- Speaker #0
Bienvenue sur Press Room, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques.
- Speaker #1
Moi j'ai été kidnappé par des gars. Là, ils m'insultaient dans la voiture, ils me disaient « mais on va te buter, t'es un espion de Bachar Al-Assad » . Comme, dans tous les cas, pour eux, ils allaient me tuer. Ils m'ont laissé ma caméra.
- Speaker #0
Aujourd'hui, on reçoit un journaliste comme il y en a peu, un homme qui risque sa vie pour dénoncer les plans machiavéliques des groupes terroristes comme Daesh ou Al-Qaïda, c'est Kamal Redouani. Dans cet épisode... Kamal va nous raconter comment il a été pris en otage par Al-Qaïda en Syrie, pourquoi sa voiture a été visée par un attentat suicide en Libye et comment il a fait pour récupérer l'ordinateur d'un émir de Daesh où il y avait toute la stratégie du groupe terroriste à l'intérieur.
- Speaker #2
Alors abonnez-vous pour ne pas manquer les prochains épisodes. Imagine-toi quand tu vois sur ton écran tes propres amis mourir. Tu n'as qu'une envie, c'est d'appuyer sur pause. Mais tu ne peux pas. Ils sont formés à se déplacer en Europe et à commettre des attaques.
- Speaker #3
Les juges ont acquis la certitude que l'accusé a insulté l'islam. Le jugement est la mort.
- Speaker #0
Salut Kamal, merci beaucoup d'être venu.
- Speaker #1
C'est un plaisir, vraiment. Je ne sais pas si c'est un plaisir, réellement,
- Speaker #0
je vais te dire.
- Speaker #1
Parce que j'ai l'impression qu'il va falloir que je me livre, que je raconte des histoires que je n'ai pas spécialement envie de raconter. Il y a des histoires qu'on laisse de côté, réellement. Moi, je les enferme dans un coin de ma mémoire. Vraiment, je n'ai pas envie de... de raconter parce que parfois ça me donne la chair de poule parfois j'ai envie de pleurer parfois c'est des choses qu'on n'a pas envie de raconter quand on est grand reporter allez, allez, allez on a peur on est dans des terrains on va dans des terrains de guerre on voit des morts, on voit des gens qui se sont trop tués et cette faiblesse on n'a pas envie de la raconter ce côté Il y a des choses qui nous touchent, qui restent dans la mémoire. Il y a des visages qui restent ancrés, bien ancrés dans la mémoire et on n'a pas envie.
- Speaker #0
Mais ce n'est pas une préplace ?
- Speaker #1
J'ai l'impression d'être vraiment chez un psy. Quand tu m'as proposé de venir, je me suis dit, waouh ! Alors, ce n'est pas une interview classique, ce n'est pas quelque chose où je pourrais juste venir raconter quelques anecdotes. J'ai bien senti que tu avais envie que je raconte autre chose. Et je me suis vraiment réellement posé la question, comment je vais pouvoir me protéger moi par rapport à tes questions, sincèrement. Parce que ça peut faire mal.
- Speaker #0
Oui, j'imagine parce que toi, tu es un reporter de guerre, tu es spécialiste djihadiste.
- Speaker #1
Oui, exactement. C'est ça. Je n'ai pas fait exprès.
- Speaker #0
Comment on décide de se lancer là-dedans ?
- Speaker #1
Je n'ai pas fait exprès. Moi, j'adore le Moyen-Orient, j'adore le monde arabe. Je suis moi-même arabe, donc d'origine arabe. Et donc, en gros, c'est un territoire que je couvrais depuis des années. Et puis, c'est la guerre qui est venue dans ce territoire. Finalement, c'est la guerre qui est venue à moi. Elle s'est invitée chez les gens que j'aime, c'est la culture que j'aime, celle que j'ai envie de raconter, etc. Et un beau jour, au fait, les djihadistes sont arrivés dans ce territoire-là.
- Speaker #2
Le drapeau noir du djihad, la guerre sainte en islam, flotte sur les remparts de Kérouan. Ces manifestants sont des islamistes radicaux. Leur idole n'est autre que le chef du groupe terroriste le plus célèbre au monde, Oussama Ben Laden.
- Speaker #1
Ma première rencontre, moi, avec les djihadistes, ça s'est déroulé en 2006. Donc, 2006, Florence Obna, grand reporter, kidnappée en Irak. Le jour de sa libération, mais vraiment le jour où elle prenait l'avion pour revenir à Paris, et heureusement, moi j'étais dans un avion qui partait en Irak. Alors, c'est une sensation un peu bizarre parce qu'on a une collègue qui... qui est libéré et puis moi je suis dans l'autre sens et en plus je suis dans l'autre sens parce que j'avais dealé pendant un an à peu près, j'ai essayé de communiquer avec les gens d'Al-Qaïda et j'ai dealé le fait de me retrouver avec eux donc ils m'ont proposé 10 jours un genre de voyage de presse Un voyage de presse made in jihadisme.
- Speaker #0
Comment tu as fait déjà pour rentrer en contact avec eux et les convaincre ?
- Speaker #1
Je me suis posé la question, c'était l'époque où la France était contre la présence américaine en Irak.
- Speaker #0
De Villepin, avec ce discours à l'ONU,
- Speaker #1
etc. Et donc, il y avait des manifestations à Paris, en Europe, et surtout à Paris, contre la présence américaine en Irak, et contre le veto, enfin c'était pour le veto, contre la guerre en Irak. Et moi, je me suis dit, dans tous les cas, au fait, parmi ces manifestants, je suis sûr et certain qu'il y a des gens qui ont des liens, des contacts, avec des gens d'Al-Qaïda sur place. Et en gros, j'ai imprimé des cartes de visite. J'en avais pas. J'ai imprimé des cartes de visite avec mon nom et mon numéro de téléphone. J'ai vraiment distribué mes cartes à des Irakiens, des Syriens, etc. Enfin, des gens de la région. Ça s'est fait comme ça, j'en ai distribué plein de cartes. Et j'ai déjeuné, dîné avec plein de gens qui n'avaient rien à dire, au fait, mais qui venaient déjeuner avec moi.
- Speaker #0
Vous avez gratté un déjeuner avec un journaliste ?
- Speaker #1
Un journaliste un peu fauché qui est payé à déjeuner un peu de gens. Et puis un jour, j'ai reçu un coup de fil d'une femme qui me dit « il y a quelqu'un qui veut te rencontrer » . J'ai senti que c'était un peu sérieux. Et je me suis retrouvé dans un resto à Paris avec un homme qui venait d'Amsterdam. et qui est venu me rencontrer et finalement c'était un général de Saddam, un bassiste, mais qui était en relation avec les gens d'Al-Qaïda parce qu'ils commençaient à s'unir tous les deux pour combattre le nouveau gouvernement et les Américains. À partir de là a démarré toute une négociation, ils m'ont envoyé en Jordanie, puis je suis revenu, ils m'ont envoyé en Syrie.
- Speaker #0
Ils t'ont envoyé pour quoi ? Pour rencontrer des gens ?
- Speaker #1
Pour rencontrer des gens, pour rencontrer au fait des djihadistes, et plutôt sympathiques au fait, parce qu'ils me recevaient, on discutait.
- Speaker #0
Ils te recevaient bien ? Ben oui,
- Speaker #1
puis c'était une discussion à l'orientale, c'est-à-dire qui tu es, ton... père, ton grand-père. Ils avaient envie de savoir qui j'étais. Et puis, à un moment donné, ils m'ont dit, tu vas débarquer en Jordanie, il y a quelqu'un qui va te téléphoner et puis il va t'indiquer comment arriver à nous en Irak. C'est ce que j'ai fait, bien sûr. Avec beaucoup d'inconscience.
- Speaker #0
Tu étais tout seul en plus ?
