- Speaker #0
Bienvenue sur Pressroom, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques.
- Speaker #1
Moi quand j'essaie de faire ce métier, je veux pas faire de télé particulièrement, je suis plus radio en vrai. Et je veux surtout pas présenter le 20h, enfin je me dis pas que je vais présenter le 20h un jour.
- Speaker #0
Non non c'est pas le genre de truc qu'on se dit ouais. Bon Harry, merci beaucoup. d'être notre parrain.
- Speaker #1
Merci de me l'avoir proposé, vraiment.
- Speaker #0
Toi, tu as toujours voulu être journaliste depuis tout petit. Comment tu en es arrivé à faire ce métier ?
- Speaker #1
Alors moi, j'ai effectivement l'un des premiers métiers, je dis souvent réalistes, que j'ai eu envie de faire après astronaute, etc. Quand t'es gamin, tu rêves de choses qui sont plus ou moins atteignables en fonction de tes capacités, tes qualités, etc. Moi, je pense que le premier métier qui m'était accessible, que j'ai voulu faire, et c'est arrivé quand même relativement tôt, j'étais au collège. C'était être journaliste. Pourquoi ? Parce que moi je suis curieux des gens. Alors pour moi, un journaliste c'est d'abord quelqu'un qui s'intéresse aux gens.
- Speaker #0
Et qui aime les gens.
- Speaker #1
Et qui aime les gens, qui veut savoir ce qui leur arrive, qui veut comprendre leurs réactions par rapport à ce qui leur arrive. Et moi c'est ça qui m'a motivé, c'est le goût des gens et le goût des mots aussi, parce que j'ai toujours aimé écrire, et d'ailleurs l'écriture fait partie de ma vie. T'es écrivain ? poussé très tôt vers le journalisme. Donc moi, j'ai pas eu de doute à la fin de ma dernière année de lycée en terminale, j'ai passé le concours de l'UT de journalisme de Tours. J'ai eu la chance d'être pris. Donc j'ai embrayé direct sur cette formation puis cette carrière de journaliste. J'oublie pas que j'ai été postier. pendant un an et demi.
- Speaker #0
C'est vrai ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui. En plus de tes études ? Exactement, pendant mes études. J'étais facteur.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
Mais tu vois, j'apportais l'info déjà.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. C'était des courriers, c'était des lettres. Oui,
- Speaker #1
j'apportais déjà de l'info.
- Speaker #0
Mais t'as dû apprendre des choses quand même en étant facteur.
- Speaker #1
Dans tous les métiers, on apprend des choses. Tu apprends déjà, tu vas vers les gens, tu es au contact des gens. Et donc d'être au contact des gens, c'est quelque chose qui est important. Et quand tu aimes les gens, quand tu t'intéresses à eux... Bon, quelle que soit la façon d'aller vers eux, c'est déjà bien.
- Speaker #0
Donc tu finis tes études, après tu fais de la radio, c'est ça ? Pendant un moment ?
- Speaker #1
Oui, je commence par la radio qui est un média pour lequel j'ai beaucoup d'affection parce que...
- Speaker #0
Tu as une belle voix en plus qui porte bien grave.
- Speaker #1
Alors il paraît que j'ai une voix « radio » entre guillemets, mais je pense que tout ça a des limites et que ce qui est le plus important c'est ta façon d'utiliser ta voix et ce que tu portes comme message. Et donc moi j'ai commencé par la radio. qui est pour moi un média de l'immédiateté. C'est-à-dire que le temps de traitement en radio, alors c'est moins grave maintenant parce que maintenant, la télé ça va très vite avec les chaînes Tout Info, avec les moyens technologiques qu'on a. On arrive assez rapidement à mettre de l'information à l'antenne. Mais avant, c'était un peu plus long, un peu plus compliqué. Et la radio, tu es en prise directe avec l'info. Et j'adore toujours ce média, même si je n'en fais plus depuis quelques années maintenant.
- Speaker #0
Donc radio et après, truc de ouf, le 20h quoi.
- Speaker #1
Alors pas direct !
- Speaker #0
Vas-y, raconte.
- Speaker #1
J'ai d'abord rencontré un mec génial qui s'appelle Bernard Zecry.
- Speaker #0
Ah oui, de Canal.
- Speaker #1
Voilà, de Canal et ITV. Donc c'est par son intermédiaire que je suis passé à la télé, à ITV d'abord, et à Canal ensuite, dans une émission que tu connais bien, je crois, qui s'appelle Nous ne sommes pas des anges. Nous ne sommes pas des anges. C'est là où tu as commencé et c'est là où j'ai fait mes premières armes à la télé. Alors toi, comment t'y es arrivée ?
