- Speaker #0
Bienvenue sur Pressroom, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques.
- Speaker #1
Tout ce que je te raconte, je ne le raconte à personne. La plupart des types que j'ai tournés dans mes reportages, ils sont morts.
- Speaker #0
Aujourd'hui, nous avons la chance de recevoir Romain Bolzingé. C'est un journaliste au courage remarquable, car il enquête dans des pays où informer, c'est risquer sa vie. Et il en revient toujours avec des histoires qu'on n'oublie pas. Son terrain de prédilection, c'est le Mexique, un endroit où les journalistes sont traqués, kidnappés, assassinés et surtout ceux qui osent enquêter sur les liens entre les cartels de la drogue et le gouvernement. Et c'est exactement ce que fait Romain depuis des années. Dans cet épisode, Romain va nous raconter comment il fait pour approcher les chefs des cartels les plus dangereux, pourquoi il s'est retrouvé à contresens sur une autoroute poursuivie par la police et les risques énormes qu'il a pris pour dénoncer les accords secrets entre le pouvoir et les narcotrafiquants.
- Speaker #2
Alors abonnez-vous pour ne pas manquer les prochains épisodes.
- Speaker #0
Ça va Romain ?
- Speaker #1
Salut Esther !
- Speaker #0
Ça fait plaisir de te voir.
- Speaker #1
Ça fait un bail qu'on ne s'est pas vu.
- Speaker #0
Est-ce que tu peux te présenter Romain, s'il te plaît ?
- Speaker #1
Je suis journaliste, réalisateur. J'ai passé beaucoup de temps en dehors de la France. Moi, ça m'intéressait d'aller voir comment ça se passait ailleurs. Quand on va voir du narcotrafic avec des massacres au Mexique ou qu'on se retrouve dans une tranchée en Ukraine, on se rend compte que l'être humain est quand même capable de faire des choses qui dépassent l'entendement. Et en même temps... L'être humain est capable de choses incroyables. C'est ce qui fait un peu notre spécificité. Et au fond, quels que soient les sujets que j'ai faits, j'ai toujours été un peu à la recherche de comprendre jusqu'où on était capable d'aller d'un côté comme de l'autre.
- Speaker #0
Pourquoi tu t'intéresses justement au cartel mexicain depuis toutes ces années ?
- Speaker #1
Au départ, je travaillais à TF1. Il y avait le procès d'El Chapo. C'est soi-disant le plus grand narcotrafiquant de l'histoire qui va être jugé aux États-Unis. C'est peut-être l'occasion de s'intéresser. aux trafiquants mexicains, qui jusqu'alors n'apparaissaient pas à la télévision. Et donc j'ai réussi à trouver un fixeur qui s'appelle Miguel, qui deviendra mon ami. Je suis le parrain de son fils, il est venu à mon mariage. Enfin voilà, on a travaillé ensemble pendant cinq ans. J'ai fait quinze voyages au Mexique. Je suis devenu complètement amoureux à la fois de ce pays, de cette population et des enjeux de ce pays qui tournent essentiellement autour du narcotrafic.
- Speaker #0
Il y a une autre séquence où tu es dans un labo, où on voit des kilos de drogue, etc. Ça a été chaud, ça, aussi, à obtenir ?
- Speaker #1
C'est de la méthamphétamine. D'accord. C'est un laboratoire de méthamphétamine. Alors, surtout, c'est dangereux, en fait, d'abord, parce qu'il y a des émanations de produits chimiques qui peuvent vraiment t'abîmer la santé profondément. C'est vraiment de la merde, pour être très clair.
