- Speaker #0
Alors, un traumatisme psychique n'est pas seulement un mauvais souvenir, ce n'est pas qu'un événement passé, c'est un changement durable dans le fonctionnement du cerveau. Bonjour et bienvenue sur le podcast de PsyNaptique. Je m'appelle Rachel Ferrer, je suis chercheuse en psychologie et psychologue clinicienne. À travers ce podcast, j'ai envie de créer un pont entre le monde de la recherche scientifique et notre quotidien. La psychologie et les neurosciences regorgent de découvertes passionnantes, mais souvent elles restent coincées dans des articles un peu arides réservés aux chercheurs. Ici, je vais vous aider à les décoder, les vulgariser, et surtout les relier à des thèmes concrets autour de la santé. La douleur, le stress, nos émotions, nos comportements. Alors, installez-vous confortablement, on part. ensemble explorer ce qui se joue dans nos têtes et dans nos vies.
- Speaker #1
Docteur Ferrer, bonjour.
- Speaker #0
Bonjour.
- Speaker #1
Je voudrais vous parler aujourd'hui d'un phénomène qui touche près de 10% des femmes, c'est-à-dire plus de 3,5 millions de Françaises qui souffrent ou souffriront un jour d'un trouble de stress post-traumatique au cours de leur vie. Et ça, c'est selon une étude réalisée par l'Inserm et l'OMS en 2021. Et puis, il y a un autre point qui m'interpelle, c'est que les femmes sont deux à trois fois plus susceptibles de développer un stress post-traumatique que les hommes. Alors, pour certaines, le traumatisme, évidemment, ne s'est pas arrêté à un choc isolé. Il s'est installé, il s'est répété, j'ai envie de dire, il s'est enraciné dans la durée. Et c'est ce qu'on appelle, paraît-il, le trauma complexe. Et ce trauma complexe... toucherait près de 7 millions de femmes. C'est-à-dire qu'au total, ça fait 10,5 millions de femmes, c'est-à-dire entre 15 et 30% de la population féminine. Évidemment, la plupart ne seront jamais diagnostiquées. Alors, pour commencer, comment est-ce que vous définiriez, vous, le trauma psychique ? Et en quelques mots simples, s'il vous plaît.
- Speaker #0
Alors, le trauma psychique, c'est l'effraction psychique qu'un événement va occasionner à force de répétition ou d'intensité. Cet événement, par sa violence, dépasse les capacités du psychisme qui ne parvient pas à le traiter comme une information classique. Et il va figer la personne, que ce soit psychologiquement, mais aussi physiquement. Et donc il va la figer dans ce souvenir. Donc cet événement ne va pas pouvoir être digéré et archivé. On peut prendre l'image, par exemple, de... Si vous êtes en train de regarder une série Netflix, Netflix va planter sur un épisode particulièrement violent. Et à chaque fois que vous voulez regarder les épisodes suivants ou changer de série, cet épisode va en permanence réapparaître sans prévenir. Il interrompt ce que vous êtes en train de regarder, il s'impose à l'écran. Parfois avec toute sa violence d'origine, mais parfois ce sont des extraits confus. des scènes coupées, des bruits, des sensations, sans contexte. Donc l'image est brouillée, le son décalé, et vous ne savez plus si vous regardez l'épisode d'aujourd'hui ou celui d'hier qui s'est glissé dedans. Donc le trauma, c'est ça, c'est une vieille scène jamais archivée, jamais clôturée, qui continue à perturber le reste de la série, donc le reste de votre vie.
- Speaker #1
D'accord, alors l'exemple de la série est très bon, mais je n'arrive pas à comprendre la différence entre... entre le stress post-traumatique, le trauma complexe, le psychotrauma. En fait, quelles sont les différences entre toutes ces notions ?
- Speaker #0
Oui, alors effectivement, il faut approfondir cela. Le psychotrauma, ce qu'on appelle le psychotrauma, c'est une réponse psychique à un événement qui fait effraction dans la perception de la sécurité, dans la perception du lien ou de la cohérence du monde. Donc, il ne donne pas toujours lieu. à un stress post-traumatique. Le stress post-traumatique, lui, il relève d'un diagnostic psychiatrique. Donc, il sous-tend l'ensemble des symptômes qui vont survenir après un choc ponctuel. Par exemple, dans le cas d'un accident ou bien des attentats. Il provoque une reviviscence, c'est-à-dire que la personne va avoir des flashbacks, des hallucinations sensorielles, par exemple, comme des odeurs ou des sons. le trouble de stress post-traumatique va aussi entraîner des cauchemars, de l'hypervigilance et des comportements d'évitement émotionnel ou physique. Le stress post-traumatique, il peut apparaître immédiatement après un traumatisme, mais dans certains cas, les symptômes peuvent se manifester de manière différée, parfois plusieurs mois, voire plusieurs années après l'événement. Et ça, c'est ce qu'on appelle le stress post-traumatique à apparition différée.