- Speaker #0
Moi, j'ai commencé comme stagiaire à l'agence Kappa. Je faisais des enquêtes. Il fallait que je commence à faire des petits sujets. Et donc, nous ne sommes pas des anges. C'était des petits sujets de trois minutes de société. Donc toi, Canal+, et après raconte. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Speaker #1
Et après, il se passe que... Alors que j'étais encore en radio à France Info, je... J'adhère à une association qui s'appelle Averroès, qui est un collectif qui milite pour la diversité dans les médias. Parce que très vite évidemment, je me rends compte et je me sens porteur de cette idée qui est que nos médias doivent ressembler à la société et que je voyais trop peu de Noirs, trop peu de Maghrébins, quasiment pas d'Asiatiques dans les médias français alors que je les voyais quand même dans la rue. Et donc j'adhère à Averroès. Le principe de ce collectif c'est qu'on recevait les patrons de chaînes, de médias, de journaux, etc. pour des dîners lors desquels on posait des questions sur la diversité et puis ces dîners montraient aussi qu'il y avait des gens, soit des étudiants, soit des professionnels qui étaient déjà actifs dans le travail de journalistes, qui voulaient travailler dans les médias français et qui ne trouvaient pas leur place. Alors on posait tous des questions, donc à un moment je me lève et je pose une question. Et à la fin du dîner, PPD A qui écoutait vachement France Info, à l'époque je bossais là-bas, il me dit : "Mais j'aime beaucoup ce que vous faites." Alors il savait pas... La radio, la particularité c'est que tu sais pas... - La couleur de la tête de la personne, ses caractéristiques physiques.
- Speaker #0
- Ouais ouais.
- Speaker #1
Mais c'est à ce moment-là qu'il m'a repéré. Et deux ans après, alors qu'entre temps j'étais passé à Canal etc., deux ans après il parle de moi à Patrick Lelay qui était le patron, le boss de TF1 à l'époque. Et c'est Patrick Lelay qui m'appelle pour me donner rendez-vous dans son appartement parisien. Et c'est là qu'il me fait la proposition de remplacer PPDA aux 20h en 2006, aux 20h en juillet. Et donc pour la forme, je lui ai dit que je vais réfléchir.
- Speaker #0
Mais comment tu as réagi ? Est-ce que tu t'y attendais ? Déjà quand il te donne rendez-vous chez lui ? Oui,
- Speaker #1
oui, je m'y attendais un peu, je m'y attendais. Patrick m'avait appelé pour me dire que Le Lay allait me parler, allait me proposer quelque chose. Bon.
- Speaker #0
Et tu...
- Speaker #1
Bah ouais, je me doutais que ça pouvait être ça. Je me doutais que ça pouvait être ça.
- Speaker #0
Et qu'est-ce qui se passe dans ta tête à ce moment-là ? Tu te dis c'est un truc de fou, tu te dis c'est la logique des choses, tu te dis quoi ? Parce que c'est quand même un truc de malade.
- Speaker #1
Ouais, mais bizarrement, je sais pas pourquoi, je suis pas si bouleversé que ça. Je suis content bien sûr, mais pour moi c'est une forme de continuité parce que... Enfin, il y a beaucoup de gens qui ont été surpris parce qu'un certain nombre d'entre eux m'ont vu apparaître directement au raton de TF1. Ils savent pas ce que j'ai fait avant. Mais j'ai eu ma carte de presse en 96 ou 97. On est en 2006, donc on est 9 ans après. J'ai déjà fait des choses. Et pour moi, c'est un parcours qui accélère.
- Speaker #2
Bonsoir à tous, voici les titres de l'actualité de ce lundi.
- Speaker #1
Moi, quand j'essaie de faire ce métier, je ne veux pas faire de télé. particulièrement, je suis plus radio en vrai. Et je ne veux surtout pas présenter le 20h. Enfin, je ne me dis pas que je vais présenter le 20h un jour. Non, non,
- Speaker #0
ce n'est pas le genre de truc qu'on se dit.
- Speaker #1
Il y a des gens qui...
- Speaker #0
Tous les matins, en se rasant, se disent : "Je vais présenter le 20h."