- Speaker #0
Tu avais un masque,
- Speaker #1
un truc ? On n'avait pas toujours des masques parce que ça se faisait toujours un peu à l'arrache, c'est ici, c'est là. Donc ils nous disaient surtout t'approches pas trop, etc. C'est toujours compliqué d'avoir les labos parce que c'est l'unité de production. C'est là où l'investissement aussi est élevé parce qu'il faut investir dans des brûleurs, dans des micro-ondes. Les produits chimiques sont aussi chers et difficiles à obtenir. Donc c'est le truc un peu touchy pour eux de montrer ça. et en même temps. Exact. Ils adorent montrer qui sont les kings, ils adorent montrer que c'est eux les meilleurs, ils adorent se montrer à la télévision. C'est le côté un peu, j'allais dire, bling bling, show off des Mexicains qui fait qu'on arrive à filmer ça. Mais filmer ça en Albanie, c'est impossible.
- Speaker #0
Comment t'as fait toi pour justement rentrer en contact avec les barons de la drogue ?
- Speaker #1
Alors, je ne le faisais pas directement. Donc moi, je travaillais avec un fixeur. Un fixeur, c'est un journaliste local. Et Miguel André Luega, il travaillait pour le magazine Rio 2C, qui était un magazine spécialisé dans le crime organisé. Et on s'est tout de suite très, très bien entendus. Et il m'a dit « Moi, je peux te trouver des accès » . C'est-à-dire, ce qu'il faut comprendre au Mexique, c'est que les narcotrafiquants... Ils font partie, ils vivent parmi la population. La population les connaît, ils communiquent avec la presse, ils font des communiqués, ils donnent des interviews.
- Speaker #0
Je me souviens, justement, quand je tourne aux Etats-Unis, le fait d'être une journaliste française qui vient aux Etats-Unis pour rencontrer telle ou telle personne, ils se sentent en fait flattés. Ils se sentent flattés, ils ont l'impression que tu as fait le voyage pour eux et finalement, ils ouvrent plus facilement les portes que si j'avais été une journaliste américaine. Tu penses que toi, ça a été un avantage d'être un journaliste français plutôt que d'être un journaliste mexicain ?
- Speaker #1
C'est clairement un avantage. C'est plus « safe » , entre guillemets. Et puis, c'est plus valorisant. Oui,
- Speaker #0
c'est ça.
- Speaker #1
Parce qu'on a traversé l'Atlantique pour venir les voir. Exactement. Toute l'Europe va pouvoir les voir, etc. C'est un processus qui est très humain. On parlait de la nature humaine tout à l'heure. C'est des gens qui vivent cachés. Souvent, à leur propre famille, ils ne peuvent pas toujours tout dire de ce qu'ils font parce qu'ils font quand même des choses dégueulasses. il tue les gens, il les torture, etc. Et là, de pouvoir, derrière une cagoule, derrière un masque, vraiment raconter ce qui se raconte entre copains, mais pouvoir le faire savoir à la terre entière, pour eux, c'est assez jouissif. Et en fait, on ne sait jamais vraiment pourquoi les gens... Je me dis, ça t'est arrivé plein de fois dans ta carrière. Tu te demandes, pourquoi est-ce que ces gens-là... Mais ne le fais pas ! Tu as envie de leur dire, justement, ne le fais pas. C'est un enjeu de venir dire ça. Et pourtant, il y a des ressorts qui font que les gens viennent nous dire des choses invraisemblables.
- Speaker #0
C'est l'orgueil, en fait. C'est une forme d'orgueil. C'est plein de choses.
- Speaker #1
L'orgueil, la revanche, la haine. C'est plein de choses très humaines.
- Speaker #0
Tu leur as tous mis ça. Alors, montre-nous ça. Tu leur as tous donné...
- Speaker #1
Ça, c'est ce qu'on appelle une catrina. Donc, au Mexique, il y a ce qu'on appelle la fête des morts.
- Speaker #0
C'est assez populaire.
- Speaker #1
Et donc, en général, c'est des têtes de mort qui sont décorées à la mexicaine pour la fête des morts. Et donc, nous, en fait, comme dans une série de 4 épisodes, d'une heure, il y a beaucoup de narcoïdes qui sont tous en cagoule. À la fin, on n'aurait pas su qui était qui. Et donc, c'était une façon, en fait, de leur donner une identité à chacun d'entre eux grâce au masque.