- Speaker #1
Alors ça, ça m'interpelle. Comment est-ce qu'on explique ces apparitions tardives ?
- Speaker #0
Alors, il y a plusieurs explications. Tout d'abord, la personne va mettre en place des stratégies inconscientes d'évitement émotionnel. Les personnes se coupent de leurs émotions pour survivre psychologiquement, ce qui empêche l'intégration du traumatisme dans leur mémoire. Cela peut retarder l'apparition des symptômes jusqu'à ce que ces mécanismes de défense s'effondrent. Ensuite, on a ce qu'on appelle l'effet de seuil. Le cerveau peut supporter un niveau de stress jusqu'à un certain point. Mais un événement ultérieur, même mineur, peut alors faire basculer l'équilibre et provoquer l'apparition du stress post-traumatique. C'est ce qu'on appelle l'accumulation de micro-traumatismes ou le déclencheur secondaire. Donc même des changements de vie, la perte d'un emploi, un divorce, une pandémie, peuvent aussi réactiver le traumatisme qui était latent parce qu'ils vont venir réduire les ressources d'adaptation. Et puis, en dernier point, on peut rajouter aussi le soutien social. Un bon réseau de soutien peut temporairement protéger une personne contre les effets du traumatisme. Mais si ce soutien disparaît, à ce moment-là, les symptômes peuvent ressurgir.
- Speaker #1
D'accord. Et pour le trauma complexe ?
- Speaker #0
Alors oui, le trauma complexe, lui, c'est différent. Il est moins connu et pourtant plus fréquent chez les femmes. Il émerge lorsque les violences sont répétées, insidieuses, durables, et souvent dans des contextes de proximité, et très souvent survenues pendant l'enfance. Par exemple, typiquement, c'est un enfant qui va subir des maltraitances ou des agressions sexuelles répétées dans le cadre familial. Et là, ce n'est plus un événement, mais c'est un climat traumatique permanent.
- Speaker #1
Alors, pour... Pour illustrer votre propos, j'aimerais vous faire écouter le passage du film « Les chatouilles » d'Andréa Bescon et Éric Métaillé, qui est sorti en 2018, et qui parle de l'histoire d'Audette, jouée par Andréa Bescon, qui a été agressée sexuellement pendant l'enfance, par évidemment un ami de la famille. Et ce passage concerne un échange avec sa psychologue, qui est interprété par Carole Franck. Je vous laisse écouter et on en discute après.
- Speaker #0
Je vais vous raconter l'homme que j'aime, les viols que j'ai subis quand j'étais môme. Quand on aime, on est capable d'entendre ce genre de choses. Non, non, ça compte de fait, ça. Oui, ce passage montre effectivement comment le trauma va venir modifier notre rapport aux autres et créer un climat d'insécurité relationnelle qui enferme la patiente dans son silence. C'est vraiment ce qui illustre ce passage. Et là, le trauma entraîne des difficultés à faire confiance, à s'engager ou à en rester en lien.
- Speaker #1
Est-ce que le traumatisme psychologique va modifier d'autres éléments dans la personnalité, dans la vie quotidienne de ces personnes ?
- Speaker #0
Oui, le trauma va entraîner différentes choses, notamment une altération de la perception de soi. Le traumatisé peut se sentir diminué, brisé ou différent des autres. On va retrouver une culpabilité pathologique. On va avoir une baisse de l'estime de soi et souvent un désengagement social qui va aller avec. C'est ce qu'on va retrouver notamment chez les victimes d'agressions sexuelles, qui rapportent souvent une perte d'identité et un déracinement intérieur, ou bien une sensation de ne plus se reconnaître. On va aussi retrouver de l'hypervigilance et de la méfiance. La personne va être en état d'alerte permanent. Cela modifie profondément... la personnalité en créant un rapport soupçonneux ou hostile aux autres.
