Speaker #2Normal. C'est la décompression. On a survécu à ce mois de juin. Mais à quel prix ? Il a fait 38 degrés dans les salles de classe. Ça sentait un mélange subtil de crème solaire premier prix, de déodorant axe mal maîtrisé et de désespoir pédagogique. Moi, j'adore mon métier, vraiment. Mais sur la fin, si un élève me demandait encore une fois si « On va faire un jeu parce que c'est bientôt fini ? » Je ne répondais plus de rien. J'étais à deux doigts de lui faire copier l'intégralité du bulletin officiel sur le redoublement en écriture inclusive avec les pieds. Bienvenue dans ce podcast où d'habitude je vous explique comment optimiser vos séances, comment briller en inspection et comment faire aimer la grammaire à des adolescents qui pensent que le participe passé est une marque de basket. Mais aujourd'hui j'ai une confidence à vous faire. Une vraie. Maintenant que la poussière est retombée, je ne suis pas le prof parfait. Je ne suis pas le guide lumineux de la pédagogie bienveillante, qui résout les conflits en souriant avec une tisane à la main. Moi aussi je fatigue, moi aussi je fais des erreurs. Et cette année, cette année, j'ai bien failli laisser une partie de moi. Parce qu'on ne vous prépare pas à ça. Le quotidien du prof, c'est devenu une espèce de tapis roulant qui va beaucoup trop vite. Et en plus, quelqu'un a volé le bouton stop. D'abord, il y a les cours. Tu les prépares l'été, tu es fier, tu te dis « Cette année, mon plan est parfait. » Et pendant l'année, tu te rends compte que la société a encore muté. Les élèves ne sont plus les mêmes, leur centre d'intérêt dure le temps d'un TikTok de 6 secondes, ou 7. Et alors, parlons-en de ce 6-7 là. Les 6e-5e, cette génération de gamins de 11 ans qui te parlent de leur gloire, glow-up, de leur flow et de leur santé mentale avec le ton blasé d'un influenceur de 35 ans au bout de sa vie, alors qu'il dorme encore avec une veilleuse Pokémon et qu'il s'effondre en larmes détruits au bout de leur vie parce que quelqu'un leur a piqué leur stylo quatre couleurs. Monsieur, je fais une dépression, mon feutre vert a séché. Mais oui, Kevin. Viens, on va aller voir l'infirmière pour qu'elle te prescrive un bisou magique. Bref, tu adaptes, tu réécris. Et là, au milieu de ton chantier, l'intelligence artificielle débarque. Très bien ! Elle est arrivée comme un éléphant dans... dans un magasin de porcelaine. Toi, tu galères à faire imprimer trois photocopies parce que la photocopieuse est encore en otage. Pendant que tes élèves génèrent des dissertations sur Kant en trois secondes sur leur téléphone sous la table. Tu passes plus de temps à jouer aux experts de la cybercriminalité qu'à enseigner la matière. Et à la fin, il y a la gestion des comportements. On en parle de la frustration, ou plutôt de l'absence totale de la tolérance à la frustration. On est face à la génération élevée à l'éducation positive, mal digérée sur Instagram. Mais monsieur, vous n'avez pas le droit de me dire non, ça heurte mon épanouissement personnel. Ah pardon, excuse-moi d'avoir brisé ton karma en te demandant d'arrêter de balancer ton stabilo sur le tableau. Mais attention, je ne veux pas paraître complètement défaitiste, ni vieux con. Heureusement, il y a des gamins super sympas, mais vraiment, la grande majorité d'ailleurs. Des élèves lumineux, drôles, attachants. Mais vous savez comment notre cerveau de prof est foutu ? Tu peux avoir 28 élèves adorables qui bossent en silence. S'il y en a deux qui décident d'organiser un tournoi de catch au fond de la classe, ton attention est happée par le catch. Les comportements inappropriés agissent comme un trou noir et on finit par ne plus voir ce qui dysfonctionne. Sans compter la santé mentale des élèves. Alors là, je rigole moins. C'est lourd. Très lourd. On se retrouve à gérer des détresses psychologiques immenses, des crises d'angoisse en plein cours, des ados cabossés par la vie. Et nous, au milieu de ça, on a quoi comme formation ? Un pauvre fichier PDF de 3 pages sur l'ENT et un sachet de thé camomille périmé