- Speaker #1
Mais c'est aussi une façon d'y arriver certainement. Moi, ce sont des opportunités que j'ai saisies qui m'ont été proposées parce que je semblais correspondre au boulot qu'on me proposait. Je les ai saisies ces opportunités et ça m'a amené à faire le 20h de TF1. Mais moi, ce que je dis souvent à des jeunes ou moins jeunes, mais des journalistes. Je leur dis : « Ce qu'il faut surtout cultiver, c'est pourquoi vous faire ce métier ? » Le moteur de votre métier, ça ne doit pas être faire le 20 heures ou être éditeur en chef de Capital ou de 7 à 8 ou de ceci et de cela. Il faut vraiment aller chercher ce qui au fond de soi nous pousse à vouloir expliquer le monde aux gens et témoigner de la réalité du monde, en tout cas de la réalité observée du monde, avec une vérité qui est une vérité journalistique, la vérité de l'instant, la vérité qu'on arrive à mettre au jour par une méthode, par un état d'esprit, par une éthique. Cette vérité, elle peut être vraie aujourd'hui, elle peut être moins vraie demain, mais le moment où vous la travaillez et où vous l'exprimez, c'est la vérité que vous êtes allé chercher avec toutes ces choses-là. Et bien c'est ça qui doit être au cœur de notre vocation. Parce que les postes au 20h, il n'y en a pas beaucoup.
- Speaker #0
Donc tu as dit je réfléchis ?
- Speaker #1
Oui, par principe. Je dis je réfléchis parce qu'il fallait que j'en parle à mon épouse. Mais en vrai, c'est moi qui ai décidé.
- Speaker #0
Mais tu savais que tu allais dire oui ?
- Speaker #1
Oui, évidemment.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que ça a changé dans ta vie de présenter le 20h ? Parce que ça doit être quand même un gros changement. On te reconnaissait dans la rue.
- Speaker #1
Ça a pu changer la façon dont les gens me percevaient que moi ça m'a changé. En tout cas, moi j'ai essayé de ne pas changer. Je suis rassuré, c'est ce que me disent mes potes. Oui, oui,
- Speaker #0
et moi ça fait 20 ans que je t'ai pas vu, t'as pas changé.
- Speaker #1
Maintenant, la façon dont les gens réagissent quand ils me croisent dans la rue, et j'en ai tous les jours. Ce matin, je suis allé au forum des associations de la commune dans laquelle j'habite pour inscrire mes gamins au sport, évidemment. Il y a des gens qui viennent me voir, et c'est normal, ça ne me choque pas du tout. Mais je sais mettre ça à sa juste place. Et donc, moi, je ne pense pas que ça m'ait changé. La seule chose que ça met en évidence, c'est la responsabilité qu'on a. Parce que quand vous dites quelque chose au 20 ans de TF1, mais ça impacte 3, 4 millions de personnes. À l'époque, quand j'ai fait ma première, 8 millions de personnes. C'est une connerie. C'est 8 millions de personnes que vous induisez en erreur.
- Speaker #0
Donc grosse pression quand même.
- Speaker #1
Quand même, il y a une pression qui est quand même... hyper importante parce qu'on a un impact très fort. Et en vrai, notre boulot est aussi responsabilisant parce qu'on a des gens qui s'engagent, qui mettent parfois leur vie en péril, en danger, pour vous rapporter quelque chose que vous, vous devez présenter au public parce que c'est sa destination finale. Ça, c'est une sacrée responsabilité. Vous devez être à la hauteur aussi pour l'engagement et pour le travail de tous ces gens-là, de tous ces reporters. Moi, la présentation, c'est un travail que j'ai toujours aimé faire. Je n'ai pas fait que ça dans ma carrière, peut-être en parler, mais j'en ai fait beaucoup et j'ai toujours aimé le faire, notamment parce que c'est aussi un maillon de la chaîne qui est un maillon important.
- Speaker #0
Mais le fait que toi tu arrives au 20h, ça a eu aussi un impact en France, parce qu'il faut se remettre... C'était en quelle année exactement ? 2006. 2006, d'avoir un black qui présente le 20h, ça a changé beaucoup de choses dans la tête des Français. Qu'est-ce que toi tu as pu ressentir par rapport à ça ?
- Speaker #1
Alors je ne me suis pas chargé de cette pression là au moment de ma première. Je ne me suis pas dit : "Harry, tu as la responsabilité de l'image de tous les Renois de France et de Navarre, et si tu te plantes, tu les grilles tous." Ça n'aurait pas été possible. En revanche, évidemment comme conséquence c'est quelque chose que j'ai à l'esprit, que j'assume complètement et dont je suis assez fier même. Il faut qu'on se dise que notre travail n'est pas neutre. Quand vous montrez quelque chose d'inique, d'inacceptable, vous provoquez de la réaction. Et cette réaction peut permettre aussi d'améliorer la société. Et donc moi effectivement, par le fait que je suis qui je suis, en faisant mon boulot normalement, j'ai eu un impact sur la société et c'est vrai. Là tu vas me faire partir dans des trucs de malade mais...
- Speaker #0
Vas-y, vas-y pars dans les trucs de malade.