- Speaker #1
Non, je n'étais pas tout seul ce jour. J'étais avec un jeune géri qui a été formé au sein de l'armée française. J'étais rassuré parce que je me suis dit qu'il connaît les hommes de guerre, il connaît les armes. Mais c'est un garçon qui a paniqué dès qu'on s'est retrouvé dans une voiture, quand ils nous ont récupéré, qu'on s'est retrouvé dans une voiture cabossée, bien pourrie. mais vraiment poussiéreuse, bien pourrie avec deux gars barbus, costauds devant l'image est pas sympathique et mon caméraman a une crise de panique, une vraie crise de panique c'est quoi exactement ? il a commencé à crier dans la voiture il a commencé à à crier dans la voiture alors que vous veniez de les rencontrer et on a deux mecs d'Al-Qaïda mais Alors Il ne parle pas l'arabe, il ne comprend pas l'arabe. Moi, je discutais. C'est le moment de créer un petit peu de bien.
- Speaker #0
C'est le moment où tout se fait.
- Speaker #1
Et lui, il était dans son... Et puis, grosse panique.
- Speaker #0
Il a crié.
- Speaker #1
Il a crié dans la voiture. Et les mecs m'ont dit, où il se tait, où on vous bute.
- Speaker #0
Comment tu as fait, du coup ? Comment tu as géré ça ?
- Speaker #1
Je l'ai calmé.
- Speaker #0
Tu lui as donné une baffe ? Tu as fait ça comment ?
- Speaker #1
Je lui ai crié aussi.
- Speaker #0
Ah oui,
- Speaker #1
tu lui as dit, c'est bon, arrête, il est dans la merde. Là, c'est... Et au fait, il s'est tué, mais il s'est tué pendant dix jours, c'est-à-dire pendant tout le temps qu'on était en tournage avec eux. Il a continué à tourner, mais il ne m'a pas adressé à moi la parole. Il n'a adressé la parole à personne. Et même quand je lui parlais, il ne me répondait pas. Il est resté vraiment dans son...
- Speaker #0
C'est dingue.
- Speaker #1
Oui. À partir de là, j'ai pris la caméra, j'ai commencé à tourner tout seul, mais pendant des années.
- Speaker #0
Tu t'es dit, je ne peux pas compter. Exactement.
- Speaker #1
J'avais peur d'emmener avec moi quelqu'un.
- Speaker #0
Toi, tu as toujours voulu être journaliste. C'est quelque chose que tu voulais faire depuis tout petit.
- Speaker #1
D'abord, j'ai fait des études scientifiques, c'est-à-dire maths sup, maths p. J'ai intégré une école d'ingénieurs. Bref. Et je faisais le compte dans une radio. Je me dis, putain, ce métier a l'air top. Oui. Entre être... C'est plus fun, oui. bah oui entre Être stagiaire dans... C'était ma première année d'écon-ingénieur, stagiaire dans une boîte avec une cravate et un costume et faire le camp dans une radio.
- Speaker #0
Ils ont dit quoi, tes parents, quand t'as arrêté tes études d'ingénieur ? Que j'étais un fou.
- Speaker #1
Enfin, oui. Oui, et ma copine qui est devenue ma femme depuis, elle a connu un...
- Speaker #0
Elle te disait quoi, elle ?
- Speaker #1
Elle a connu un éleveur-ingénieur, elle s'est retrouvée un mec qui part avec... et qui risque sa vie.
- Speaker #0
Mais ça va, elle est toujours là. Toujours là. Elle est cool. Il y a un documentaire incroyable que tu as fait, où tu es parti à la recherche de ces djihadistes. Dans la série, il y a une séquence incroyable où tu passes illégalement la frontière. Tu peux nous raconter ce qui s'est passé ce jour-là ?
- Speaker #1
Oui. D'abord, la Syrie, je crois que c'est le pays où je suis rentré une seule fois officiellement. Et tout le reste, c'était illégalement.
- Speaker #0
Pourquoi ?
- Speaker #1
Parce qu'il y a la guerre, parce que moi, j'étais et je le suis toujours un anti-Bachar el-Assad. Et donc, je n'étais pas très accepté par... c'est pas à moi qu'ils allaient donner l'autorisation d'aller tourner ou de faire des reportages en Syrie,
- Speaker #0
donc je rentrais illégalement dans le pays comment tu fais pour rentrer illégalement alors ?
- Speaker #1
on décontacte de longue date et puis il faut connaître des passeurs des magouilleurs, des gens des gens infréquentables mais finalement qui sont très serviables quand il y a la guerre un contrebandier devient quelqu'un Merci. essentiel en zone de guerre, quand il y a la guerre, parce que le contrebandier d'hier peut devenir quelqu'un qui fait passer des journalistes, qui fait passer une population d'un côté à l'autre, qui peut sauver des vies. Donc c'est assez étonnant, mais réellement, ces gens qui savent finalement vivre dans la clandestinité peuvent servir contre la dictature et parfois contre la barbarie de... de dirigeants ou de djihadistes, etc. Donc, moi, je connaissais des gens comme ça. J'incarnais d'un adresse sympathique.
- Speaker #0
Il y a l'air, oui. Alors, tous les noms des djihadistes, les contrebandiers, le passage à la frontière, comment ça se passe concrètement ?
- Speaker #1
J'avais un rendez-vous avec vraiment un grand djihadiste. Et à l'époque, ils étaient très peu nombreux en Syrie. Mais ils arrivaient pour infiltrer les révolutions arabes. Pour eux, les révolutions arabes, c'était une bonne occasion de s'installer et de reprendre le pouvoir. Mais ils étaient très pour nombreux. Mais j'en avais un, un chef, qui m'attendait de l'autre côté. Et en gros, quand je suis passé, il pleuvait, c'était les marées, sur une barque en tôle avec un gars. Et de l'autre côté, je me retrouve, il n'y avait qu'une voiture. Il y avait les snipers de Bachar à l'époque. L'armée de Bachar était à la frontière. Donc, il y avait les snipers. Moi, je vois une voiture. Il pleut, marée. Il n'y a personne. Je monte dans la voiture. C'est normal. Et au fait, le mec, dès que je monte, il démarre et il roule sans lumière pour éviter qu'on nous tire dessus, etc. On ne se parle pas. Et puis quand on se parle, on dit que des banalités, bref. Et là, je me rends compte que ce n'est pas la bonne direction. Ce n'est pas la voiture qui m'attendait. Ce n'est pas le... Enfin, j'étais... Enfin, les pieds nickelés. Tu vois, le journaliste qui se plante. Mais en Syrie... Tu me trompes les doigts de sûr. Je me suis trompé de voiture. Enfin, mon Uber n'était pas le bon.
- Speaker #0
Ton Uber G10 n'était pas le bon.
- Speaker #1
N'était pas le bon.
- Speaker #2
À la nuit tombée, nous traversons la frontière illégalement pour essayer de rencontrer en Syrie des djihadistes internationaux.
- Speaker #1
Il reste combien de kilomètres ? Encore une heure et demie à marquer dans la montagne. Je peux filmer encore un peu. Il n'y a pas de problème. Éteins ta lumière,
- Speaker #3
on va se faire remarquer.
- Speaker #2
Après trois heures de marche, une voiture nous emmène vers la région d'Idlib.
- Speaker #1
Là, je me suis retrouvé dans un village avec un chef du village, avec plein de bonhommes qui discutaient tout ça. Eux-mêmes se posaient la question qui j'étais. À la face orientale, ils m'ont quand même posé l'un, ils m'ont offert du thé. On a papoté. Et puis, à un moment donné, je me suis dit, il faut que je me sorte là, parce que dans tous les cas, je suis attendu ailleurs. Donc, je suis allé voir le chef du village en disant que j'ai rendez-vous avec telle personne dans le maquis qui est planqué, etc.
- Speaker #0
Cache ?
- Speaker #1
Cache. Il fallait. Sinon, eux, qu'est-ce qu'ils allaient faire de moi ? C'est de m'envoyer à Idli parce que c'est là-bas où il y avait la guerre. Ils pensaient que j'allais couvrir cette guerre-là. Donc, moi, je suis venu. enquêté sur la présence des djihadistes dans la guerre.
- Speaker #0
Qui a un angle très intéressant parce que c'était le tout début. On ne savait pas encore ça.