- Speaker #3
Dans le cartel, on me surnomme l'Aigle. J'appartiens au cartel de Sinaloa.
- Speaker #1
Le truc, c'est qu'au départ, moi, je ne savais pas si les gars allaient accepter de porter des masques. Ils allaient peut-être se trouver très ridicules. Et jamais, y compris le numéro 2 du cartel, jamais personne n'a refusé de les porter.
- Speaker #0
Oui, parce qu'il y en a qui sont vraiment... C'est des clowns, il y a des masques de clowns, presque quasiment.
- Speaker #1
Il y a des masques de clowns, il y a un peu de tout. Il y a des masques de corbeaux, il y a tout un tas de masques différents. Il y a aussi des cagoules de lutteurs. Oui. Les lutteurs mexicains, ça on les réserve pour les policiers corrompus.
- Speaker #0
D'ailleurs, il y a certains de tes témoins qui te parlent au péril de leur vie. Comment tu fais toi pour les protéger ? Comment tu fais pour protéger tes sources ?
- Speaker #1
Alors, je me souviens, il y a le témoignage d'une femme qui m'a posé un gros cas de conscience. C'était une candidate pour la députation de l'État du Sinaloa. une fille vraiment courageuse qui racontait comment... Elle avait été enlevée, menacée de mort, avec des centaines d'autres candidats ou personnels de partis d'opposition, enfermés dans une ferme. Et elle raconte qu'elle se retrouve face au chef du cartel, dont elle ne me donnera pas le nom. Elle me l'a dit en off, mais elle m'a demandé de ne pas révéler l'identité. Et au départ, cette candidate voulait témoigner à visage découvert. Je lui ai dit, mais tu as conscience du risque que tu prends pour ta vie ? Je lui ai dit, là, si tu fais ça publiquement, au niveau international, ça va être vu dans l'intégralité de l'Amérique latine, peut-être aux États-Unis, tu prends un risque énorme. Et du coup, on lui a demandé de porter un masque.
- Speaker #2
Ils m'ont dit que j'allais voir le chef des chefs. Et là, le chef me dit que je suis quelqu'un de bien. très douée pour la politique, mais que je ne suis pas dans le bon parti et que je ne gagnerai pas cette élection, même si j'étais populaire. Oui, qu'ils avaient tout organisé et que c'est Morena qui allait gagner, le parti du président López Obrador.
- Speaker #1
D'ailleurs, et je précise aussi qu'avant de diffuser, et c'est la seule personne à qui, parce que j'avais vraiment peur pour ta vie, c'est la seule personne à qui j'ai envoyé l'extrait de ce qu'elle disait et je lui ai demandé de me le valider pour lui dire, t'es vraiment sûre ? T'es vraiment sûre que t'es prête à dire ça à la télévision avec ce masque ? Et elle a dit oui.
- Speaker #0
C'est quoi les choses les plus folles que t'as dû faire pour obtenir une image ou une interview ?
- Speaker #1
On est avec un groupe du cartel de Roi Rez, les Los Aztecas, et les gars sont complètement défoncés. Ils piquent à l'héros devant nous et ils nous disent « ce soir, on va passer de l'héroïne aux États-Unis » . Nous, évidemment, on ne veut pas monter dans des voitures de narcos, avec des types drogués, armés jusqu'aux dents, et en plus avec de la cam dans le coffre. Donc on les suit dans une voiture derrière, avec Miguel, et là, premier feu rouge, nous on s'arrête, ils ne s'arrêtent pas, énorme accident de voiture, et les types sortent, armés jusqu'aux dents, avec leur kalachnikov, ils commencent à braquer l'autre chauffeur, et ce soir-là, on est parti. Le lendemain, ils nous disent qu'on essaie de... Parce que nous, on veut quand même tourner notre séquence. C'était quand même une séquence difficile à tourner. En gros, ils devaient passer de la marchandise aux Etats-Unis. C'est quelque chose qui est difficile à filmer. C'est un accès qui nous a pris des mois à négocier. Ah oui,
- Speaker #0
parce que c'est énorme, ça.
