Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Chez nous on épouse. Ne me demandez pas comment l'ENA est entré dans ma vie je ne m'en souviens plus. Je veux dire qu'elle n'a fait aucun éclat, aucun bruit spécial. Je ne me rappelle pas m'être tordu les mains des nuits entières ni avoir frappé mon front contre les murs. Pour tout dire, elle ne me faisait pas d'effet particulier, excepté bien sûr l'effet produit sur ma personne par n'importe quelle fille, celui de me faire baisser les yeux. Sans doute ne se serait-il rien passé entre nous sans mon permis de conduire, que j'avais obtenu l'année de notre rencontre, tout comme ma majorité, avant tous les autres garçons de notre classe. Outre le privilège de connaître à l'avance certains sujets de devoir surveiller, la qualité de redoublant confère quelques avantages, dont la position respectée de doyen. Bref, je ne suis pas naïf. S'il est n'a m'a soudain gratifié d'une considération nouvelle, et pour tout dire inespérée, la voiture de mon père que je baladais péniblement dans toute la ville n'y était pas étrangère. Même à l'époque, je ne m'aveuglais pas là-dessus. Quand elle m'avait proposé une première sortie commune, je ne m'étais raconté aucune histoire sur mon charme fou ou mon physique ravageur. Elle ne m'en avait pas laissé le temps. « Tu viendras me chercher vers 19h ? Tu pourras me ramener vers 23h ? » Voilà comment vont les choses. Cinéma, balades et soirées variées. Chacun de nous y trouvait son compte. Je promenais l'ENA à sa guise. Elle payait sa moitié d'essence. C'était clair et sans histoire. Sauf... lorsque je la ramenais chez elle en retard. La silhouette de son père sur le perron de leur maison restera dans ma mémoire à jamais. Comme ces films d'épouvante qu'on regarde trop jeune et qui vous marquent pour la vie, bon Dieu, je le revois encore s'élancer vers la voiture en hurlant. Parfois, il m'arrive de rêver de tout ça la nuit. Je ne plaisante pas. Qui n'a jamais eu de petit ami de pure souche méridionale ne peut pas comprendre. Les coups sur la carrosserie de mon père, les injures, les grimaces de haine, tout y passait, c'était cauchemardesque. Pourtant, Léna avait mis toutes les chances de notre côté, allant jusqu'à me présenter à ses parents dès notre première sortie. Enfin, si on peut appeler ça des présentations. Personne ne m'avait adressé la parole et je n'avais pas ouvert la bouche. Je me revois juste debout. Dans la cuisine, sous les regards suspicieux de ses pères, mères et grand-mères réunis en conseil de guerre, jamais je ne m'étais senti aussi mal à l'aise de ma vie. Papa, maman, voici Stéphane, un ami. Il voudrait m'emmener au cinéma. Silence de mort et leur regard brûlant posé sur moi. Qu'est-ce qu'ils font, ces parents ? Son père avait fini par demander sans me quitter des yeux. Son père est expert comptable. Lena a dit. « Et sa mère ? » « Elle s'occupe de sa maison. » Là, j'ai senti que je marquais un bon point. Le père de Lena s'est un peu détendu. « Hum ! » il a grogné. Il a jeté un œil vers la mère, un autre vers la grand-mère. Leur visage était plus figé que du marbre. « Tout rentre à vingt-deux heures ! » il a fini par annoncer. « Mais, papa, le film ne sera même pas terminé ! » « Vingt-deux heures à la maison ! » il a répété en balayant l'air de sa main. Et puis, il s'est levé pour sortir de la cuisine, mère et grand-mère sur les talons, et j'ai pu de nouveau avaler ma salive. Forcément, avec une permission jusqu'à 22 heures et un film qui terminait à plus de 23, il y avait un choix à faire. Mais on n'a pas réfléchi dix ans. Léna payait sa place assez chère, elle voulait voir la fin des films. Régulièrement, je voyais donc son père prendre notre voiture d'assaut. Et chaque fois me semblait devoir être la dernière, j'étais mort de peur. À côté de moi, Léna ne bronchait pas. Elle regardait son père qui nous montrait le poing en s'écrasant le nez contre le pare-brise. Elle l'écoutait la traiter de picola putana, petite putain, et son visage n'exprimait qu'une lassitude digne et détachée, comme si rien ne pouvait l'atteindre. Lorsque la colère de son père tombait un peu, quand il semblait manquer de souffle, elle m'embrassait sur les deux joues, ouvrait sa portière et risquait un pas dehors sans trembler, presque tranquille. Et aussitôt son