- Speaker #1
Un peu comme un repli sur soi.
- Speaker #0
Un peu comme un repli sur soi, effectivement, et une mise à distance dans la relation. C'est ce qui illustre le passage que vous nous avez fait. On va avoir aussi cette incapacité à ressentir de la joie de manière spontanée. C'est ce qu'on appelle l'anédonie traumatique. Donc ça aussi, ça vient transformer le rapport à soi et aux autres, forcément, et à la vie en général. Donc il y a un vrai retrait émotionnel. Et certaines personnes vont avoir des traits de personnalité qui vont se rigidifier. Donc, on va avoir des personnes qui vont devenir un peu obsessionnelles, perfectionnistes, ultra-contrôlantes. Et ça, bien sûr, on le comprend, c'est dans une tentative inconsciente de se protéger contre un nouveau choc.
- Speaker #1
Des exemples dans la vie quotidienne ?
- Speaker #0
Alors, dans la vie quotidienne, par exemple, on va avoir des personnes qui vont... baser leurs relations sur des croyances autour de « les gens sont dangereux et on ne peut faire confiance à personne » . Voilà. Donc, bien sûr, les relations sociales et affectives sont directement impactées. Donc, toutes les croyances fondamentales autour de la sécurité, de la justice et de la stabilité, et même de l'humanité, sont complètement bouleversées, en fait. Voilà. Donc, on va avoir du coup aussi un impact au niveau professionnel. Donc, on va observer une baisse de concentration, et puis une augmentation d'absentéisme, avec une moindre motivation chez les personnes qui sont exposées à un trauma, avec des sentiments de déconnexion avec des objectifs professionnels. Donc, le trauma va parfois entraîner des changements radicaux de carrière, ou bien une incapacité à retourner au travail aussi. Donc, de manière générale, le trauma peut être associé après à des phénomènes de dépression, d'addiction, des troubles anxieux, des troubles alimentaires. Donc, il y a un risque de suicide accru.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Voilà, pour certaines personnes, notamment dans les traumas de nature sexuelle, des comportements autodestructeurs, avec parfois une sexualité compulsive. et des comportements d'automutilation.
- Speaker #1
D'accord. J'ai quand même, excusez-moi, mais j'ai quand même du mal à comprendre comment un simple souvenir peut provoquer autant de dégâts.
- Speaker #0
Traumatisme psychique n'est pas seulement un mauvais souvenir. Ce n'est pas qu'un événement passé. C'est un changement durable dans le fonctionnement du cerveau.
- Speaker #1
Expliquez-moi comment, enfin la différence entre le fonctionnement d'un cerveau bonne santé et celui d'un cerveau traumatisé.
- Speaker #0
Alors, dans un fonctionnement sain, lorsque vous vivez une situation banale, toute expérience sensorielle ou émotionnelle va suivre un circuit du traitement de l'information. Les sens vont capter l'information, la vue, le son, le toucher. Le thalamus va trier les signaux pour les envoyer aux bonnes zones du cerveau. Le cortex préfrontal, qui lui est censé analyser, donner du sens, mettre en perspective, il va faire son travail normalement. L'hippocampe va classer l'expérience dans la mémoire autobiographique, c'est-à-dire dans l'histoire de vie du patient. Et l'amygdale, elle, elle va détecter l'éventuelle charge émotionnelle et elle va réguler la réponse à cette charge émotionnelle. Donc, la réponse à la charge émotionnelle, c'est soit je reste calme, je rentre en lien avec les autres ou bien je suis dans la fuite ou le combat. Voilà, donc là, dans une situation banale, Le souvenir, il est traité, il est daté, il peut être rangé et archivé. En revanche, en situation de traumatisme, l'information sensorielle va être brutale, elle va être chaotique, et du coup, elle est perçue comme une menace de mort imminente. Donc là, le cortex préfrontal, rappelez-vous, qui est censé donner du sens à la situation, lui, il va être... désactivé sous l'effet du stress extrême. Donc déjà, je ne peux pas donner de sens à ce qui se passe. L'hippocampe, lui, il ne va pas arriver à encoder le souvenir de manière temporelle, et il n'arrive pas à le classer dans les événements du passé. Donc c'est ce qui explique qu'il va y avoir le souvenir va être vécu comme une situation du présent. Et l'amidale, elle, elle va rester en alerte émotionnelle maximale. C'est ce qui explique qu'ensuite, le trauma n'est pas digéré. Il reste bloqué dans le système nerveux sous forme de fragments sensoriels, mais aussi des fragments émotionnels qui ne sont pas intégrés. Donc, le système nerveux va tenter de relancer le traitement de l'information et donc, il va produire des flashbacks, il va produire des cauchemars. Mais il ne parvient pas à archiver ce souvenir.