- Speaker #1
À l'époque, tout le monde applaudissait les révolutions arabes, etc. Et puis moi, j'avais peur pour ces révolutions arabes. Vraiment. Comme je voyais apparaître quelques djihadistes, je me suis dit non, ils veulent infiltrer parce que moi je les connaissais.
- Speaker #0
Et l'histoire va te donner raison.
- Speaker #1
Et malheureusement, l'histoire m'a donné raison.
- Speaker #0
t'es dans le village,
- Speaker #1
donc là tu te rends compte assez vite que c'est pas les bonnes personnes et à partir de là l'ambiance a changé parce que le mec je pense qu'il a commencé à penser que j'étais plutôt un pro Bachar Al-Assad un espion au service de Bachar Al-Assad Donc, ils m'ont mis dans une voiture en pleine nuit. Ils m'ont embarqué. Et à partir d'un moment, j'ai changé de voiture. Et voilà, je me suis retrouvé kidnappé. Mais là, ils m'insultaient dans la voiture. Ils me disaient, mais on va te buter. Tu es un espion de Bachar Al-Assad, etc. Là, je savais que pour moi, ce n'était pas bon.
- Speaker #0
Et toi, tu leur dis, mais non, je suis journaliste. J'ai rendez-vous avec un tel, un tel.
- Speaker #1
Non, rendez-vous, je ne parlais plus de mon rendez-vous.
- Speaker #0
Ah ouais ?
- Speaker #1
Non, je disais simplement, je suis un journaliste, vérifiez, essayez de vérifier, mais je suis journaliste, voilà. Et voilà, mais c'était cuit pour moi. Ils t'ont dit,
- Speaker #0
on va te buter.
- Speaker #1
Ah oui, clairement.
- Speaker #0
Et toi, comment tu commentais à ce moment-là ? T'es en panique, tu pleures, tu stresses ? Commentais-toi à ce moment-là ?
- Speaker #1
Si je pleure, je ne le dirai pas, parce que quand même, je ne pense pas.
- Speaker #0
Mais non, on a le droit de pleurer, j'ai l'impression que vous n'allez pas en faire de guerre.
- Speaker #1
Non, je ne pleurais pas, mais je paniquais. Et c'est étonnamment, vraiment au plus profond de moi, je savais que j'allais m'en sortir. Je ne sais pas pourquoi, sincèrement, je ne savais pas pourquoi, mais là, je savais que j'allais m'en sortir.
- Speaker #2
Nous arrivons dans un village de la région d'Idlib, mais en fait, c'est un piège.
- Speaker #1
Et puis à partir de là, ils m'ont enfermé dans un local délabré, en tol, il pleuvait toujours. En fait, c'était là où ils planquaient du pétrole, de l'essence pour leur caisse. Et donc là, je me suis retrouvé dans les odeurs de gasoil.
- Speaker #0
Ils te nourrissaient ? Tu pouvais dormir ? Ça ressemblait à quoi tes conditions de détention ?
- Speaker #1
Mais quand... Il y avait une télé. Ouais,
- Speaker #0
ah super !
- Speaker #1
Quand même,
- Speaker #0
il y avait une télé.
- Speaker #1
Mais la télé, elle diffusait que des trucs, genre on coupe des têtes, un machin, mais tout le temps, 24 heures sur 24.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Et donc là, tu te dis, wow, déjà j'avais... Mais déjà... Tout ce que j'avais à voir, c'est ça. À côté, j'avais des trucs d'essence.
- Speaker #2
Ouais.
- Speaker #1
Et puis de temps en temps, arrivaient 10, 15 mecs, en fait, pour prendre de l'essence, ils s'installaient là et... Et moi, j'étais comme une merde. Ils ne m'adressaient pas la parole. J'étais dans un coin, vraiment, sur un matelas qui était mouillé. Crado est mouillé. Ça, ce n'est pas grave. Je suis vivant. Il n'y a pas de souci. Et puis...
- Speaker #0
Regardez des images de décapitation. Ah oui,
- Speaker #1
de décapitation.
- Speaker #2
Fort.
- Speaker #1
Oui, c'est une... Voilà. Ça,
- Speaker #0
ça fait partie des souvenirs que tu as mis dans un tiroir ?
- Speaker #1
Ben, non.
- Speaker #0
Ah, celui-là, il est cool, alors.
- Speaker #1
Il est cool.
- Speaker #0
Ah, d'accord. Celui-là, c'est bon, tu le ressors.
- Speaker #1
Je le raconte. J'ai aucun mal à le raconter, parce que d'abord, je m'en suis sorti. Oui. Deux, c'est... Enfin, voilà, c'est une anecdote.
- Speaker #0
T'es en otage chez des djihadistes d'Al-Qaïda et tu sors ta caméra pour faire des images. Qu'est-ce qui t'a pris dans... Enfin,
- Speaker #1
ça a fait le faire-faire. D'abord, il manque... qu'on fissait mon téléphone 7. Donc, voilà. Et comme, dans tous les cas, pour eux, ils allaient me tuer, ils m'ont laissé ma caméra qui était dans un sac. Donc, moi, je... Qu'est-ce qu'on fait ? Ma seule compagnie, c'est ma caméra. Donc, je la sors, j'allume ma caméra, je filme ce qu'il y a autour de moi. Il y avait un jeune qui me gardait. C'est lui qui ouvrait la porte, qui fermait la porte, qui m'emmenait aux toilettes. Voilà. De temps en temps, il venait s'installer avec moi pour discuter avec moi. Il ne te t'entend pas ?
- Speaker #0
Ah, tu l'as filmé ?
- Speaker #1
Oui, je l'ai filmé, oui. À peine de cette scène où il s'est installé à côté de moi. Puis je lui dis, ça te dérange ? Dans tous les cas, il fallait que c'est 24h sur 24, tu es tout seul, tu ne parles à personne. Et puis il y a ce gars-là qui vient te voir une fois par jour, vraiment pour te donner à manger. Au fait, il te donne les restes, le reste de la veille, de kebabs, tu sais, avec... avec la trace d'une mâchoire, de quelqu'un qui a déjà... Enfin, ce qui est resté sur la table, quoi. Voilà, donc c'est pas...
- Speaker #0
Comme dans les mises d'hiteurs,
- Speaker #1
quoi. Moi, j'ai rêvé d'un café et d'une clope, mais enfin, bref. Je le raconte en rigolant parce que finalement, c'est ce qui me protège. Il faut le raconter en rigolant. Enfin, si tu essaies de... Ah, de te rappeler de chaque moment de cette faiblesse que tu as eue à des moments...
- Speaker #0
C'est fou que tu appelles ça une faiblesse, parce que ce n'est pas une faiblesse. Je veux dire, c'est humain d'avoir peur, de pleurer, de crier quand tu es en otage, entre les mains d'Al-Qaïda, tout seul au fond d'un garage. Enfin, je veux dire, tu dis que c'est une faiblesse.
- Speaker #1
Oui, je ne sais pas pourquoi j'ai utilisé ce mot.
- Speaker #0
Ça fait la deuxième fois en plus que tu l'as dit aujourd'hui aussi.
- Speaker #1
C'est vrai, c'est vrai. Mais dans ma tête, ça a toujours été quelque chose, c'est-à-dire quand je suis en face de djihadistes ou avec des djihadistes, il ne faut jamais montrer sa faiblesse, parce qu'en montrant ta faiblesse, ils commencent à douter de toi.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Ils commencent à penser que tu es un espion. Dans ma tête, ça a toujours été ça, c'est-à-dire j'essaie de ne rien montrer de mes sentiments. En fait, quand je suis... quand je suis avec ces gars-là. Après, oui, pourquoi je parle de faiblesse ?
- Speaker #0
Tu as dit que tu étais avec le psy, donc tu as vu, on y arrive. Oui, c'est bon. Tu vois ? D'où vient ce mot ? Non, mais c'est vrai que c'est étonnant que tu dises ça.