- Speaker #1
Aujourd'hui je fais de la métaphysique, j'écris de la métaphysique. Oui, tu as écrit un livre, deux livres sur la métaphysique. J'ai écrit deux livres sur la métaphysique et le troisième est en cours de finition. Mais au niveau quantique, je vais juste dire ça parce que le mot quantique ça fait peur déjà, il ne faut pas avoir peur, n'ayez pas peur. Au niveau quantique, quand on observe, on change la nature de la réalité quantique qu'on observe. C'est-à-dire ? Il y a des informations qui apparaissent, qui n'apparaissaient pas avant l'observation. C'est assez bizarre, mais c'est comme ça. Quand on observe cette particule, les informations qui sont indéterminées se déterminent.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Du fait de l'observation.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et je pense que c'est pareil quand on observe une situation à notre échelle, à l'échelle plus réelle. Le fait simplement d'observer une situation, même si c'est infime, ça permet de la faire bouger, de la faire évoluer. Et encore plus quand on partage cette observation avec plein de gens. qui vont réagir et ça impacte la réalité. - Le fait de regarder,
- Speaker #0
de base, ça impacte la réalité.
- Speaker #1
- Ça impacte la réalité. Même si c'est quelque chose d'infime, ça impacte la réalité. J'ai eu la chance, et d'ailleurs c'est une expérience qui m'a vachement enrichi, de faire ce qu'on a appelé les immersions, c'est-à-dire des rencontres avec des gens qui sont dans des communautés...
- Speaker #0
- Tu étais le premier présentateur à faire ça. - En France. - Ça s'appelait "En immersion" et toi tu allais donc en immersion chez des gens, dans des situations assez particulières.
- Speaker #1
Donc nous on a fait ça, on l'a appelé en immersion et par exemple j'ai fait une immersion avec des SDF, je n'ai pas changé leur vie et c'est quelque chose de compliqué de se contenter d'être un observateur dans certaines situations.
- Speaker #0
Et c'est difficile parfois.
- Speaker #1
C'est difficile parce que les gens t'ont envie de les aider. Bien sûr t'as envie de les aider mais tu ne peux pas, ce n'est pas ton rôle.
- Speaker #0
De temps en temps... Ton rôle c'est d'observer ? Oui.
- Speaker #1
Si tu les aides, tu changes le truc que tu tournes.
- Speaker #0
Oui, mais c'est souvent après que tu les aides.
- Speaker #1
Alors après, oui, ça peut arriver. Effectivement, après, ça peut arriver. Mais typiquement, il y a une séquence où le premier matin où je vais voir un de mes persos SDF, il dort dans un parking, il a plein de valises et... Il a trop de valises pour toutes les prendre d'un seul coup. Donc il en prend deux, il fait 150 mètres, il retourne derrière, il en prend deux autres. Après il reprend les deux premières et tout. Tu te dis j'ai envie d'aller prendre une valise. Ben non je peux pas, je fais l'aller-retour avec lui en fait.
- Speaker #3
C'est à vous ça aussi ?
- Speaker #2
Oui. Alors là vous allez aller où là ?
- Speaker #3
Là, directement à mon endroit de manche.
- Speaker #0
Ben ça raconte sa vie, ça raconte l'histoire.
- Speaker #1
C'est pour montrer la réalité des choses. Et ça, cette façon d'observer en interagissant verbalement, mais sans déformer cette réalité, c'est quelque chose qui est très important parce que ça permet à celui qui regarde de mesurer.
- Speaker #0
Mais ça, les gens ne savent pas que nous, les journalistes de terrain, on fait tout pour rester le plus en arrière possible. C'est ce qu'il fait aussi un bon journaliste. Donc toi, dans les immersions ? Quelles sont les séquences qui t'ont le plus marqué ?
- Speaker #1
Il y en a beaucoup parce que, et je suis sûr que si vous posez la question à tous les présentateurs qui ont été reporters, ils vont vous dire que leurs plus grandes émotions ça n'a pas été à l'antenne, ça n'a pas été sur le plateau. Les émotions tu les vis surtout au contact des gens sur le terrain. Et dans les immersions c'était un peu ce qu'on recherchait aussi parce que l'information c'est du factuel C'est une volonté de neutralité. L'objectivité, moi j'y crois pas, mais de neutralité. Mais c'est aussi de l'émotion, ça passe aussi par l'émotion. Et dans les immersions, c'était hyper fort ce côté-là. Donc que ce soit avec les agriculteurs producteurs de lait, dans la région de Nantes, quand t'es face à un mec qui est passionné par son métier, par la nature, par les animaux, et que ce type qui a un dur, qui a tes oeufs, te livre des choses et qui pleure... Devant sa famille, parce qu'il n'arrive pas à la faire vivre cette famille, parce qu'il n'arrive pas à tirer assez de revenus de son activité, de sa passion. C'est quelque chose qui te prend à la gorge.