- Speaker #1
Alors, ça me fait penser à un témoignage que j'ai entendu l'autre jour, que je voudrais vous faire écouter, qui est celui d'une femme qui s'appelle Aurélia. Et j'en dis pas plus, vous me direz après ce que vous en pensez.
- Speaker #2
J'étais assise dans une pièce entourée de gens que je connaissais, mais c'est comme si tout s'était mis à floutir autour de moi. Le son devenait sourd, comme si j'étais sous l'eau. Je voyais des bouches bouger, mais je n'entendais plus vraiment. Je sentais mon corps là, mais c'était comme si je l'observais de l'extérieur. Comme si je regardais un film dans lequel j'étais l'actrice mais pas vraiment présente. Je savais que j'étais en sécurité et qu'il ne se passerait rien de dangereux, mais mon cerveau, lui, il réagissait comme si je devais fuir. Complètement déconnectée. Après coup, je n'arrivais même plus à me souvenir de tout ce qui avait été dit. J'étais partie sans tuer la pièce.
- Speaker #0
Alors, oui, le témoignage d'Aurélia, lui, il décrit ce qu'on appelle la dissociation. La dissociation, c'est un des mécanismes de défense les plus puissants et les plus méconnus, d'ailleurs, du traumatisme psychique. C'est un processus qui permet à une personne de se déconnecter d'une expérience perçue comme étant insupportable, que ce soit émotionnellement, sensoriellement ou cognitivement. Si on doit utiliser des termes simples, c'est un... découplage entre ce que l'on vit et ce que l'on ressent.
- Speaker #1
D'accord, merci.
- Speaker #0
Voilà, donc c'est un mécanisme de survie automatique. Donc, si je ne peux pas fuir ou si je ne peux pas lutter, le système nerveux, pour me protéger, toujours dans ma vision de protection, va enclencher un mode de figement. Donc là, le corps se fige et l'esprit s'échappe. C'est ce qu'expliquent souvent les victimes d'agressions sexuelles aussi. où elles vont expliquer qu'à ce moment-là, elles ne sont plus dans leur corps au moment du viol, par exemple. Bien sûr, ça les sauve sur le moment, parce que sinon, tout ce qui se produit physiologiquement, on sait qu'aujourd'hui, ça pourrait tuer la personne, tellement c'est violent. Et donc, cette dissociation, elle permet de rester en vie. Mais le problème, c'est qu'elle laisse des traces.
- Speaker #1
Alors, avec des mots simples... Est-ce que vous pouvez m'expliquer qu'est-ce qui se passe exactement dans le cerveau à ce moment-là ?
- Speaker #0
Alors, sur le plan neurophysiologique, le système parasympathique va prendre le relais et va induire ce qu'on appelle un shutdown, c'est-à-dire un ralentissement vital et une anesthésie émotionnelle. Et comme je vous l'ai dit, le cortex préfrontal va se déconnecter et les signaux émotionnels vont aussi être court-circuités. Toutes les zones cérébrales qui sont liées à la conscience de soi et à l'intégration sensorielle vont être inhibées. C'est ce qui explique ce sentiment de flotter au-dessus de son corps.
- Speaker #1
Concrètement, comment les femmes savent si elles sont en dissociation ?
- Speaker #0
On va retrouver chez ces femmes un sentiment de vide, des pertes de mémoire partielle ou totale sur l'événement. l'impression d'être en dehors de soi-même, ce qu'on appelle la déréalisation ou la dépersonnalisation. Elles vont mettre en place des comportements automatiques et elles expliquent être sans émotions, avec des moments de trou noir dans la journée. Souvent, on va entendre dans le discours des patientes, « je me vois comme si j'étais ailleurs, je ne ressens rien, même quand je devrais pleurer, je me fige, je n'arrive plus à parler » , par exemple. Ça, c'est ce qu'on va retrouver dans le discours. Ou bien cette sensation d'être comme dans un rêve, en fait. Voilà, donc ces symptômes ne relèvent pas de la folie ou de l'inattention, c'est vraiment des traces biologiques d'un passé qui n'a pas pu être digéré. Et alors, la spécificité quand même de cette dissociation dans le trauma complexe, quand il s'est installé dans l'enfance, c'est qu'elle devient un mode de fonctionnement régulier. Donc la dissociation, elle ne s'installe plus uniquement en cas de danger immédiat, mais ça devient un mode de fonctionnement dans la vie quotidienne. Que ce soit au travail, dans les relations, ou parfois dans des soins médicaux, la personne va fonctionner sur ces modalités dissociatives.