père se jetait sur elle pour l'empoigner en hurlant et la reconduire vers la maison à coups de pied. Bien sûr, je regardais toute la scène en me mordant les lèvres, sans cesser de me répéter « Descends ! » « Saute de la voiture ! » et « Interpose-toi ! » Mais je ne bougeais jamais. J'étais paralysé par la trouille. Voilà. Et même si Léna m'expliquait que tout ça était plus impressionnant que douloureux, même si elle m'assurait qu'intervenir n'aurait fait qu'aggraver les choses, j'avais parfois du mal à me croiser dans un miroir. C'était payé bien cher pour une simple amitié. Car c'était bien d'amitié dont il était question. Léna et moi pouvions parler pendant des heures ou rouler interminablement à travers la ville, je gardais toujours les yeux sur la route et les deux mains en évidence sur le volant. Je ne dis pas qu'il ne me venait aucune arrière-pensée, l'amitié entre filles et garçons n'existe pas, c'est connu, mais je n'arrivais pas à trouver le moindre courage pour faire évoluer la situation. Avec les filles, je n'ai jamais été un rapide. C'est Léna, là encore, qui m'a poussé vers le vide. Un soir où elle avait trop bu, et où il était de toute façon déjà trop tard pour échapper à la colère paternelle, elle a posé sa tête sur mon épaule, et j'ai grillé un feu rouge. Au croisement suivant, elle a écrasé ses lèvres sur les miennes. Quand le feu est passé au vert, je n'étais pas en mesure de démarrer, preuve que je ne m'en sortais pas si mal. Ce soir-là, bien sûr, j'ai ramené Léna terriblement en retard et l'accueil fut pire que jamais, un vrai miracle que les voisins n'aient pas appelé la police en écoutant hurler à la mort. Comme toujours, j'ai regardé toute la scène en serrant les poings, me répétant que j'allais intervenir, mais sans pouvoir bouger un cil. « Lâche ! » je me criai intérieurement. « Grand lâche ! » « Foutu ! » « Dégonflé de mes deux ! » Mais il me suffisait de jeter un œil sur les mains larges et épaisses de mon futur beau-père pour avoir une bonne idée de méchance et ravaler ma honte. Ce type était taillé comme un bloc de granit. On ne passe pas sa vie entière sur les chantiers sans en retirer une certaine puissance physique. Le père de Léna est maçon. Tous les Italiens sont maçons. Il a fallu attendre l'été et le bac avec mention de Léna pour que l'attitude de son père à l'égard de notre liaison change sensiblement. Jusqu'à minuit, je pouvais désormais la déposer tranquillement devant chez elle et la regarder s'éloigner en goûtant encore la saveur d'un dernier baiser paisible. Au-delà de minuit, le comité d'accueil déboulait. Léna essuyait, crie et bousculade avec placidité, mais... Il arrivait à son père de m'adresser un petit signe de la main avant de rapatrier sa fille vers la maison. Je ne savais pas trop comment prendre la chose. Je ne me risquais pas à lui adresser le moindre sourire. Je ne comprenais pas ce type-là. La première fois que Léna et moi avons boycotté le cinéma pour faire l'amour, c'était juste la veille de l'entrée en faculté. Je l'ai ramenée devant chez elle à minuit pile, mes performances ne nous ayant pas porté plus tard. Je n'avais qu'une envie. filer me coucher et ne plus penser à tout ça. Malheureusement, son père a choisi ce soir-là pour véritablement faire ma connaissance. Avait-il senti que sa fille et moi venions de franchir, difficilement, un nouveau cap ? Était-ce le hasard ? Toujours est-il qu'en l'apercevant sur le perron de la maison, j'ai eu un sacré choc. « Merde, quelle heure il est ? » j'ai demandé à Léna. « Minuit moins cinq. Qu'est-ce que ton vieux fiche ici ? » Elle a soupiré et j'ai arrêté le moteur. Son père s'est mis à marcher vers la voiture et j'ai senti que quelque chose d'exceptionnel se préparait. Les horribles teintes de sa cravate lançaient des éclairs à travers la nuit. De façon générale, le père de Lena sort ses cravates chaque fois qu'il vient de prendre une grande décision. De façon générale, je mets les voiles discrètement dès que je lui vois une cravate autour du cou. On la regardait s'approcher en retenant notre souffle. Quand il a cogné à mon carreau, j'ai failli mouiller ma culotte. « Ouvre ! » Lena a dit. « T'es folle, il va me massacrer ! » « Sois pas con, ouvre ! » J'ai baissé ma vitre, juste assez pour que l'énorme main de mon futur beau-père ne