dans la salle des profs. Et c'est là que le bas blesse. On nous bassine à longueur de grands discours sur une meilleure éducation. La société veut des élèves épanouis, résilients, bien dans leur peau. C'est génial, moi j'achète. Mais à quel moment notre institution va comprendre l'évidence ? Tu ne peux pas prendre soin de la santé mentale des élèves. Si tu traites celle des profs comme une variable d'ajustement. Comment tu veux sauver le navire si l'équipage est en train de couler en silence ? La santé mentale, ce n'est pas un luxe de fin de trimestre, c'est le moteur de l'école. Un prof essoré, vidé de sa substance par le manque de reconnaissance, ne peut pas être le repère solide dont les gamins ont besoin. Si on veut vraiment une éducation de qualité, il faut s'occuper d'urgence des deux côtés du bureau. Sinon, on fait juste semblant. Et si en plus de tout ça tu as le malheur d'être prof principal, abat là mon pote, félicitations ! Tu viens de signer pour une saison complète de De Colanta, sauf que Denis Brouillard ne va pas venir te donner un totem d'immunité quand tu seras en train de négocier l'orientation d'un élève avec ses parents convaincus qu'il va intégrer Polytechnique, alors qu'il a 3,2 de moyenne en techno. À la fin de la semaine, tu n'as plus de flambeau à éteindre. C'est ton propre cerveau qui s'éteint. Et c'est là que la vague m'a submergé. Cette charge mentale invisible, sournoise, celle qui fait que tu penses à tes classes en faisant tes courses. en te couchant. Sous la douche, en regardant un film. Le bord du burn-out. Tu te répètes pendant des mois, je tiens, je tiens, encore trois semaines. Mais le corps, lui, il ne ment pas. Et un jour de juin, tu passes la ligne. J'ai pas été violent physiquement, bien sûr, mais j'étais violent verbalement. Une violence douce, tu sais, ce sarcasme bien acéré, bien lâche. Celui qui humilie un élève qui t'a poussé à bout. Un mot de trop, un mot méprisant. C'est vraiment pas le truc dont je suis le plus fier. En fait, j'ai eu honte. Je suis rentré chez moi, j'ai regardé mes fiches de préparation, et puis je me suis dit « Tu es devenu exactement le genre de prof que tu détestais quand tu étais gamin. » Alors qu'est-ce qu'on fait quand on en arrive là ? On fait mine de rien et on continue à distribuer des bons points pendant les vacances ? Non, on s'arrête. Savoir s'arrêter, ce n'est pas abandonner. Prendre du recul, ce n'est pas être lâche. C'est juste se rappeler qu'on est des êtres humain, qui enseigne à d'autres êtres humains. Si votre jauge est vide, vous ne pouvez rien transmettre. Rien, à part votre propre aigreur. Alors profitez de ces vacances, s'il vous plaît, pour lâcher du lest. Oubliez les préparations pour la rentrée. prochaine pendant au moins 3 semaines. Laissez votre boîte mail académique prendre la poussière et l'année qui vient, protégez-vous. Si la séance de vendredi après-midi se résume à regarder un documentaire sur la vie des loutres géantes en Amazonie, parce que vous n'en pouvez plus, faites-le. Si vous devez refuser ce projet interdisciplinaire ultra innovant qui va vous bouffer vos week-ends, dites non. On a le droit de ne pas être parfait. On a le droit d'avoir eu chaud, d'en avoir eu marre et d'avoir fait des erreurs. L'important, c'est d'avoir la lucidité de le voir et d'avoir la décence de s'excuser auprès des gamins quand on a dérapé. Prenez soin de vous pendant ces vacances, vraiment. Si cet épisode un peu spécial vous a parlé, si vous aussi vous vous sentez un peu cabossé au fond de votre transat, ne gardez pas ça pour vous. Partagez ce podcast à vos collègues préférés, ceux qui ont frôlé le court-circuit cette année et qui ont besoin d'entendre qu'ils ne sont pas seuls. Laissez un petit pouce bleu. pouce bleu sur Youtube, 5 étoiles sur Spotify ou Apple Podcast et dites-moi en commentaire comment vous décompressez cet été. C'est bête mais ça aide le podcast à exister et surtout ça montre qu'on rame tous ensemble dans la même galère. Alors reposez-vous bien les collègues. Prof un jour, pédago toujours.