- Speaker #1
Cette dissociation, comme vous dites, elle peut s'installer longtemps chez la femme ?
- Speaker #0
Oui, elle peut s'installer sur une longue durée, parfois pendant des années, voire des décennies, surtout lorsqu'elle est liée à un traumatisme profond ou répété.
- Speaker #1
J'ai déjà entendu parler, j'en ai eu des témoignages, de personnes qui parlent d'une forme d'amnésie concernant l'événement traumatique.
- Speaker #0
Alors oui, la question de la mémoire est vraiment au cœur du trauma psychique. L'amnésie traumatique, c'est une forme spécifique d'oubli par un mécanisme de défense neurobiologique. C'est une incapacité qui peut être partielle ou totale d'ailleurs à se souvenir d'un événement traumatique qui pourtant a été réellement vécu. Donc bien sûr, c'est défensif, c'est involontaire, c'est inconscient, mais ça peut être réversible. Mais là aussi, l'amnésie traumatique peut durer des années, voire des décennies. Ça concerne beaucoup de personnes ? On relève jusqu'à 50 à 60 % des victimes de violences sexuelles dans l'enfance qui présenteraient une forme d'amnésie traumatique. Et elle est particulièrement fréquente dans les traumatismes complémentaires. complexes, les abus intrafamiliaux ou encore les contextes d'emprise.
- Speaker #1
D'accord, c'est assez étonnant parce que tout à l'heure, vous parliez au contraire d'un souvenir qui ne s'effaçait pas.
- Speaker #0
Oui, et ça c'est autre chose, ça c'est la mémoire traumatique. Elle désigne l'inverse de l'oubli, c'est-à-dire un souvenir qui est envahissant, qui ne se désactive pas, même des années plus tard.
- Speaker #1
Mais alors, est-ce qu'une femme peut à la fois être dans une amnésie traumatique et dans une mémoire traumatique ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
C'est le paradoxe un peu.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Alors, ces deux phénomènes ne sont pas opposés. Ils sont complémentaires et ils peuvent coexister chez une même personne selon les moments. Donc, une personne peut ne pas se souvenir consciemment d'un événement traumatique. Donc là, on est dans l'amnésie. Mais elle peut revivre ce même événement sous forme de flash, de cauchemar, d'angoisse ou de comportement répétitif. Et ça, c'est la mémoire traumatique.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Donc, ça crée quelque chose d'étrange. C'est-à-dire que les femmes vont nous dire « Je ne me souviens pas, mais je ressens tout. » Donc, elles sentent qu'il s'est bien passé quelque chose, que le corps se souvient parce qu'il réagit de manière violente à certaines situations, mais la tête n'arrive pas à expliquer, à donner des images de l'événement.
- Speaker #1
Je disais tout à l'heure en introduction que les femmes sont deux à trois. trois fois plus à risque pour développer un stress post-traumatique. Comment est-ce que la science explique cela ?
- Speaker #0
Si les femmes sont plus touchées par le stress post-traumatique ou bien le trauma complexe, ce n'est pas parce qu'elles sont fragiles ou émotives, c'est parce qu'elles sont davantage exposées à certaines violences, notamment les violences sexuelles ou les violences conjugales ou psychologiques, qui sont les plus fortement liées aux troubles de stress post-traumatique.
- Speaker #1
Ce n'est pas parce qu'elles sont moins fortes.