- Speaker #1
En fait, on a obtenu... Alors, si vous voulez savoir comment on a eu l'accès, on a eu l'accès par un des chefs du cartel de Roi Reis. Ils étaient 12 à l'époque. C'était une sorte de junta, donc une assemblée de chefs. Et les 12 chefs étaient en prison. Et on a rencontré l'un des chefs en prison. On a pu l'interviewer en prison, au milieu de la cour. Et on comprenait bien que c'est lui qui commandait. Ce n'était pas les gardiens de prison. Il a écarté tout le monde. Il a pu raconter tranquillement ce qu'il faisait et comment il le faisait, en toute impunité. Et c'est lui qui nous autorise à tourner avec ses sbires qui font passer de la CAM aux Etats-Unis. Et le lendemain, il nous donne rendez-vous dans un parc près de l'autoroute. Il faut savoir que la frontière, il y a un autoroute qui est juste avant le Rio Grande. Et là, ils nous disent, il faut monter dans la voiture avec nous. Donc, on se regarde avec Miguel. Et là, on enfreint une règle qu'on ne devrait pas enfreindre. Mais ça fait déjà 15 jours qu'on attend à Juarez. Ça fait 15 jours qu'on attend de faire cette séquence. Et on leur dit, il y en a pour combien de temps ? Ah, 5 minutos. Il y en a pour 5 minutes. Donc, on monte dans la voiture. Et là, ils prennent l'autoroute à contresens. Et ensuite, ils traversent le terre-plein central. Voilà, il retraverse l'autoroute. Mais à la perpendiculaire.
- Speaker #0
Et ils sont défoncés en plus les mecs.
- Speaker #1
Oui, ils étaient tout le temps défoncés de toute façon. Et donc ensuite, on arrive le long du Rio Grande et là, il y a le mur américain. On attend un quart d'heure, ils attendent un signal comme quoi on va pouvoir... En fait, il y a des gardes frontières américains corrompus qui leur ouvrent. Il y a des petites portes dans le mur et soi-disant, on devait filmer ce moment où ça s'ouvre. Et là, à ce moment-là, il a reçu un coup de téléphone, le chef, qui dit... En gros, il y a les flics qui arrivent. Et donc là, le gars me regarde et me dit, tu cours.
- Speaker #3
Venez,
- Speaker #4
nous on passe par en bas.
- Speaker #3
Venez.
- Speaker #4
Mais nous, on doit vous suivre là. Mais oui, venez avec moi. Maniez-vous.
- Speaker #1
Ils partent en courant le long du Rio Grande comme des dingues. Donc moi, je cours. Avec Miguel, on court aussi. Et on se dit là,
- Speaker #0
là,
- Speaker #1
on a franchi la ligne jaune. Parce que là, si les flics arrivent, ils ne vont pas dire haut les mains, ils vont tirer.
- Speaker #0
Ah ouais ?
- Speaker #1
Et eux, ils vont tirer aussi. On va se retrouver au milieu d'une fusillade, on est journaliste, il fait nuit, on est le long du rayon grande, c'est pas bon. En fait, à ce moment-là, c'est notre métier, on est formé à ça, on est formé à toujours filmer quand il se passe quelque chose.
- Speaker #0
Surtout quand il se passe quelque chose.
- Speaker #1
Surtout quand il se passe quelque chose. Et donc en fait, l'imprévu arrive en permanence et dans ces cas-là, même quand on a un doute, on rec, on appuie sur le bouton et on tourne. Le fait de filmer, d'avoir ce filtre qui fait que tu regardes les choses à travers une caméra, tu regardes les choses à travers un écran, ça t'évite d'être victime de ce que tu regardes toi-même.