- Speaker #2
Et à aucun moment Serge... Vous avez pensé mettre la clé sous la porte ou c'est quelque chose qui vous traverse l'esprit ? Vous dites, ce serait peut-être plus simple de faire autre chose.
- Speaker #3
J'espère que ce sera la dernière solution. Mais avant j'ai envie de me battre, d'y arriver. Mais c'est pas sûr qu'on y arrivera.
- Speaker #1
C'est des moments que tu n'oublieras jamais. C'est des moments que moi, je n'oublierai jamais de toute ma vie. Je parlais des SDF tout à l'heure. Il y a un des SDF qu'on suivait qui s'appelle James, qui était du côté de Bourse. Quand on a appris sa mort, on était effondré. Donc oui, quand tu es... Alors là, c'est un extrême que je ne pensais même pas vivre en faisant ça. Mais quand tu es face à quelqu'un en fin de vie qui te livre ses dernières paroles en tant que personne sur cette terre et qui va tourner le bouton pour faire entrer la solution létale dans ses veines. Tout ça pour témoigner du sens de ce qu'elle fait, de son choix, parce que c'était son choix. C'est en Suisse. En France, c'est interdit. Mais en Suisse, c'est possible. Le suicide assisté existe. Donc oui, c'est des aventures humaines. Alors, c'est parfois des aventures presque tout court, mais c'est des aventures humaines. Et c'est en ça que c'est un métier, pour moi, qui est l'un des plus beaux métiers du monde. parce qu'on est vachement dans l'humain.
- Speaker #0
On vit des choses incroyables,
- Speaker #1
que j'aurais jamais vécues dans ma vie.
- Speaker #0
Dans une vie,
- Speaker #1
oui. Je serais jamais allé en vacances en Afghanistan par exemple. C'est grâce aux immersions que j'ai découvert ce pays. Et puis surtout on est allés voir, on est allés à la rencontre de soldats français et de légionnaires, d'ailleurs il y avait quelques étrangers, pour essayer de comprendre quel sens ils donnaient à ce genre de mission, au fait d'aller sur un théâtre de conflit très loin de la France Qu'est-ce qui les motivait ? Parce que c'était toujours le but des immersions et donc on s'est retrouvé là-bas. J'ai découvert un truc que j'aurais jamais imaginé. On est allé dans une radio afghane dans laquelle il y avait des concours de poésie. Il y avait des concours de poésie tous les samedis. Et tu as les combattants afghans, qui sont des mecs hyper durs, qui cavalent dans la montagne avec des chaussures, tu te dis comment ils font quoi. Ce sont des gens qui sont hyper durs. Ils envoient des poèmes le samedi à cette radio. Quand tu regardes les papiers, mais c'est un truc incroyable, ils dessinent des fleurs roses, il y a plein de couleurs. Ah génial ! Et c'est des poèmes hyper tendres, des trucs d'amour et tout. Et c'est là que tu vois quand même l'humain à quel point il est surprenant. Il est plein de surprises et tu découvres ces surprises quand tu vas faire ce genre de sujet. Et ça, c'est génial parce que ça te permet d'avoir un jugement qui est moins unilatéral sur les gens. Les gens sont complexes, ils ont... souvent des raisons d'agir comme ils agissent, mais ils ne sont pas si différents que nous. On a tendance à mettre les gens à l'extérieur de nous, les gens qui nous semblent abominables, et maintenant ce sont des êtres humains. Et dernière petite anecdote qui me revient, dernière anecdote, Dans l'immersion que j'ai faite en prison, je me suis retrouvé face à face avec des criminels pédophiles, mais pas... enfin des mecs... des vrais dangers publics. Le paradoxe, c'est qu'au moins pour l'un d'eux,
- Speaker #3
j'ai ressenti sa souffrance. Vous êtes, vous avez été un délinquant sexuel ?
- Speaker #2
Ben oui, considéré comme tel.
- Speaker #3
Et ça, on peut pas lutter contre ça ?
- Speaker #2
Ce monstre intérieur est dur à tuer. Faut que je l'étouffe celui-là, que je l'étrangle.
- Speaker #4
C'est fait ? C'est en cours ? C'est un projet ?
- Speaker #2
Ah non, je le tue petit à petit. Ce qui est dur, tu la tues.
- Speaker #1
C'est-à-dire que j'ai été pendant un moment en empathie avec un mec qu'il ne faut pas laisser sortir. Avec un mec hyper dangereux et qui évidemment doit rester enfermé.
- Speaker #0
Il faut réussir à créer un lien. avec la personne que tu interviews. Effectivement, quand c'est des pédophiles ou des criminels ou des meurtriers, parfois c'est difficile. Mais à partir du moment où tu arrives à créer ce lien, tu sais que ton interview va être bonne. Et des fois, c'est dur. Des fois, on n'y arrive pas. Et quand on y arrive, c'est bon.
