a fait. « Je préférais les après-midi de semaine. Il était veilleur de nuit et ses après-midi étaient libres comme l'air. » Ceux de Jules et Richard aussi, d'ailleurs, en faculté, les cours sont rarement obligatoires. De mon côté, depuis cinq ans que Jules et moi avions décidé de monter un groupe, répéter trois ou quatre après-midi par semaine ne m'avait jamais posé le moindre problème. Jusqu'à ce jour. « On ferait mieux de bosser au lieu de discuter, » Julien a dit. « Ouais, » Milan a insisté en regardant le bout incandescent de sa cigarette, « n'empêche que je me demande si on ne perd pas notre temps. Avec un chanteur qui va faire le VRP cinq jours sur sept, je ne donne pas lourd de nos chances. » Je n'aimais pas Milan. Je n'aimais pas sa confiance en lui, sa façon de rendre les sentences. Je n'aimais pas sa manière de se prendre pour le chef. Et je n'aimais pas non plus sa façon de jouer de la guitare. Voilà. « Je n'ai pas le choix, » j'ai fait. « On a toujours le choix, » il a grincé. « C'est une simple question de courage. » « Non, je n'aimais pas Milan, et surtout pas le talent qu'il avait pour toucher toujours en plein cœur de la cible. » « Boucle-la, Milan ! » Julien a ordonné. Alors Milan l'a bouclé pour tirer sur sa clope, le menton en avant. « Je crois que je vais aller faire un tour, » j'ai annoncé. Julien s'est levé pour contourner sa batterie dont les chromes brillaient comme ceux d'une excalibur briquée à neuf. « Je viens avec toi, » il a dit. On a planté là Milan et Richard pour sortir dans la rue. L'après-midi était brumeuse et glacée. On crachait de la vapeur à chaque expiration. À travers les murs, on pouvait entendre la basse de Richard bourdonner avec mélancolie. « Laisse-le causer, Julien Grosnier. C'est un gros con. » J'ai regardé les platanes nues qui s'alignaient le long du trottoir désert comme de drôles de soldats aux cheveux électriques. « Ouais, je crois qu'il n'a pas tort. » Je prends pas un chemin idéal pour notre réussite. T'inquiète, on s'est bien marré, c'est ça qui compte, non ? Il en parlait à l'aise, Jules. Mais ce groupe, c'était son enfant, autant que le mien. Cinq années de locaux humides, de caves pourries, cinq années de lutte. On avait donné le meilleur de nous pour ça. On avait travaillé des jours entiers sur une syncope et des nuits blanches sur un contretemps. On avait dépensé nos économies, tapé celles de nos familles respectives. On s'était désespérés, soutenus, aveuglés, passionnés. Moins d'ailleurs pour notre réussite, dont on sentait tous le petit goût désuet commun à tous les rêves de gosses, que pour garder debout un dernier rempart entre nous et l'âge adulte. Ça nous donnait une bonne raison de nous lever le matin et des rêves pour le soir. Je me demandais s'il existait autre chose d'aussi fort à mettre à la place. On y a tellement cru, j'ai fait. Il n'a pas répondu. Il a seulement cogné mon épaule avec son poing, et puis on a marché jusqu'au réverbère au coin de la rue. À l'intérieur, Richard et Milan jouaient un truc d'Estone. « Tu crois vraiment que je manque de courage ? » j'ai demandé. « Toutes les vies demandent du courage. Tu es libre d'aller où tu veux. » J'ai pensé à ce regard bizarre qu'elle posait sur moi quand je répétais mon jeu de scène dans la cuisine de mes parents, une cuillère en bois en guise de micro. J'ai aussi pensé à son père. À cette manière qu'il avait de m'expliquer aussi souvent qu'il pouvait, surtout depuis que j'avais arrêté mes études, comment dans un ménage l'homme doit porter la culotte et assurer la subsistance. Je hais ce mot, subsistance. Il sonne laid, il sonne comme un chant de mort au milieu d'un jeu d'enfants. L'ennui, j'ai soupiré, c'est que je ne suis pas certain qu'on m'ait pas un peu forcé la main. On a amorcé un demi-tour sans se presser. Il brûlait un peu et le brouillard flanquait une sacrée ambiance sur le quartier. J'entendais le souffle de Jules et nos pas dans les feuilles humides, et je me demandais si c'était la fin ou le début de quelque chose. J'ai envoyé un peu de vapeur entre mes lèvres, et puis j'ai dit « Dis-moi, Jules, tu nous sens devenir vieux ? »