- Speaker #1
Ce que j'ai fait de vraiment fou à ce moment-là, et que c'était vraiment inconscient et totalement aberrant, c'est qu'au moment où j'ai compris que j'allais survivre, qu'ils allaient me sortir parce qu'ils m'ont filé un autre téléphone satellite et le mec, le djihadiste avec qui j'avais rendez-vous, me dit au téléphone, on va te sortir, ils allaient te buter. Heureusement que je t'ai trouvé. Et donc, je sentais que c'est bon, que j'allais sortir. Et c'est à ce moment-là, ils m'ont embarqué. Enfin, à un moment où j'allais aux toilettes, j'ai mis une caméra cachée carrément. C'est quelque chose que je n'utilisais jamais dans mes tournages, mais que j'avais dans mon sac. Et je me rappelle, parce que je mettais cette caméra et je tremblais. Mais c'était vraiment aberrant, bête.
- Speaker #0
Parce que la caméra cachée, ça c'est...
- Speaker #1
Voilà, s'ils avaient découvert ça, là, retour au point de départ, c'était moi. Mais moi, j'ai juste pensé...
- Speaker #0
Pourquoi tu voulais la mettre, la caméra cachée ? Tu voulais juste quoi ?
- Speaker #1
Voilà, j'ai juste pensé au film. Je me suis dit, bon, voilà, je suis à la recherche de djihadistes. Ce sont des djihadistes qui m'ont kidnappé. Mais j'ai filmé que cette pièce où j'étais enfermé. Pour compléter l'histoire, pour avoir quelque chose, voilà la séquence qui se termine. Là, je suis redevenu, pour moi, j'ai survécu. Je suis redevenu qui j'étais, journaliste. Il fallait que je filme mon truc. Et voilà, pour compléter ça, je savais que je n'allais pas pouvoir filmer le trajet du retour. J'ai mis cette caméra. qui donne dans le film, en fait, un petit moment où les mecs disent... C'est trois secondes. Ouais, on va te... Ouais.
- Speaker #0
C'est trois secondes, en plus.
- Speaker #1
C'est trois secondes dans un film. Est-ce que tu imagines le risque que j'ai pris ? Enfin, pour trois secondes, ça, c'est n'importe quoi.
- Speaker #2
Au bout de trois jours, mon traducteur obtient que je sois libéré. Ils vont prendre la voiture et il va dégazer.
- Speaker #1
Je ne le referai pas aujourd'hui avec de l'expérience, avec un peu plus de bouteilles, mais à l'époque, c'était...
- Speaker #0
Tu es libéré de certains djihadistes et tu arrives à celui que tu devais voir depuis le début.
- Speaker #1
Quand je les ai rencontrés, j'ai compris. J'ai compris que la révolution arabe était foutue. J'ai compris que ces jeunes que j'admirais pour leur courage, qui se battaient pour la liberté, ils étaient... foutu qu'il y avait quelque chose en tout cas qui allait se passer. C'est à partir de là où j'ai fait vraiment le tour de plusieurs pays où il y a eu des révolutions arabes, Libye, Tunisie, Syrie, à enquêter, à rencontrer des djihadistes, aller les chercher et voir comment finalement petit à petit ils s'installent, ils essayent de s'imposer dans ces révolutions comme les sauveurs de la jeunesse arabe. Donc voilà. Et d'ailleurs, je crois que c'était le premier film sur les djihadistes qui s'infiltrent dans les révolutions arabes.
- Speaker #2
Les révolutions arabes sont une occasion inespérée de balayer les pouvoirs en place et d'établir un empire islamique.
- Speaker #0
Mais c'est fou quand même. Comment ça se fait qu'ils ont réussi justement à mettre la main sur ces jeunes qui rêvaient de démocratie, etc. Pour re-rentrer finalement dans un autre type de dictature, quoi ? Oui. Comment ?
- Speaker #1
Par la force.
- Speaker #0
Par la force, oui.
- Speaker #1
Tout simplement. Par la force, par les armes. C'est des gars qui savent faire la guerre. C'est des hommes qui... En tout cas, leurs chefs, ce sont des gens qui sont venus d'Afghanistan, qui avaient l'habitude, au fait, de combattre. En face d'eux, il y avait Bachar Al-Assad. Tu imagines la jeunesse qui était en face de Bachar Al-Assad. C'est une jeunesse qui... C'est juste une jeunesse. Qui ne sait pas combattre, qui ne sait pas... qui avaient des slogans, qui avaient beaucoup d'espoir, mais qui ne savaient pas comment contrer une armée, vraiment une armée régulière, qui a des chars, des avions, etc. Et eux savaient comment mener une guerre urbaine, avec des attentats, des bombes, etc. Et on en voit même des jeunes se faire exploser, etc. Enfin, des kamikazes, donc par la force.
- Speaker #0
Alors ce qui est fou, c'est que les djihadistes qui t'ont enlevé, c'était les hommes d'Abu Mohamed Al-Joulani, qui est désormais le dirigeant de la Syrie et qui a été reçu en grande pompe à l'Elysée par notre président.
- Speaker #1
Voilà, je pense que c'est le malheur des journalistes, de travailler sur quelque chose. Enfin, moi, j'ai été kidnappé par des gars. Et un jour... l'homme, le boss de ces gars-là, un tapis rouge à l'Élysée. Imagine la sensation, en fait, de ce que ça peut te faire, toi, de savoir que tu as combattu ces gens-là. En fait, mais vraiment, j'ai passé des années de ma carrière à combattre les djihadistes. Et de voir qu'un de ces hommes est aujourd'hui avec un tapis rouge en train de serrer la main de notre président, ce n'est pas possible. C'est vraiment pas possible. C'est quelque chose qui est insupportable, réellement insupportable. Là, c'est pas drôle. Là, je suis reclus. Là, ça me fait mal. Et voilà, c'est quelqu'un qui était un membre d'Al-Qaïda, qui s'est relooké un petit peu, qui a un petit peu édulcoré son discours, et qui se retrouve à l'Élysée. Non, pas dans un pays où on défend les droits de l'homme, pas dans un pays où vraiment on est là pour combattre cette barbarie. Ce n'est pas possible. Qu'est-ce qu'on gagne en invitant ce gars, sérieusement, économiquement parlant ? La Syrie est en ruine. Moi, je ne comprends pas. Et c'est là où on se demande parfois pourquoi on fait ce métier-là. Pourquoi on fait des films ? Pourquoi on raconte ces histoires ? Pourquoi on prend autant de risques pour alerter les gens, les politiques, par rapport à ce qui se passe ailleurs ? S'il y a vraiment un mal qui peut détruire...
- Speaker #0
des pays, des gens. Au fait, ils sont contre tout, contre la liberté, contre tout. Contre la joie,
- Speaker #1
contre l'amour, contre tout ce qu'on aime en fait.
- Speaker #0
Oui, je les ai combattus parce que j'ai une sœur, parce que je me dis si un jour ces mecs-là viennent imposer à ma sœur de se voiler, parce que... parce qu'ils sont venus chez nous, ils ont mis des bombes ici, à Paris. Voilà, on ne peut pas juste fermer les yeux et les laisser faire. Et il y a un moment donné, je me suis dit, c'est pas mal. OK, prenez un territoire, restez dans votre coin, enfermés, au moins on sait que vous êtes là.
- Speaker #2
Débrouillez-vous, oui.
- Speaker #0
Et nous, on est cool. Il n'y a pas besoin de... Il y a vraiment un moment donné, je me suis dit, mais quand on pense à la population qui était à l'intérieur, qui elle, n'avait pas le choix de sortir, tu te dis non ? Ce n'est pas une bonne solution. Et puis voilà, aujourd'hui on les a bombardés, on les a battus, mais en fait ils se sont éparpillés un peu partout, donc c'est pire parce qu'aujourd'hui ils ne sont pas visibles, ils sont redevenus clandestins, c'est-à-dire qui est vraiment leur force de vivre dans la clandestinité.
- Speaker #3
On a des chefs ou des formateurs ?
- Speaker #2
qui envoient des loups solitaires,
- Speaker #3
comme ils les appellent.
- Speaker #2
Ils prennent un ou deux ou trois djihadistes qu'ils entraînent à combattre.
- Speaker #3
Ils sont formés à se déplacer en Europe et à commettre des attentats. Ils ne partent pas en groupe, mais individuellement, pour ne pas se faire remarquer.