- Speaker #1
Moi, quand j'avais fait la première immersion qu'on a faite, c'était dans des cités de banlieue. Ce n'était pas facile. C'était chaud. C'était chaud, mais on y arrivait. On s'est fait chourrer notre caméra, on a dû... les grands frères nous l'ont rapporté. Enfin c'était compliqué. Mais on a pu le faire. Maintenant dans certains quartiers tu rentres même pas. Ou tu rentres avec les flics. Tu rentres in bad id avec la police.
- Speaker #0
Et là tu te fais caillasser quand même.
- Speaker #1
Encore plus. S'ils ont moins confiance dans les journalistes, ça va être plus compliqué d'avoir des accès et de faire certains sujets. Après, tu vois, dans les immersions, moi j'ai traité le libertinage comme j'ai traité les traders. C'est-à-dire avec une volonté... Ah ouais, carrément ! Ah mais ouais, non mais moi ma volonté c'est de comprendre... C'est pas le même délire ! Et toi t'étais avec eux ? Mais c'est...
- Speaker #0
T'étais avec eux dans la soirée ? Non, non, j'étais avec eux dans les boîtes.
- Speaker #1
Non, non, non, c'est pas dit ma vie. Non, non, j'étais habillé. Mais j'ai été accepté comme j'étais avec la caméra.
- Speaker #2
On peut rester 5 minutes avec vous pour poser les 3 questions ?
- Speaker #0
Oui, bien sûr.
- Speaker #2
Avant de vous laisser...
- Speaker #1
Alors ce soir c'est comment ?
- Speaker #0
C'est très bien, comme d'habitude. Comme d'habitude ?
- Speaker #1
Pas plus, pas moins ?
- Speaker #0
Ah si,
- Speaker #4
un peu plus. Vous êtes là ?
- Speaker #3
Alors vous êtes des habitués ? Oui. Ça fait combien de temps que vous faites partie de cette communauté libertine les uns et les autres ?
- Speaker #1
14 ans. Nous deux ans. Deux ans ? Une petite année pour nous. C'était ça la grande force de ce format, c'est qu'on n'était jamais en caméra cachée, on a jamais essayé de... Je vais voir les libertins, ce n'est pas pour voir des seins et des fesses. J'en ai vu.
- Speaker #0
Mais quand même ! J'en ai vu,
- Speaker #1
ils s'imposaient même à ma vue.
- Speaker #0
Tu ne pouvais pas les éviter ?
- Speaker #1
Mais moi, ma volonté c'était de comprendre. C'était de comprendre pourquoi ces gens-là vivaient ça comme ça. Comment ils vivaient le regard qu'on pouvait avoir sur eux. Est-ce que ça a été compliqué ? Toujours des motivations de compréhension. Au même titre que quand tu vas voir les traders, tu te dis est-ce qu'ils sont fiers de ce qu'ils font ? Comment ils perçoivent le regard des autres sur ce qu'ils font ? C'est presque les mêmes questions dans un contexte extrêmement différent. Mais alors moi, je voudrais aussi te poser à mon tour quelques questions.
- Speaker #0
Ah là là ! Ouh là là !
- Speaker #1
Non mais sur le déclic, comment cette idée est venue ? Pourquoi tu as décidé de faire ce média ?
- Speaker #0
Je me suis rendu compte qu'il y avait plein de gens qui ne savaient pas du tout ce que c'était que le journalisme de terrain. Et l'idée m'est venue, je me dis mais je connais un tel et lui il lui est arrivé ça, Il nous arrive des trucs drôles, il nous arrive des trucs dangereux, il nous arrive des trucs tristes, il nous arrive des trucs incroyables. La vie. Et ça, les gens ne le savent pas. Et on a reçu ici des journalistes qui ont vécu des trucs de malade mental.
- Speaker #1
On livre aux gens dans nos reportages que le dixième des aventures qu'on vit en fait. Je voulais justement te poser une question sur, encore une fois, le côté humain de notre métier. Toi tu avais la particularité, parce que ce n'est pas toutes les reporters qui... fonctionne comme ça, de partir seule sur le terrain. T'étais toute seule. Tu tournais, t'avais la caméra, tu posais des questions, tu faisais tout. Et tu es partie parfois sur des terrains un peu loin de Paris, etc. Est-ce que ça t'a apporté des choses ? Alors déjà, comment tu l'appréhendais ? Est-ce qu'il y avait un peu de pression ? Est-ce que tu flippais ? Est-ce que ça t'a apporté des choses ? D'être comme ça, toute seule, dans des situations compliquées ?