- Speaker #0
Moi, je sais que quand je tournais, vraiment, je sentais ça. Tu parlais justement des mecs qui prennent de l'héroïne devant toi. Quand j'avais fait le sujet sur l'héroïne aux États-Unis, j'étais seule et je me retrouve chez un dealer avec une nana et ils commencent à se shooter comme ça. Ça fait bizarre, c'est chaud quand même. Et en fait, j'ai commencé à avoir une montée, mais dès que j'ai raqué, c'était terminé. Je n'avais plus peur, en fait. J'étais dans mon truc, j'étais dans... Il faut que je fasse ce plan, il faut que je fasse le serré, il faut que je fasse tel plan, tel plan. Et finalement, effectivement, ça t'empêche d'avoir peur. Selon toi, qu'est-ce qu'il faut faire ou pas faire pour rester en sécurité dans ce genre d'environnement ? Quelles sont tes règles ? Tu disais donc justement pas être dans la voiture avec eux, mais est-ce que tu as des choses ?
- Speaker #1
Règle numéro un, travailler avec un fixeur, donc un journaliste local en qui on a confiance, qui est expérimenté. Parce que la première personne qui va sentir le danger ou qui va voir qu'on tombe dans un piège, C'est pas toi, c'est ton fixeur. Lui, il va être tes yeux, il va regarder derrière toi quand t'es en train de filmer. Et parmi les règles, c'est par exemple ne jamais rester plus longtemps que ce qui est nécessaire. C'est-à-dire que moi, ma règle, c'était deux heures maximum. Je m'autorisais à chaque fois de ne pas rester plus que deux heures dans un seul endroit avec des types armés jusqu'aux dents, souvent drogués, parce que plus de deux heures, en deux heures, tu dois avoir fini ton taf. Sinon, c'est que t'es pas bon. Évidemment. Évitez d'aller boire des coups, encore moins se droguer avec eux, parce qu'évidemment à chaque fois ils vous proposent est-ce que tu veux te faire une trace de cocaïne, est-ce que tu veux ceci, est-ce que tu veux... Jamais, jamais, jamais... Et en fait, jamais rentrer dans une relation... qu'il ne soit pas entre guillemets professionnel, c'est-à-dire que chacun doit être à sa place. Lui, il est trafiquant, moi je suis journaliste, et moi en fait je suis dans mon rôle, exactement comme ce que tu disais tout à l'heure, derrière notre caméra on se protège. Le seul chose qui me protège, c'est cette caméra et cette carte de presse.
- Speaker #0
Quand justement on tourne très longtemps avec des gens, même si c'est des gens qui ne sont pas forcément fréquentables, tu peux avoir une petite relation qui se crée, mais toi, non.
- Speaker #1
Toi, quand tu es aux Etats-Unis, avec tes toxicos, Il y en a avec qui tu peux rentrer en empathie. Tu peux te dire, le petit gars, il a envie de péter, etc. Ça nous est tous arrivé. Quand tu es avec des mecs comme ça, je sais que c'est des enculés. Pardon, excuse-moi le mot. C'est des crevures. Alors ouais, c'est des petits gars qui ont voulu se sortir eux-mêmes de la misère. Pour ça, on fait un pacte avec le diable qui assassine à 15 ans. On a fait une torture. C'est des gens qui sont capables d'atrocités invraisemblables. Et donc, il faut toujours garder ça en tête. Les gars ont l'air hyper sympas, c'est des monstres.
- Speaker #2
Allô, Juanito ? Bon, on a reçu l'ordre d'enlever son épouse pour que le flic se mette à parler. Et s'il ne veut pas parler, on va couper les doigts de sa femme les uns après les autres.
- Speaker #4
Et je ne peux pas t'en dire plus. Parce que sinon, mes patrons, ils ne vont pas te laisser la vie sauve. Tu vois ce que je veux dire ?