- Speaker #1
Dans un autre reportage qui est incroyable, tu as réussi à retrouver les documents dans un ordinateur d'un émir de Daesh. Tu peux nous raconter comment tu as fait ça ?
- Speaker #0
Oui. Sirte, Libye. Sirte était la capitale de Daesh, qui est la plus proche de chez nous en Afrique. Et donc cette capitale était dirigée par un mec, l'émir du Maghreb pour Daesh. Moi, en Libye, j'avais couvert la Libye pendant des années. Donc les milices qui combattent Daesh en Libye me connaissent depuis des années. Ce qui m'a permis d'être avec eux tout le temps et de faire des va-et-vient. Et un jour, ils m'ont dit « Tu sais quoi ? Là, on va attaquer vraiment le quartier de l'émir » . J'ai dit « Attendez ! » Parce que je les ai vus faire. qu'un truc, quand ils récupèrent des ordis et des téléphones, qu'est-ce qu'ils font ? Ils font un reset pour avoir un nouveau téléphone. Il efface tout, les gars. Donc moi j'aurais dit bon, alors je vais vous expliquer un truc. La maison de l'émir, si vous récupérez quelque chose, faites-moi plaisir, vraiment. Juste montrez-moi le truc. S'il y a des documents, des images, des choses, moi j'aimerais bien les récupérer avant que vous fassiez... Tout effacer de vos... Ok, sinon je vous paye votre ordi. Mais laissez-moi le truc. Et là, je reçois un coup de fil d'un jeune qui me dit j'ai peur, j'ai quelque chose entre les mains. Ou tu viens le chercher ou je le détruis, mais là, je ne peux pas garder ça.
- Speaker #4
Pendant la guerre contre Daesh,
- Speaker #5
j'ai trouvé un ordinateur. Quand je me suis mis à regarder ce que contenait son disque dur, j'ai découvert des documents sur des explosifs, sur la fabrication de mines, sur des attentats.
- Speaker #4
J'étais effrayé. Je ne savais pas à qui en parler.
- Speaker #5
J'avais peur de les diffuser et que Daesh me tue.
- Speaker #0
À partir de là, je me suis retrouvé avec l'ordinateur de l'émir. Qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai fait une copie intégrale de l'ordi, disque dur, et il fallait sortir cet ordinateur d'abord, le disque dur. Donc en gros, déjà c'était dangereux pour moi, parce que pour sortir il fallait passer par la Tunisie, Avec des documents de Daesh, j'ai quand même une tête d'Arabe. Donc les gars peuvent très bien me dire « mais toi, t'es un mec de Daesh » parce que dans tout le cas, Daesh avait toutes les nationalités avec Daesh. Donc en gros, il fallait sortir de là avec cet ordinateur. et deux, et s'il y a des informations concernant des attentats en Europe dans cet ordinateur, ou partout dans le monde d'ailleurs, donc il fallait rapidement le checker. Alors tu imagines le nombre de documents des milliers de... Enfin, c'est l'ordinateur d'un mec, donc en gros, c'est comme notre ordinateur, il y a tout dedans, des docs de partout, des photos, etc. Donc il fallait tout ranger, tout analyser, tout voir pour...
- Speaker #1
Ça t'a pris du temps, ça, de décrypter ce ordinateur ?
- Speaker #0
À des jours et nuits, oui. C'était énorme. C'était vraiment, vraiment énorme. Et puis quand on a... Vraiment, quand on était sûr de nous, il n'y a aucune information qui pourrait mettre en danger quelqu'un dans ce monde. À partir de là, la décision a été prise d'en faire un fil.
- Speaker #1
En fait, un émir, c'est lui qui dirige...
- Speaker #0
L'équivalent d'un président, pas seulement de Sirte, du Maghreb. J'ai réussi finalement à... à rentrer dans la tête de ce gars-là, c'est-à-dire de comprendre le fonctionnement de cette organisation.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a des choses auxquelles tu ne t'attendais pas ?
- Speaker #0
Ce qui m'a étonné et ce qui m'a fait peur, réellement, c'est cette université du djihad, la transmission du savoir des djihadistes. Ce qui veut dire qu'il y a un passage de relais, ça veut dire que cette histoire est illimitée. Les attentats de Paris, je suis sûr aujourd'hui qu'ils ont été étudiés, disséqués Et ils ont essayé d'analyser de quelle manière, parce que le but au fait, et il l'écrit noir sur blanc, le but c'est de faire mieux, plus de dégâts, avec le moins de moyens possible.
- Speaker #1
Dans les vidéos que tu récupères, j'imagine aussi des exécutions, des décapitations, t'as beaucoup de... t'es obligé de tout voir ? T'as tout regardé ?
- Speaker #0
J'étais obligé de tout regarder, oui. Exactement. Et là, oui, je crois qu'à un moment donné, avec mon monteur, pas qu'une seule fois, mais on a dû sortir de la salle, sortir boire un verre et s'installer pour oublier ce qu'on venait de voir. C'était insupportable. C'est inhumain.
- Speaker #6
Dans l'affaire 1222, la police islamique a arrêté l'accusé Nadi Sharif. Les juges ont acquis la certitude que l'accusé a insulté l'islam et qu'il a commis l'adultère quatre fois. Le jugement est la mort.
- Speaker #1
C'est quoi qui t'a le plus choqué ? Est-ce que tu peux en parler ?
- Speaker #0
En fait, il n'y a pas un seul truc qui m'a choqué. C'est cette répétition de l'horreur. J'ai dû regarder parce que c'est notre taf. Parce que s'infliger ça soi-même dans une salle de montage, franchement, c'est insupportable. J'ai vu des horreurs sur des terrains de guerre, j'ai vu des choses horribles. Mais là, j'étais dans le confort d'une salle de montage. J'étais chez moi. Donc c'est bizarre, c'est vraiment bizarre.
- Speaker #1
Il y a aussi un témoignage incroyable. Tu arrives à trouver un autre émir de Daesh qui est en cavale, qui est recherché par tous les services de renseignement du monde. Mais toi, tu es arrivé à le trouver et à l'interviewer.
- Speaker #0
Oui, j'ai des contacts. Et puis, il y a la vanité de ces gars-là parce que quand on a interviewé un djihadiste, à un moment donné dans sa carrière, ils savent que tu as interviewé celui-là. Et celui-là, il représente pour eux quelqu'un de grand. Toute la difficulté là, c'est de fixer rendez-vous avec ce mec et protéger sa sécurité, notre sécurité. Trouver un lieu de telle sorte qu'il lui-même soit un petit peu affaibli, qu'il ne soit pas chez lui, qu'il ne soit pas entouré de ses hommes. Tout simplement pour équilibrer un petit peu le rapport de force entre nous. Ça nous permet de nous enfuir si ça se passe mal. Ça permet aussi de ne pas lui laisser le temps d'organiser notre kidnapping ou notre meurtre. Je pense plutôt à un kidnapping, etc. Donc, c'est une manière de... protéger et de faire en sorte de sortir indemne d'une ITV pour un film qui, effectivement, va encore une fois peut-être faire cinq minutes, mais qui prend un temps à organiser. Moi, j'avais dit tout simplement...
- Speaker #7
Si on fait l'interview, on se retrouve en Turquie, pas en Syrie.
- Speaker #1
Là tu savais que t'étais protégé.
- Speaker #0
Je lui ai laissé le choix du lieu en Turquie, la ville, le village, etc. Et du moment où il a choisi le lieu, c'est à moi de choisir l'endroit où on allait faire l'interview.
- Speaker #7
C'est moi qui le...
- Speaker #0
Voilà. C'était ça le deal. Il a accepté le deal. Le problème, c'est quand il est arrivé, on a commencé à faire l'interview et c'était hyper tendu. Vraiment, vraiment hyper tendu.
- Speaker #1
Ça se sent quand on voit l'interview.
- Speaker #0
Mais ce qu'on ne voit pas, c'est que moi j'étais accompagné, bien sûr avec Julien mon chef-op, mais j'étais accompagné avec un Syrien qui est un ami. Et le Syrien découvre que ce mec-là a massacré une partie de sa famille.