- Speaker #0
Au début, moi j'ai commencé comme tout le monde. Donc souviens-toi, il y a un peu plus de 20 ans, on partait à trois. ingénieur du son et cameraman. Après on n'est plus, pour des raisons économiques, partis qu'à deux. Et il y a eu quelques reportages où j'étais déçue de l'image. C'est à dire que le cameraman ne filmait pas exactement ce que moi je voulais. Puis des fois c'était des... Je suis tombée sur des boulets. Enfin bref. Surtout quand on part... On ne donnera pas de nom. En fait le truc, c'est que tu vas partir parfois trois semaines à l'autre bout du monde. Et tu vas te retrouver 24-24 avec une personne que tu connais pas la plupart du temps, que tu vas rencontrer à l'aéroport. Et tu es tout le temps avec lui. Du petit déjeuner jusqu'au soir, il y a juste la nuit où t'es pas avec cette personne. Et si avec cette personne pour une raison ou pour une autre ça le fait pas, que tu vas pas forcément t'entendre ou que t'as rien à lui dire, bah ça peut vite devenir un enfer. Et si en plus la personne dans le boulot ça colle pas, c'est vraiment l'enfer. Et tu rentres après en montage et tu te retrouves en plus avec des images qui te plaisent pas donc je dis non, c'est bon je pars seule. Donc c'était il y a... C'était en 2015. Aujourd'hui,
- Speaker #1
c'est plus courant. Pour des raisons de prod souvent.
- Speaker #0
Pour des raisons d'argent. Mais toi,
- Speaker #1
tu as précédé ce mouvement. Tu as décidé de partir toute seule.
- Speaker #0
J'ai décidé de partir toute seule. Une femme. Il y avait à l'époque déjà des JRI, des journalistes reporters d'image qui étaient des hommes. Il y en avait quelques-uns. Il n'y avait quasiment pas de femmes. Parce que les productions me disaient non, tu ne pars pas toute seule. Non, tu comprends, c'est dur.
- Speaker #1
Même pour des questions de sécurité ?
- Speaker #0
Et puis il y avait aussi un truc, tu sais les caméras c'est lourd et comment tu vas faire. Oui c'est vrai il peut t'arriver des choses, une femme seule etc. Je partais beaucoup aux Etats-Unis à l'époque.
- Speaker #1
Et c'est un avantage ou un inconvénient de partir seule ?
- Speaker #0
Il y a les deux. Moi je pense que c'est plus un avantage parce que quand t'arrives aux Etats-Unis au fin fond du Vermont que... Ils voient une petite Française arriver toute seule avec son sac à dos, son pied, sa caméra et qui lui disent : "Voilà, je suis venue pour te filmer." Ils disent tous oui. En plus ils ont envie de t'aider. Ils te voient avec tes sacs et tu dis : "Bon bah vas-y viens, je vais t'aider, alors qu'est ce que tu veux que je fasse ? " etc. Tout de suite.
- Speaker #1
Donc ils se livrent plus ?
- Speaker #0
Ils se livrent plus puis tu peux rentrer dans leur intimité. Donc oui c'est un avantage. Après l'inconvénient c'est qu'il y a des moments... en fait c'est con mais l'inconvénient c'est plus tous les à côté du tournage. C'est que prendre ta voiture, prendre un avion, arriver à l'aéroport, arriver à l'hôtel, le check-in, le check-out, rouler pendant 400 bornes tout seul, ça peut être de nuit, ça c'est chiant.
- Speaker #1
C'est de l'énergie de faire un reportage, les gens ne s'en rendent pas forcément compte. C'est une énergie de fou quoi.
- Speaker #0
Ah c'est un truc de fou et puis en plus...
- Speaker #1
Quand tu rentrais t'étais cramée.
- Speaker #0
Ah t'étais cramée. Et en plus si tu veux que les gens ils te donnent, il faut donner. Il faut que t'arrives, c'est pas genre t'arrives tu leur dis vas-y parle moi. Il faut que tu leur expliques voilà moi je veux ci, je veux ça, je vais faire ça pour telle raison, moi je crois qu'il faut parler etc. Et ce qui te donne, ce qui te demande le plus d'énergie finalement, c'est plus le rapport humain que de sortir ta caméra et de filmer. Et c'est ça qui va faire la différence. C'est si les gens, tu les regardes dans les yeux et tu leur dis, parce que les gens ne te font pas forcément confiance, je te promets, je te jure que ce que tu vis, le mieux que je peux et je vais y mettre tout mon cœur, c'est bon. Et vu que moi j'y mets mon cœur...
- Speaker #1
Ah oui,
- Speaker #0
il faut mettre du cœur. Donc ouais, moi j'ai fait ça, j'ai fait ça pendant dix ans. Et donc voilà, maintenant je retravaille avec des caméramans, mais j'en ai trouvé deux, trois que j'aime bien, qui rigolent et qui tournent bien.