- Speaker #1
Il faut savoir qu'au Mexique, c'est le pays où les journalistes se font le plus assassinés dans le monde. Il y a plus de journalistes qui meurent au Mexique qu'en Ukraine. C'est juste pour vous dire. C'est-à-dire que quand un journaliste d'investigation mexicain va enquêter sur un politicien corrompu, sur un chef de cartel, sur une manipulation au cours d'une élection, il est mort. C'est sûr. Et pourtant, c'est ça qui est incroyable chez les Mexicains. Et ces journalistes sont extrêmement courageux parce qu'ils continuent. Ils continuent de publier sur les réseaux sociaux, dans les journaux, etc. Alors, ils prennent des mesures de sécurité aussi, eux, pour essayer de rester le plus anonyme possible. Mais ils continuent. Ils lâchent pas, en fait. Et en fait, le combat, le véritable combat aussi pour la liberté ou l'émancipation de la population des cartels, parce que la population, elle est prise entre deux feux, entre un gouvernement corrompu criminel et des criminels sanguinaires. Et donc, ils se taisent en général, les gens. Et les journalistes, c'est les seuls qui sont à un moment donné capables d'incarner cette résistance, puisque l'État a complètement baissé les bras, il est partie prenante. Et c'est pour ça qu'en fait, ils le payent de leur vie. Nous, quand on est journaliste étranger, on se pointe là-bas. Pourquoi est-ce qu'il ne nous arrive rien ? Justement à cause de ces accords avec le gouvernement. C'est qu'un journaliste mexicain qui se fait tuer un de plus, ce n'est pas très grave. Mais un journaliste français ou un journaliste italien ou anglais qui meurt sur le territoire d'un chef de cartel, c'est un énorme problème. Pourquoi ? Parce que le président qui est tout en haut de la pyramide, il va recevoir des coups de téléphone du président français ou du président anglais. ça va devenir une affaire, un scandale diplomatique. Et ça va redescendre en cascade. Et donc, on va finir par dire au réfé des places, le narco qui contrôle ce territoire sur lequel moi, je vais mourir éventuellement, ou un autre, tu n'es pas capable de gérer, tu ne gères pas ta sécurité, donc tu dégages. Et donc, c'est pour ça, les cartels mexicains ne s'en prendront jamais à un journaliste étranger. Ça n'arrivera pas. Mais par contre... Nous, il faut qu'on respecte les règles. Parce que si à un moment donné, on fait une connerie, si quand on nous demande de ne pas filmer, on filme quand même, et que les gars commencent à avoir un doute, et qu'ils sont assez chauds, donc ils montent vite dans les tours, ils peuvent commettre des erreurs impérables et nous fumer en pensant qu'en fait, ils travaillent pour un cartel. Donc on est toujours sur un fil. Et en fait, c'est pour ça qu'il faut que nous, journalistes, on reste toujours à notre place de journalistes. Et qu'on n'a essayé pas de copiner pour essayer de gratter autre chose.
- Speaker #0
Donc tu disais, quand tu les rencontres, les narcos, tu ne restes pas trop longtemps avec eux ?
- Speaker #1
Alors ça dépend en fait qui vous rencontrez. Plus ils sont élevés dans la hiérarchie, plus vous avez affaire à des gens qui sont quand même redoutablement intelligents, mais redoutablement violents aussi. Je me souviens très bien d'un gars qui était, c'était Akudia Khan, un des bras droits d'une des factions, je ne sais pas laquelle, parce que ce n'est pas une genre d'information qu'on nous donnait, ni pour quelle famille il travaillait. Le type était très intelligent et il me dit « Bon bah demain on va faire l'interview. » Puis le lendemain il vient pas, le surlendemain il vient pas, donc on attend, on attend. On se dit « Bon le gars nous a planté. » Il revient 3-4 jours plus tard, il me dit « Je suis désolé, je suis désolé, ils m'ont envoyé à la frontière, j'ai dû prendre un avion, un avionnetta là. » Il fallait torturer un mec, on avait perdu un... Et donc le gars te raconte ça comme ça et je lui pose la question parce que le gars était intelligent, donc je sentais qu'on pouvait avoir une vraie discussion. Et donc je lui dis, mais... T'arrives à gérer ça ? Torturer des gens, tuer des gens ? Ça fait combien de temps que tu fais ça ? Le gars me dit, écoute j'ai commencé j'avais 17 ans, au début je l'ai fait pour l'argent parce qu'il fallait que je nourrisse ma famille, petit à petit j'ai grimpé les échelons, et il me dit, moi ce qui me fascine, encore aujourd'hui, et je supporte plus en fait de voir des gens qui prennent plaisir à torturer, et c'est leur kiff de faire souffrir les autres, et je dis moi je dois rester de glace, et c'est le seul moment en fait en 5 ans que j'ai eu un témoignage un petit peu authentique, humain d'un gars qui m'a dit j'en peux plus en fait. J'en peux plus, j'aimerais pouvoir partir, mais je n'ai le droit de rien. En fait, le cartel est une immense prison. On ne peut pas sortir du cartel à part soit la prison, soit entre quatre planches.