- Speaker #2
Notre comportement avec les civils était dur. mais juste. Vous, vous pensez qu'il faut pardonner à un voleur. Nous, on lui coupe la main. Celui qui se drogue doit mourir. S'il consomme de la cocaïne ou de l'héroïne, il doit mourir. Donnez la mort, comment vous expliquer ? C'est juste. Je l'ai fait.
- Speaker #0
Ce mec-là a compris que c'était celui-là qui a massacré une partie de sa famille. Imagine ce qui se passe dans sa tête quand il découvre ça. Et là, ça part vraiment.
- Speaker #1
Et là, en plein milieu de l'interview, tu vois ton pote syrien qui...
- Speaker #0
Ah oui, qui pète les plombs. Il avait envie de le tuer. C'est évident. Donc, il fallait que je calme tout ça et que je continue l'ITV parce que j'étais là pour ça. Le problème, c'est que le mec me menace de mort en même temps. Enfin... Et ça, c'est en direct. Ah,
- Speaker #1
le djihadiste.
- Speaker #0
Oui, il te menace de mort, le djihadiste. Oui.
- Speaker #1
Il me menace... Pourquoi ? Pourquoi il te menace de mort ?
- Speaker #0
Parce que je l'ai un peu cherché.
- Speaker #5
Et moi, si je vous avais croisé lorsque vous étiez un chef en Syrie,
- Speaker #2
vous m'auriez tué ? Si vous êtes musulman et que vous connaissez l'islam, non, je ne vous tue pas. Et si je ne suis pas musulman ? Soit vous acceptez de devenir musulman, Soit vous n'acceptez pas et je vous tue.
- Speaker #0
L'ITV s'est arrêté et il est sorti faire une pause avec une clope. J'ai dit c'est une clope. Normalement ils sont passés, on s'est fumé à l'égard. Ah oui c'est vrai, pardon. Et donc le gars sort, sauf que ce n'était pas le deal. C'est-à-dire qu'il sort, il prend son téléphone, il appelle et là je me dis, il appelle qui ? Qu'est-ce qui se passe ? La tension qu'il y avait dans cette pièce était énorme. Donc il est revenu, j'ai fini l'ITV avec ce mot-là, c'est-à-dire je te tue. et je lui dis merci au revoir, et là j'ai dit à Julien écoute, combien ça pourrait te prendre de temps pour qu'on ramasse tout notre matos et on se barre d'ici et j'ai appelé la prod pour dire un billet d'avion pour n'importe où peu importe mais c'est celui qui décolle là quand on va arriver à l'aéroport il nous faut un avion et on monte dedans on s'en fout, mettez-nous en Turquie, dans n'importe quelle ville on sera content, mais il faut qu'on participe On a changé le taxi trois fois pour ne pas être suivi et on est parti à l'aéroport et basta.
- Speaker #1
En fait, toi ce que tu arrives à démontrer dans le film et qui est assez incroyable, c'est qu'ils font ça d'un côté mais de l'autre côté ils fêtent des anniversaires, ils chantent, ils dansent.
- Speaker #0
Oui, c'est une hypocrisie totale. C'est hypocrite, complètement hypocrite. C'est des mercenaires, c'est raquettes les gens.
- Speaker #1
Ils sont allés voir les gens les plus riches et ils leur ont pris tout ce qu'ils avaient en fait.
- Speaker #0
Exactement, ils répertoriaient vraiment tous les biens et ils prenaient les biens. Voilà, c'est une raquette. Ils m'ont tout pris,
- Speaker #8
mes meubles,
- Speaker #0
mes tracteurs,
- Speaker #8
les outils de ma ferme. Ils n'ont même pas laissé une petite cuillère. Ils n'ont rien laissé.
- Speaker #5
Pour eux, mes biens étaient leur butin.
- Speaker #0
Une vraie mafia ? Mais beaucoup plus barbare qu'une mafia, parce que non seulement elle prend tout le territoire, mais elle le prend ouvertement. La mafia, au moins, elle se cache un peu. Mais eux, c'est... Voilà. Et si t'es pas content, on te bute. Point. Donc effectivement, si t'as une maison, tu leur files la maison. Si t'as une voiture, tu leur files. Et si t'as de l'or, tu leur files. Et ce que j'ai découvert, c'est... Je sais pas si tu te rappelles de cette scène, mais cette pièce remplie d'or...
- Speaker #1
Ah oui !
- Speaker #0
Et ce n'est pas des bijoux de famille. Ils ont dépouillé les femmes, les jeunes filles, au fait de leurs bijoux, etc. Et tu avais comme ça des caisses remplies de bijoux. L'émir avait ça. Il n'y a pas d'idéologie. Moi, j'en suis persuadé. Ça, c'est du marketing. Il leur faut un truc marketing. L'islam, c'est comment draguer la jeunesse, comment réussir à avoir des soldats, des jeunes soldats qui vont combattre pour toi, qui vont aller se faire exploser, des kamikazes, etc.
- Speaker #1
Tu leur vends ça ? Tu fais ça pour Dieu, Dieu a dit ça, c'est dans le Coran.
- Speaker #0
Il faut bien leur vendre un truc. Et ce truc-là marche très bien. Donc voilà. Et derrière eux, leur vie, c'est s'enrichir, c'est d'acheter des baraques en Turquie et ailleurs. Turquie, Dubaï, le Qatar. Voilà. C'est réellement de s'enrichir et de faire la fête, et de draguer, d'aller se taper des putes, etc. C'est ça leur vie. Donc grâce à cet ordi, grâce au téléphone d'une femme de djihadiste, j'ai réussi à avoir des images de cette vie cachée des djihadistes. Et de montrer qu'ils vivent une autre vie que celle qu'ils renvoient et pour le monde entier.
- Speaker #1
Ce téléphone, c'est la femme d'un djihadiste au placé. Elle fait des images et on voit qu'il rigole, qu'il danse, qu'il fête l'anniversaire du petit.
- Speaker #5
C'est le cas de la famille Doum Fatma, l'épouse du djihadiste dont nous avons récupéré le téléphone portable. Elle célèbre les anniversaires. Alors que ces fêtes sont interdites par Daesh.
- Speaker #1
Et derrière, il coupe des mains et coupe des têtes parce que quelqu'un a trompé sa femme. Et d'ailleurs, il se marie et divorce aussi très régulièrement pour pouvoir se taper un maximum de femmes.
- Speaker #0
En fait, dans la religion musulmane, avant de faire l'amour, il faut être marié. Voilà, ok. Donc ils ont trouvé la solution, c'est-à-dire le mariage de la journée. C'est-à-dire tu te maries... À 17h, à l'heure de l'apéro, et tu divorces le matin au réveil. Il y en a qui claquent la porte d'une chambre et qui se cassent, qui s'habillent et qui se cassent. Eux, ils divorcent pour reprendre le lendemain.
- Speaker #5
Les djihadistes ont le droit à quatre épouses et sont censés suivre certaines règles.
- Speaker #9
Séparation des domiciles pour éviter les problèmes entre épouses. Respect de l'équilibre du devoir conjugal entre toutes. Autorisation obligatoire du mari pour sortir du domicile. Ne pas dévoiler les secrets du mari.
- Speaker #5
La polygamie ne suffit pas à assouvir les désirs des djihadistes. Daesh légitime l'esclavage. La femme devient une récompense pour les combattants les plus dévoués.
- Speaker #2
En temps de guerre, quand tu attrapes une non-musulmane, tu peux en faire une esclave. Une musulmane ne peut pas être une esclave.
- Speaker #0
Tout ça c'est de l'hypocrisie, c'est du cynisme, c'est vraiment... Et tu sais, la première fois où j'ai rencontré, où j'ai compris ça, j'étais à Gaza, bien avant vraiment mon travail sur les djihadistes, et j'étais en train de travailler sur le Hamas et... Un groupe djihadiste aussi. Et en gros, je me suis retrouvé dans une pièce, dans un hôtel, où tu avais des musulmans barbus du monde entier. C'est une réunion islamique, organisée par le Hamas. Mais la discussion qu'ils avaient n'avait rien de religieux. Ils rigolaient, ils parlaient de nanas, de saints, de machins. Tu te rappelles de celle-là ? Et là, tu te dis, mais avec qui je suis là ? Là, j'ai commencé à me dire, ces mecs-là qui sont vraiment là, qui font des prêches, qui racontent des choses à la télé. Parce que c'est vraiment des sommités qui étaient là. Au fait, dans la vie... Ils avaient... - C'est des gros menteurs. - Exactement.