- Speaker #1
Et est-ce que tu peux nous parler aussi de... Parce qu'il y a la partie tournage, confrontation au terrain, il y a la partie qui est hyper importante, qui est la partie d'enquête, qui est préalable. au tournage ? Cette partie, elle est essentielle.
- Speaker #0
C'est le plus important. C'est l'enquête qui fait tout. Si tu as une bonne enquête, tu auras un bon tournage et tu auras un bon montage. Et l'enquête, c'est vachement intéressant aussi parce qu'on va te dire, fais-moi... J'aimerais que tu me fasses un reportage sur la maltraitance des handicapés. J'aimerais que tu me fasses un reportage sur la crise financière. Donc pendant un mois, deux mois, trois mois, selon le format que tu faiss, pour devenir expert dans la crise financière. Et le vulgariser, l'envoi accessible à tout le monde, parce que c'est ça.
- Speaker #1
Quelqu'un qui serait un spécialiste, le risque, ce serait qu'il rentre dans quelque chose de trop technique.
- Speaker #0
Non, non, il faut le vulgariser. Lui, c'est notre regard,
- Speaker #1
justement, un peu de gens qui se sont évidemment informés sur la question, mais quand même qui sont à l'extérieur et qui savent qu'ils doivent parler à des gens qui n'y connaissent rien.
- Speaker #0
Et il y a ça, et la deuxième partie la plus difficile, c'est de convaincre les gens de les filmer. Donc tu les appelles, tu dis : "Bonjour, je m'appelle Esther, je suis en reportage sur CI. J'aimerais raconter ci et ça." Et 9 fois sur 10, enfin ça dépend, mais souvent ils ne veulent pas. Et là rentre toute la partie de négociation, de conviction. Alors chacun a ses méthodes. Moi ma méthode c'est de me mettre à la place de la personne que je veux filmer. Quel intérêt j'aurais à sa place d'être filmée ? Et évidemment je vais appuyer sur ces points-là. Je vais essayer de trouver les choses qui peuvent le convaincre et des fois Ça peut te prendre un mois, deux mois, trois mois. Et puis même jusqu'au moment, tant que tu ne l'as pas devant ta caméra, la personne a pu refuser. Ce que beaucoup de gens ne savent pas c'est qu'on est vraiment passionnés en fait. On adore ça. Ça nous dépasse en fait. On ne fait pas ça pour l'argent parce que ce n'est pas un métier, contrairement à ce qu'on pourrait croire, où on gagne beaucoup d'argent. On ne fait pas ça non plus pour la fame parce que justement en plus nous on est derrière la caméra. On fait ça parce qu'on croit en des choses Parce qu'on a envie de défendre des valeurs, parce qu'on a envie de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Et c'est cette passion parfois qui nous pousse à pouvoir prendre des risques alors qu'on ne devrait pas.
- Speaker #1
Une vraie vocation, sens noble du terme, et c'est bien de rappeler aux gens qui nous regardent, aux plus jeunes, que c'est ça d'abord le moteur du journaliste, de base. Ce sont tous ces moteurs-là que tu mets en avant avec Pressroom. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter à Pressroom ? Qu'est-ce que tu aimerais toi, dans les mois, les années qui viennent pour ce média ?
- Speaker #0
Moi j'aimerais que les gens se rendent compte que les journalistes de terrain, on a déjà une vraie utilité. On est aujourd'hui les seuls à pouvoir dénoncer des scandales sanitaires, économiques, financiers, etc., et qu'on est des vrais gens. On n'est pas les médias.
- Speaker #1
Aujourd'hui, on pense que les médias manipulent l'opinion. On n'est pas là pour manipuler l'opinion.
- Speaker #0
Surtout pas.
- Speaker #1
C'est important que l'opinion reprenne confiance ou garde la confiance dans la figure du journaliste parce qu'il faut des repères. Dans une société, il faut des repères... dans cet amas de data, c'est comme ça qu'on appelle ça, qui nous parviennent, dont certaines sont de l'information et d'autres n'en sont pas. Il faut des repères. S'il n'y a pas de repères, tout se vaut. La vérité disparaît. Tout est vrai, tout est faux. Et ça devient extrêmement compliqué de s'y retrouver. Donc ce que vous faites, les amis Press Room, c'est super important. En tout cas, bravo !
- Speaker #0
Merci Harry.
- Speaker #1
Bravo à Press Room pour l'initiative et on espère que ça va devenir dans les prochaines années. Merci à notre parrain,
- Speaker #0
on a un super parrain, le meilleur parrain. Merci d'avoir écouté cet épisode. Vous pouvez retrouver bien d'autres enquêtes sur notre podcast. A bientôt !