Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. 40 années de réveil matin. J'ai trouvé mon premier emploi ce matin là. Un joli matin de janvier avec un ciel clair et un air piquant. Un matin idéal. De ceux qui vous laissent toutes vos chances. En fait, ça n'avait l'air de rien. À l'heure exacte, je grimpais les marges du perron, coiffé et rasé de près, les doigts tripotant nerveusement la cravate que l'ENA m'avait choisie le samedi précédent. L'ENA sait choisir les cravates, elle est naturellement douée pour ça. C'est même étonnant vu les cravates épouvantables que porte son père à longueur d'année. Comme quoi, le mauvais goût n'est pas forcément héréditaire. C'est une secrétaire somme toute assez vilaine qui m'a accueilli. Elle essayait de sourire, mais je sentais que le cœur n'y était pas. Je crois qu'elle avait la tête ailleurs. Son bureau était si sombre qu'elle ne pouvait pas s'en tirer autrement. « Vous venez pour l'entretien ? » Elle a demandé en regardant ma cravate dans les yeux. « Oui, j'ai fait. Suivez-moi. » Ses jambes étaient courtes et épaisses. Quand elle passait sous les néons, je voyais les petits poils noirs de ses mollets se dessiner à travers ses collants. De quoi mourir. La pièce où elle m'a fait entrer sentait le moisi. Une seule fenêtre ricanait loin au-dessus de ma tête, et deux filles attendaient déjà là-dedans, silencieuses et raides comme des sardines dans une boîte en fer blanc. « Patientez quelques instants ! » Miss Monde a dit en repoussant ses lunettes du bout des doigts. Elle a fermé la porte, et les deux filles m'ont lancé un œil hostile quand j'ai dit bonjour. On n'était pas là pour rigoler. Ici, on jouait notre avenir. C'était du sérieux. Ça me flanquait les frissons. Malgré la place vide qui séparait les deux mignonnes, j'ai jugé prudent de ne pas me jeter dans la gueule du loup et j'ai posé la pointe d'une fesse sur une chaise contre le mur opposé. Je n'ai jamais su y faire avec les filles. Léna me répète ça souvent, et elle a raison. Dans notre cas, c'est elle qui s'est carrément appuyée tout le boulot. Forcément, on n'osait pas trop se regarder. on préférait le bout de nos chaussures ou les lézardes du plafond si je risquais de temps en temps un rapide coup d'oeil vers mes deux voisines c'était seulement pour estimer mes chances de nous trois il n'y aurait qu'un seul élu et puis l'une d'elles portait une jupe qui laissait voir ses jambes assez haut ça a duré comme ça une bonne demi-heure quand miss monde est revenue nous chercher un jeune type nous avait rejoint sans pour autant briser la glace qui nous figeait tous c'était le parfait exemple de l'étudiante complètement satisfait de lui-même et bien décidé à refaire le monde qui n'attendait que lui. Il s'était tout simplement assis entre les deux filles. On s'est tous levés. Les deux mignonnes d'abord, l'une fébrile et le genou tremblant, l'autre, celle à la jupe courte, déterminée de façon guerrière. Le jeune con ensuite, avec l'assurance tranquille que confèrent les kilos de papier noirci et les tonnes de bouquins lus. Et moi, enfin, après un dernier regard pour la fenêtre au perché. où se découpait un morceau de ciel lisse comme une fesse d'ange. Miss Monde a ouvert la marche. Personne n'osait dire le moindre mot. On entendait juste nos respirations et nos talons qui claquaient sur le béton comme dans les films de gangsters. On s'est baladé dans des couloirs sans couleur où flottait une odeur de friture. On allongeait un réfectoire désert et des machines à café en veille. Et puis Miss Monde nous a ouvert les portes d'une salle sombre où des ordinateurs nous attendaient au garde-à-vaux. Vous vous installez chacun à un poste et vous attendez les instructions. Un quart d'heure plus tard, notre recrutement commençait. Les questions déboulaient sur les moniteurs à toute allure et il s'agissait d'y répondre sans presque réfléchir, sans même prendre le temps de lire deux fois les réponses proposées. Pourtant, c'était loin d'être innocent et léger comme questionnaire. Non, ça demandait même plutôt à mijoter. En temps normal, je n'aurais pas ouvert la bouche avant d'avoir tiré une bonne bouffée de tabac et craché la fumée vers le ciel avec un soupir. Seulement là, impossible de chercher le mot juste, impossible de calculer son coût. Si on traînait un peu trop, on avait droit à la question suivante directe, et c'était un mauvais point pour nous, à coup sûr. Question 36. Votre résistance à l'échec est très bonne, bonne ? Mauvaise ? Très mauvaise. Bon, j'ai répondu très mauvaise. C'est vrai, moi, le moindre obstacle me fout le moral en l'air, ça ne date pas d'aujourd'hui. Bien sûr, je me doutais que ce n'était pas le choix idéal pour décrocher le poste, mais je m'efforçais d'être sincère, comme l'avait demandé Miss Monde. Son bureau était si triste que je n'avais pas le cœur à lui gâcher sa journée davantage. Et puis, cette vacherie de machine était, paraît-il, capable d'évaluer jusqu'à votre sincérité. Après deux heures d'intenses indiscrétions, j'avais les yeux brûlants et le crâne sous pression. Je ne rêvais plus que d'une cigarette et d'une lente balade sur les quais. à regarder briller le soleil sur l'eau seulement la journée n'était pas terminée pause casse-croûte et retour impératif à quatorze heures pour une série d'entretiens individuels et