- Speaker #1
- Et ça moi j'ai appris ça en regardant ton documentaire, c'est quelque chose que je ne savais pas. Moi je pensais qu'ils y croyaient vraiment à ce qu'il disait.
- Speaker #0
- Ceux qui y croient, ce sont les jeunes, ce sont les recrues vraiment qui y croient. C'est celui qui va se faire exploser parce qu'on lui a tellement fait un lavage de cerveau, on l'a tellement bien formé que le gars il y croit complètement, vraiment profondément. Et ceux-là sont même les plus dangereux, moi, quand je les rencontre, ces petits jeunes-là. Parce qu'ils y croient. Tu sens que tu ne peux pas... Ils sont rentrés dans une secte, donc ils ne peuvent pas changer de point de vue. Tu ne peux pas les faire changer de point de vue. Les autres, tu sens qu'il n'y a pas de point de vue.
- Speaker #10
On a réussi cet attaque en France. On vous dit que votre technologie ne vous portera pas en sécurité. Seul le repentir vers Allah vous mènera en sécurité. Wallahi, tant que... Vos avions viendront nous frapper dans notre terre. Wallahi, on fera des explosions. On vous enverra des voitures d'explosifs. On vous enverra des hommes qui aiment la vie, qui aiment la mort comme vous aimez la vie. D'accord ? Je me suis trompé.
- Speaker #1
Le pouvoir et l'argent.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Alors ensuite, tu te retrouves du côté des combattants qui vont donc combattre Daesh et faire tomber cet émir dont tu as retrouvé l'ordinateur. Et là, tu réchappes à deux attentats kamikazes.
- Speaker #0
Dans la même journée.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
Tu as vu comment j'ai de la chance ?
- Speaker #1
Ça, c'est vraiment... Il faut vraiment le faire quand même.
- Speaker #0
Non, vraiment, dans la même journée. Et ce passait de très peu de temps.
- Speaker #1
Vas-y, raconte alors.
- Speaker #0
Quand on est avec une unité qu'on connaît depuis très longtemps... qu'est-ce qui se passe ? Ils sont cools avec toi. Donc, ils t'embarquent. En gros, moi, je suis le vieil pied de la guerre. On me met dans une voiture blindée. Heureusement, vraiment blindée parce qu'il y a des faux blindages. Et là, le chef me fait rentrer carrément chez Daesh. C'est très simple. Le dernier précaré Daesh, on était entourés de Daesh. Et il a sorti un haut-parleur et il était là libérer les femmes et les enfants, on ne veut pas tuer vos femmes et vos enfants. Et Daesh qui nous tirait dessus dans la voiture et que, heureusement, ça ricochait. Enfin bref, moi je n'avais aucun intérêt à être là. Quel est l'intérêt finalement de filmer ça ? Je suis bloqué d'abord dans une voiture, trois plans suffisent dans la voiture et être entouré au fait de Jean Daesh, mais ce n'est pas visible. J'ai que les balles qui...
- Speaker #1
Oui parce qu'ils sont cachés évidemment.
- Speaker #0
Et on a que le sang des balles, etc. Donc finalement tout ça c'est une image de... Allez, on a sorti de là avec... Trois secondes, pareil. Voilà, c'est limité.
- Speaker #7
Ils sont cachés, tu ne peux pas les voir. On peut tirer autant qu'on veut,
- Speaker #11
on ne les aura pas.
- Speaker #5
Face au risque, Emad et moi quittons la voiture.
- Speaker #0
Et je lui ai dit, fais marche arrière, il me faut que tu me déposes. Juste sors-moi de ce cercle-là. C'était vraiment le dernier, dernier cercle de Daesh. Ils étaient quasiment battus. Et donc, on rageait. C'est la fin. Leur fin. Donc, le mec fait marche arrière, me dépose. Et là, t'as un djihadiste, mais vraiment déposé, quelques mètres, un djihadiste qui sort avec du TNT, qui vient se coller avec sa bombe contre la voiture blindée parce qu'il savait très bien qu'elle était blindée, mais il a... ramener ce qu'il faut. Et en fait, la porte n'a pas résisté à ce qu'il avait comme bombe et elle a scié les jambes du mec avec qui j'étais, c'est-à-dire le chef vraiment de la milice qui combattait Daesh à Sirte.
- Speaker #5
Avec son véhicule, Oussama est retourné seul sur la ligne de front.
- Speaker #0
Donc, j'ai échappé vraiment à deux secondes à ça. Et voilà, je reviens, je me dis « Waouh ! » J'ai eu de la chance et j'ai continué à faire mon tournage. Ton travail, ouais. Et là, c'est le genre de truc que je tourne seul quand on est dans des trucs très chauds.
- Speaker #1
Parce que tu ne veux pas faire prendre le risque à ton caméraman.
- Speaker #0
Donc, j'étais à la sortie des femmes. et des enfants de d'âge, de sous-terre. Et je filmais les gars en train de dire : "Allez, venez, venez, on vous aide. Les enfants, on essaie de sauver les enfants." Ce qui est bien sûr une bonne chose. Et je filmais cette scène. Scène de sortie des femmes et des enfants. Et à un moment donné vraiment, je zoome, enfin je vois une femme sortir maquillée. Il n'y avait que des femmes en noir et tu as une nana qui sort en plein milieu de ces femmes-là. Imagine, tu es en train de filmer et tu as une nana colorée avec des gens autour tout en noir. Donc il y a un truc qui ne colle pas et je cours dans l'autre sens. En gueulant, on fait gaffe à celle-là. Et j'ai fait... Je venais de vivre moi un attentat. Il y a une heure avant ou un truc comme ça. Donc dans ma tête, je ne sais pas...
- Speaker #1
Tu ne te dis pas, je vais... Je vais vivre un deuxième attentat.
- Speaker #0
Et donc, vraiment, le temps de faire quelque part et tout ça, la nana s'est fait exploser, a tué toutes les femmes et les enfants qui étaient autour, a tué les soldats, en fait, les miliciens qui venaient aider les enfants et les femmes à sortir de là. Elle a fait un massacre. Il y avait des amis à moi dans cette milice qui étaient là. Et puis, je ne sais pas, mais comment on peut tuer ces amis ? Je suppose. Et puis, les enfants qui étaient avec eux. Enfin, tout ça... Je crois que cette guerre-là a été la pire pour moi. Quand tu me posais la question tout à l'heure, cette guerre a été la pire des pires des pires. Enfin, vraiment.
- Speaker #1
Pourquoi ?
- Speaker #0
Parce que le lendemain, j'ai vécu tout ça. Le lendemain, la guerre était finie. Les djihadistes...
- Speaker #1
Ils étaient...
- Speaker #0
terminé. Terminé. Le lendemain, l'heure de la vengeance. Et donc, quand on a été pendant des années avec des miliciens qui se battent contre Daesh et que du jour au lendemain ils se comportent d'une manière barbare, eux aussi ont perdu ces repères. Et en plus ils m'ont... Ils m'ont laissé là avec eux. Donc j'ai vu des horreurs. À chaque fois qu'il y avait un djihadiste qui arrivait à sortir et tout ça, ils le massacraient. Et il lui tirait dessus ? Non, pas seulement. Tirer dessus, ça aurait été au moins une exécution. Voilà, non, c'était pire que ça. Il y a un moment donné, moi je me suis retrouvé... T'avais un chef que je connaissais, moi là, et t'avais un djihadiste à genoux en train de supplier le gars. Je n'avais rien à faire, moi, là-dedans. Et je n'avais pas à voir cette horreur comme ça. Des crimes de guerre, au fait. Les gars, ils avaient tellement perdu... Enfin, ils ont perdu des potes, de la famille, ils ont souffert pendant des années. Donc, en gros, c'est là où tu te rends compte que finalement, enfin, cette... tout ce qu'ils avaient au fond d'eux, ils l'ont fait exploser pendant une journée. Pour te dire, c'est-à-dire la manifestation et le truc officiel comme quoi Daesh est battu à Sirte n'a été déclaré que le jour d'après.