- Speaker #0
Dans les films, on a toujours l'impression que les narcos, ils ont une vie de rêve qui sont là, dans des grandes maisons avec des filles. C'est quoi leur vie en vrai ?
- Speaker #1
Ils vivent cachés, il ne faut pas rêver. Moi j'ai rencontré le numéro 2 du cartel de Sinaloa, le chef de la sécurité d'El Mayo Zambada, qui était le plus gros narco du pays. J'étais chez lui, je le sais. Je sais que j'étais chez lui parce qu'il y avait sa femme, j'entendais sa femme et j'entendais son bébé pleurer. J'arrive dans une maison, dans la Sierra, complètement pourave, et je fais l'interview dans un garage. Je me souviens, il y avait un congélo au fond, c'était dégueulasse. Et en fait, je pense qu'on fait une erreur fondamentale quand on parle des narcotrafiquants, c'est qu'on pense que le seul moteur de tout ça, c'est l'argent. Alors oui, au départ. Tous ceux qui commencent à faire du trafic de supe, au début, ils veulent de l'argent, ils veulent des Ferrari, etc. Mais au Mexique, en particulier au Mexique, en fait, ce qui devient le véritable moteur de ces types-là, et ce qui va faire qu'ils vont déployer autant de violence, c'est le pouvoir. Ils sont accros au pouvoir. Et donc, ils préfèrent vivre cachés dans la Sierra. Mais leur kiff, c'est de pouvoir appeler un général pour lui dire « Maintenant, tu vas faire ce que je te dis » . Leur pouvoir, c'est de pouvoir convoquer le gouverneur. pour lui dire, je ne veux pas que le président de l'université, ce soit lui, je veux que ce soit mon copain, machin. Et en fait, leur kiff, il est là, il est dans le pouvoir. C'est des gens qui, en général, viennent de tout en bas. Et en fait, leur kiff, c'est d'être les boss. Mais les boss, en termes de pouvoir, pas en termes d'argent. Donc bien sûr qu'ils ont besoin de l'argent, devient un moyen d'exercer un pouvoir, mais n'est plus le mobile principal.
- Speaker #0
C'est quoi la situation la plus pénible dans laquelle tu t'es retrouvé en tournage ?
- Speaker #1
Attendre une semaine dans une voiture, ça m'est arrivé tellement de fois. Tellement de fois, je me suis dit mais c'est du masochisme quoi. On passait tellement de temps dans cette voiture, c'était un gros 4x4 Toyota. Et c'était quasiment devenu un personnage et on l'appelait la cabrona. La cabrona c'est la connasse parce qu'on ne la supportait plus. On passait des... Déjà on faisait des kilomètres et des kilomètres. Avec Miguel j'ai ratissé le Mexique dans cette voiture. Du Chiapas jusqu'au Tamaulipas. J'en ai hâte de traverser le pays plusieurs fois en voiture.
- Speaker #0
Mais c'est énorme le Mexique.