puisse pas glisser à l'intérieur. « Bonsoir, monsieur ! » J'ai bégayé. Il a souri, et j'ai très bien vu ses dents, de belles dents fortes et saines, légèrement écartées au niveau des deux incisives supérieures. « Mais pourquoi tu ne m'en de jamais boire un verre ? » Il a demandé. « Pardon ? » « Bah, tu viens boire un verre ! » il a dit en tirant sur la poignée de ma porte. C'est ainsi que j'ai bu du Chianti avec mon futur beau-père jusqu'aux petites heures. J'ai bien essayé de lui expliquer que les cours commençaient le lendemain. J'ai avancé que ma mère allait s'inquiéter. Rien n'y a fait. Il n'a plus cessé de me servir jusqu'à épuisement de la bouteille. Le pire, c'est qu'il ne disait rien. Pas un mot. Il se contentait de me regarder me tortiller sur ma chaise avec son sourire ouvert sur ses belles dents, et je n'en pouvais plus de me racler la gorge en promenant mon regard sur toute la cuisine. Elena n'était même pas là pour me prêter assistance. Quand elle avait voulu s'asseoir avec nous, il lui avait lancé quelques mots en italien, et elle m'avait embrassé sur la joue. « Il veut que je monte me coucher. » « Quoi ? » « Bonne nuit. » Elle avait disparu alors que son père débouchait sa bouteille et posait un verre devant moi. Au début, j'avais essayé de faire la conversation. « Vous avez une belle maison. » « Si. » « Léna m'a dit que vous l'aviez construite vous-même. » « Des mêmes mains. » « Ça doit faire du travail, pas vrai ? » « Beaucoup de travail. » Et puis il a claqué son verre contre le mien et l'a vidé cul sec. « Moi aussi. » Parce que j'imaginais que de cette façon, tout se terminerait plus vite. En le voyant me servir à nouveau et se caler dans le fond de sa chaise pour me couver d'un œil attendri, j'ai eu comme un frisson. J'ai tenté de lui sourire, j'ai cherché des mots, des phrases, et puis comme rien ne venait, j'ai levé mon verre dans sa direction. « À la vôtre ! » j'ai lancé avant de le vider d'un trait. Je me suis essuyé les lèvres et j'ai voulu repousser ma chaise, mais il a soulevé la bouteille de Chianti. « Non, merci, » j'ai dit en avançant les mains au-dessus de mon verre. « Je dois conduire et... » « Ma, un peu de cantine, ça ne fait pas de mal. Tu es un homme, si ou non ? » Si j'en croyais ma sœur Élisabeth, je n'en étais pas un. « Omelette, omelette ! » Elle criait toujours pour me faire enrager. Mais le père de Léna a posé son énorme main sur la table pour se soulever légèrement de sa chaise, et j'ai préféré ne pas le décevoir. « Puisque vous insistez, » j'ai fait. On a trinqué une nouvelle fois, mais je n'ai bu que la moitié de mon verre. À présent, l'important n'était plus d'en finir vite. Je le sentais, l'important était de tenir la distance. Au quatrième verre, le silence m'était indifférent. La cuisine tanguait de façon imperceptible, comme un bateau à quai, et l'odeur du cigare que venait de s'allumer mon futur beau-père m'écoeurait un peu. Il me souriait, je lui souriait. Et de temps en temps, il partait à rire en se claquant les cuisses. Parfois, je me mettais à rire aussi, sans doute à cause du Chianti, et alors il redevenait sérieux d'un seul coup. Ça me faisait comme une douche froide. J'évitais de regarder sa cravate parce que les couleurs me flanquaient mal au crâne. La bouteille se vidait lentement. Au dernier verre, le sommeil m'avait gagné, et garder mes paupières ouvertes relevait du supplice. La cuisine avait quitté le port pour naviguer au large et la mer était des plus agitées. Je crois que j'avais perdu tout espoir de revoir un jour la terre ferme et mon lit. Je crois que j'étais prêt à tout. Plus rien n'avait d'importance. Enfin, c'est ce que je pensais. Quand deux heures ont sonné à la pendule du salon, mon futur beau-père s'est levé sans une parole pour poser la bouteille vide dans l'évier et me reconduire à la porte. J'avais un peu de mal à marcher, mais ce n'était rien à comparer du mal que j'allais avoir à conduire. Et c'est juste avant de me laisser plonger d'un pas incertain dans la fraîcheur de la nuit d'octobre qu'il a retiré le reste de son cigare d'entre ses dents pour me saisir aux épaules et venir me parler à l'oreille de sa belle voix grave, presque sur le ton de la confidence. « Chez nous, fils, il a dit, on ne plaisante pas avec les femmes, chez nous. » On épouse.