- Speaker #1
Ils voulaient avoir une journée pour...
- Speaker #0
Ils ont eu une journée pour se venger de tous les survivants, etc. Ils se sont comportés de la même façon que Daesh et c'est là où les gens avec qui on a dormi, bouffé... passer des journées. Et ceux qui défendent, qui défendaient leur liberté, qui combattaient nos ennemis, quelques-uns ont commis des actes vraiment qui sont impardonnables. Et qu'on ne peut pas oublier. Cette guerre était pour moi... J'ai vu des choses qui dépassent vraiment le... Enfin bref.
- Speaker #1
Et tu leur en as parlé ? Après de ça ?
- Speaker #0
Non, jamais. On n'a jamais parlé de ça.
- Speaker #1
Tu n'as pas pu leur dire que tu avais été choqué ou déçu ?
- Speaker #0
Non, non, non, je n'ai jamais parlé de ça avec eux. Mais je pense qu'eux aussi, ils ont fait ça, mais eux aussi...
- Speaker #1
Ils n'en sont pas fiers.
- Speaker #0
Oui, et ils ont mis ça de côté aussi, parce que c'était la rage d'une fin de guerre. Et moi, c'est la première fois où je vis la fin de la guerre et j'ai vécu les images de joie. Je les ai vues le lendemain, celles qu'on voit à la télé. Et entre deux, il y a eu 24 heures. Et ces 24 heures, elles n'existent pas dans l'histoire. C'est quelque chose qui est resté entre eux d'ailleurs. Ils ont fait en sorte qu'il n'y ait aucun interdit. journaliste à l'intérieur. Juste moi, ils m'ont oublié. Au fait, au départ, je filmais parce que je pensais qu'ils allaient prendre des prisonniers et tout ça. J'étais dans la continuité, moi, de mes trucs. Mais à un moment donné, mes yeux ne supportaient plus dans mon métier. Je pense qu'on n'est pas là. Ça dépasse les capacités d'un être humain, au fait, parce que moi, j'avais pas cet âge. Il n'y avait rien qui pouvait me protéger contre ça. La caméra ne protège plus. La distance ne protège plus, rien ne me protégeait. Et en plus, la guerre était finie. C'est-à-dire qu'il n'y avait même pas cette notion « je suis… » Non, il y avait des vainqueurs, des vaincus, des prisonniers, et les prisonniers étaient en train de se faire massacrer. Donc voilà, moi je n'avais pas à voir ça dans ma vie, je pense que je n'avais pas à voir ça. Voilà, je t'avais dit que me mettre sur l'impression d'être un psy là...
- Speaker #1
Non mais d'ailleurs c'est la vraie question, est-ce que toi quand tu sors de quelque chose comme ça, quand tu rentres en France, est-ce que tu fais appel justement à quelqu'un, à un psy, quelqu'un pour t'aider à évacuer tout ça ? Comment tu évacues ça en fait ?
- Speaker #0
Là je pense que c'est le retour le plus difficile pour moi en fait. D'abord, je suis passé par un sas, c'est-à-dire que je ne suis pas rentré directement.
- Speaker #1
À cause de ça ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Tu ne pouvais pas ?
- Speaker #0
Je ne suis pas rentré directement, j'ai quitté la Libye. Je suis resté, je ne sais pas si c'est en Turquie ou en Tunisie, mais je me suis mis dans un hôtel et je suis resté pendant quelques jours le temps de... Au fait, je me voyais mal revenir chez moi.
- Speaker #1
Avec ta femme, tes enfants ?
- Speaker #0
J'avais l'impression d'être sali, si tu veux, d'avoir du sang dans les mains. J'ai marché dans des flaques. de sang humain. Tu vois, non, j'avais du mal à rentrer chez moi comme si rien n'était. Ça le plus dur c'est de revenir et de laisser derrière soi des gens, des visages, des gens qu'on a vu mourir ou des gens simplement qui sont dans des situations tellement difficiles et puis nous on a fini notre taf, donc on a un billet retour, on revient dans le confort. Et au fait, c'est ce confort-là qui est dur à... Enfin moi en tout cas je ne le supporte pas bien.
- Speaker #1
C'est une culpabilité un petit peu ?
- Speaker #0
Totalement, mais totalement. Parce qu'on sait que notre film ne va pas les sauver. On le sait. On sait qu'ils ne vont pas forcément avoir quoi que ce soit parce que nous on a fait un film.
- Speaker #1
Alors qu'eux ils pensent ça peut-être parfois ?
- Speaker #0
Ils le pensent. Bien sûr qu'ils le pensent. Bien sûr qu'ils... Ben oui, quand tu es en détresse, quand tu as la mort, il n'y a que la mort qui t'attend, tu t'accroches à l'espoir et nous on fait partie de leur espoir. Et au fait c'est complètement bidon parce que qu'est-ce qu'on peut leur apporter ? Et au fait pour se protéger de ça, il y a des moments où moi... Moi j'ai eu le besoin de sortir du cadre, de déposer ma caméra et d'aider quelqu'un. totalement, m'investir pour aider quelqu'un parce que je me dis au moins j'ai aidé quelqu'un dans ma vie j'ai fait plusieurs fois mais c'est des choses qui moi me font du bien c'est à dire je deviens juste une personne lambda qui donne un coup de main à quelqu'un qui est dans une zone de guerre et qui l'aide à sortir de cette zone de guerre et à survivre mais sans ça je pense que je ne supporterais pas ce retour et de laisser derrière moi tout ça. Il y a l'image d'une jeune fille qui me honte, mais vraiment c'est une gamine orpheline à Raqqa que je cherche jusqu'à aujourd'hui parce que je l'ai perdue de vue et c'est un enfant que j'ai croisé et qui me racontait qu'elle a perdu tout.
- Speaker #1
Quel âge elle avait ?
- Speaker #0
Je crois qu'elle avait 8 ans, pas plus ! Et à un moment où notre voiture le fratte, à Raqqa, le fleuve qui traverse Raqqa. Notre voiture est tombée dans le fleuve. Et tu avais cette gamine avec son thermos qui est venue nous donner un coup de main. Gamine de 8 ans, qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse ? Et nous offrir le café alors qu'elle vendait le café pour survivre. Et je me rappelle... Je ne sais rien, ce n'est pas dans la guerre, ce n'est pas dans le truc, mais quand on a pris, nous, la voiture qu'on a laissée derrière... Ce visage que j'ai laissé derrière moi, c'est un déchirement pour moi. C'est réellement...
- Speaker #1
Tu aurais voulu l'apprendre avec toi ?
- Speaker #0
Exactement. Parce qu'elle n'avait rien à faire là. Elle avait plus de parents, plus personne. Qu'est-ce qu'elle est devenue ? Dans un pays en ruine, où les gens essaient de survivre. Et puis tu vois, nous, journalistes, qu'est-ce qu'on fait ? On sort une voiture de l'eau. Il y a un camion qui vient retirer la voiture. On a les moyens de faire ça. Et on laisse une jeune fille avec son thermos au bord de l'Euphrate toute seule. Voilà. Et ça, c'est insupportable.
- Speaker #1
Et tu vends souvent elle ?
- Speaker #0
Mais vraiment. Plus que ça, j'ai essayé de la retrouver. C'est que j'ai mis des gars en Syrie, sa photo, etc. J'ai essayé de la retrouver. Et tu ne la trouves pas ? Non.
- Speaker #1
Ça en fait un sacré bagage quand même à porter.
- Speaker #0
un petit peu,
- Speaker #1
voilà merci en tout cas de nous avoir raconté tout ça c'est très touchant merci d'avoir écouté cet épisode vous pouvez retrouver bien d'autres enquêtes sur notre podcast, à bientôt