- Speaker #1
C'est un pays qui est gigantesque, qui est sublime. Il y a tout, il y a du désert, il y a de la jungle, il y a des montagnes, c'est assez incroyable. Et donc, on se faisait des road trips comme ça dans cette bagnole et c'était notre baraque. C'est-à-dire que derrière, on avait baissé les sièges pour mettre tout le matos de tournage, etc. Et en gros, on s'arrêtait dès qu'on pouvait dans les hoxos, c'est les gens de station-service qu'il y a partout au Mexique. Et le problème, c'est qu'on bouffait des chips, on bouffait de la merde, on buvait du coca. et en romant Et des sandwichs pourris. Et des fois, on dormait dans cette voiture, on attendait parce qu'on savait que c'était là le point de rendez-vous et qu'il n'y avait pas vraiment d'autre façon de communiquer avec les gars. Donc voilà, on a passé un paquet de temps dans la cabronne et on en rigole encore. On en rigole encore avec Miguel.
- Speaker #0
Comment tu gères le fait de partir dans des pays ultra dangereux longtemps comme ça avec ta famille ?
- Speaker #1
Je ne leur raconte pas.
- Speaker #0
Ah ouais ?
- Speaker #1
Mes enfants, moi c'est très simple. Quand je revenais de Syrie, ou quand je revenais d'Ukraine, ou quand je revenais de Congo, ou du Mexique, bon ben papa est rentré, je leur racontais pas ce que je faisais, et pendant des années, elles ont jamais vu mes reportages. Tant qu'elles étaient petites, elles regardaient pas ce que faisait papa. J'avais pas du tout envie qu'elles se prennent la tête. Elles savaient que papa partait loin, etc. Mais je racontais pas. Mais tout ce que je te raconte, je le raconte à personne. En vérité, je le raconte à personne. Quand tu as 20 ans et que tu fais tes premiers reportages, ça a dû t'arriver. Au début, tu es hyper excité, tu as envie de raconter à tout le monde ce que tu as vécu. Et puis, mine de rien, ces trucs sont hyper durs. Tu en prends plein la gueule, toi, en termes personnels. Et au final, tu finis par ne plus le raconter. Parce que tu n'as plus envie. Et parce que finalement, peu à peu, les autres, en vérité, ceux qui ne l'ont pas vraiment vécu, ne peuvent pas vraiment le comprendre. C'est un métier passion, tu ne fais pas ce métier où tu te mets quand même en danger tous les quatre matins pour gagner du fric, parce qu'en plus tu n'en gagnes pas. Donc c'est quand même un boulot qui est très mal payé. Et tant que tu as cette satisfaction-là de partir en tournage, d'aller dans des pays où personne ne peut aller, où tu peux voir et filmer des choses que personne ne peut voir, même pas un flic ou pas un juge, et que tu peux rapporter ce matériel qui raconte la course du monde... En fait, c'est une satisfaction personnelle.
- Speaker #0
C'est addictif, presque.
- Speaker #1
C'est addictif, oui.
- Speaker #0
C'est addictif.
- Speaker #1
C'est addictif, mais je trouve quand même qu'au fil des années, moi, je commence un peu... Ça t'abîme, à la fin. De voir toutes ces horreurs, de raconter toutes ces horreurs, etc. Ça finit par t'abîmer un peu, je trouve.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Romain, de nous avoir raconté tout ça. En plus, c'est des choses que tu ne racontes pas souvent. Donc, merci de nous... Merci, Esther. Moi,
- Speaker #1
ça me fait plaisir de raconter ça à une vieille copine. Et surtout, qui comprend toutes ces histoires.
- Speaker #0
Ah bah oui, mais elles sont passionnantes en vrai ces histoires. Et puis surtout, personne ne les connaît. Donc merci beaucoup d'être ici. Merci Esther. Merci, merci.
- Speaker #1
Ciao.
- Speaker #2
Merci d'avoir écouté cet épisode. Vous pouvez retrouver bien d'autres enquêtes sur notre podcast. À bientôt.