collectifs j'ai suivi les autres jusqu'au café le plus proche En me demandant ce qu'on voulait encore apprendre de moi après une matinée pareille. Peut-être des détails sur ma vie sexuelle, j'ai pensé. On a mangé tous les quatre ensemble. Croque-monsieur sec et de mise amère, l'étudiant expliquait aux deux filles comment il comptait s'y prendre pour refaire le monde. Les filles nous racontaient leurs expériences professionnelles, rien que des boulots horribles et puants, et j'ai vite renoncé à en placer une. Quand l'étudiant est parti dans son cursus universitaire et son plan de carrière, j'ai commandé un second demi que je me suis envoyé en silence. À quatorze heures précises, la fête reprenait de plus belle. On nous a fait asseoir autour d'une table ovale, comme si on s'apprêtait à déjeuner de nouveau, et Miss Monde a sorti une grande photo d'un dossier aussi épais qu'un parpaing pour la poser devant la fille à la jupe courte. Au fond de la salle, une bande de types silencieux nous observait en se frottant le menton, le stylo à la bouche et le regard étroit. « Vous regardez attentivement la photo ? » Miss Monde a expliqué. « Chacun votre tour. » Il s'agissait d'un joli noir et blanc d'une troupe de champignons au pied d'un arbre moussu, et ça m'a fait penser aux automnes d'avant, quand avec mon père et ma sœur on partait se balader dans la montagne, le sac sur le dos et le bâton à la main. J'aimais bien ce temps-là, même si Elisabeth râlait toujours de devoir porter mon sac quand je n'arrivais plus à marcher à cause des ampoules sur mes pieds. Ensuite, il a fallu échanger nos impressions. Comme si on avait été les meilleurs amis du monde et que la soirée incitait à la confidence. Les types nous écoutaient avec le sourcil froncé, mais je sentais bien que tout ce qu'on pouvait dire sur ces malheureux champignons ne les intéressait pas. Non, c'était autre chose qu'ils cherchaient. Du diable si je peux dire quoi. Dans le doute, j'ai préféré la boucler. L'étudiant, par contre, s'allait enthousiasmer cette histoire. Il s'est jeté là-dedans. comme un furieux. Pour lui, les champignons symbolisaient l'urbanisation croissante, l'écrasement de l'individu sous les contraintes de la vie moderne, le stress des villes surpeuplées. Ahurissant. On en est tous restés sur le cul. Même les types qui griffonnaient leurs bloc-notes ont levé la tête pour lui lancer un regard inquiet. Heureusement, une des filles a pris la parole pour dire qu'au contraire, l'image évoquait pour elle la sérénité d'une âme apaisée, le rayonnement intérieur des consciences sans tâche. La jupe courte a approuvé en ajoutant qu'elle avait ressenti une impression de calme quasi mystique devant la douceur des cinquante nuances de gris, et que peut-être ce pouvait être l'image de Dieu lui-même. Au six-sec, l'étudiant est revenu à la charge avec sa surpopulation et son urbanisme industriel, et le ton est monté d'un seul coup. Les types derrière leur stylo en avaient pour leur argent. Ils prenaient des notes de façon frénétique. Il a fallu vingt longues minutes pour que l'un d'entre eux se décide à mettre fin au débat. En le voyant se lever pour demander le silence, j'ai poussé un discret soupir de soulagement. J'avais promis à Léna de la rejoindre devant le cinéma pour la séance des 18 heures. « Et vous, monsieur ? » a fait le type qui menait les débats en se tournant vers moi. J'ai sursauté. « Moi ? » « Oui, vous. » Il a insisté en pointant son stylo dans ma direction. « Qu'avez-vous vu sur cette photo ? » J'ai osé un regard vers l'étudiant. Un autre vers les deux mignonnes qui retenaient leur souffle. Je sentais le piège. « Des champignons ? » j'ai dit. « Et ça vous inspire quoi ? » J'ai failli leur parler des automnes d'avant. De Bess qui grognait en perchant mon sac sur son épaule et me traitait de moviette. De mon père qui me souriait de son si bon sourire. J'ai failli leur dire « Elle avait raison, Bess. Je suis une moviette. Une sacrée putain de moviette. » « La preuve ! » « Je suis là à saliver comme une vache devant votre boulot minable. » Et puis j'ai pensé que tout ça ne les regardait pas. « Si j'étais sûr qu'ils soient comestibles, je me ferais bien une fricassée. » J'ai dit en souriant. « Contre toute attente, c'est moi qui ai eu la place. » Je ne l'ai su que sur le coup des cinq heures de l'après-midi, après une série d'entretiens individuels où revenaient toujours les mêmes questions. Pourquoi voulez-vous faire ce métier ? Quels sont vos défauts et vos qualités ? Pourquoi vous a-t-il fallu trois années pour obtenir votre bac à la fin ? J'en baillais d'ennui. Quand ils ont mis mon nom sur le tableau d'affichage, j'ai cru que l'étudiant allait perdre toute dignité et se rouler par terre. Une des filles a fondu en larmes, et la jupe courte est partie illico demander des explications en montrant le point. De mon côté, je ne savais pas trop si je devais rire ou pleurer. J'ai tiré sur le nœud de cravate que l'ENA s'était appliqué à me nouer autour du cou, ouvert mon col de chemise et puis j'ai fermé les yeux pour éviter de regarder la vérité en face. L'ENA me répète souvent que je refuse de regarder la vérité en face. Mais merde, est-ce que je n'avais pas de bonne raison ? Est-ce que 40 années de réveil matin ne suffiraient pas à brouiller la vue de n'importe qui ? n'importe qui.