- Speaker #0
Voilà, ça n'a rien à voir. En revanche, il faut savoir quand même que leur cerveau va réagir différemment au stress parce qu'il est biologiquement plus sensible aux émotions négatives, notamment sous l'influence des hormones, ce qui peut aggraver des symptômes comme la revivissance ou la dissociation.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Voilà. Alors, il faut quand même rajouter qu'il y a une dimension sociale, c'est-à-dire aussi qu'on apprend très tôt aux femmes à minimiser leur douleur, à se taire ou à ne pas déranger. Alors, le résultat, c'est qu'elles mettent plus de temps à demander de l'aide et qu'elles ont une tendance à culpabiliser, alors que, par exemple, elles ont été victimes d'un viol et elles portent en elles une culpabilité. Et puis, il y a la peur de ne pas être crues. Donc là, c'est très difficile à ce moment-là de pouvoir régler rapidement des éléments qui pourraient donner lieu à un stress post-traumatique. Donc voilà, ça c'est la dimension sociale. Donc les femmes ne sont pas plus vulnérables, mais déjà elles vivent dans un contexte social où il y a plus de risques d'être traumatisées quand on est une femme. de ne pas être entendue. Et puis, il y a une biologie qui fait qu'il y a plus de risques d'avoir des réponses émotionnelles intenses à la situation.
- Speaker #1
Alors là, on vient de décrire tous les symptômes, de les expliquer. Mais maintenant, ce qui nous intéresse, ce qui intéresse nos auditrices, évidemment, c'est les solutions thérapeutiques. Quelles sont-elles ?
- Speaker #0
Le traitement du traumatisme psychique en particulier... dans sa forme complexe, nécessite une approche multidimensionnelle. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il faut comprendre que le trauma ne touche pas seulement la mémoire. Il dérègle la régulation émotionnelle, il fragilise les schémas relationnels, il perturbe le corps et le rapport au corps, et il morcelle la continuité de soi dans le temps. Donc il va falloir aussi envisager de travailler autour de tous ces axes. Il y a plusieurs approches thérapeutiques qui ont fait leur preuve et qui ont démontré leur efficacité dans la prise en charge du trauma.
- Speaker #1
Qui sont des techniques.
- Speaker #0
Qui sont des techniques thérapeutiques. On a le MDR qui est quand même aujourd'hui très connu. qui agit sur le retraitement adaptatif des souvenirs. On va utiliser notamment les mouvements oculaires, une stimulation bilatérale.
- Speaker #1
Le MDR, ça se passe en séance. C'est l'hypothérapeute et la patiente.
- Speaker #0
Exactement. Là, on va aider, grâce à cette technique, à relancer le fameux traitement de l'information, comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, qui n'a pas abouti. Voilà, donc on sait aujourd'hui que l'EMDR est extrêmement efficace. Il y a aussi la technique qu'on appelle ICV, l'intégration du cycle de la vie, qui, elle, restaure une ligne du temps interne chez les personnes qui sont très dissociées. Ça permet de replacer le trauma dans l'histoire de vie.
- Speaker #1
Là encore, c'est une thérapie entre le praticien et le...
- Speaker #0
Oui, tout le monde face à face. On a le somatic experiencing qui, lui, va libérer l'énergie traumatique qui est figée dans le système nerveux.
- Speaker #1
On fait sortir tout le mal,
- Speaker #0
c'est ça ? Oui, comme ça, c'est très magico-religieux. C'est des techniques où, effectivement, on va essayer de libérer le corps de sa... de la mémoire traumatique et du poids. On va aider le système nerveux à se réguler différemment. Il y a aussi les TCC, les thérapies comportementales et cognitives avec la thérapie des schémas où on va s'attaquer notamment aux blessures d'attachement qui sont enracinées, qui donnent lieu à des traumas qui sont les conséquences de traumas relationnels. On a vraiment cette technique intéressante. Il y a aussi la thérapie de la reconsolidation émotionnelle, ce qu'on appelle aussi la méthode Brunet, où là, on va associer la réactivation contrôlée du souvenir à l'administration d'un bêta-bloquant.
- Speaker #1
D'accord, donc on mixe un peu la thérapie psychologique et la chimie des psychiatres. Voilà,
- Speaker #0
donc on va utiliser le propranolol pour... atténuer la réponse émotionnelle à l'exposition du trauma et pour éviter une refixation en fait, dans la mémoire de ce trauma. Et puis, je peux peut-être vous parler d'une dernière qui n'est pas encore très connue et peut-être pas assez diffusée. C'est la méthode TRE. TRE pour Tension and Trauma Releasing Exercise, c'est-à-dire c'est une méthode corporelle qui vise à déclencher des tremblements neurogéniques. Les tremblements sont un mécanisme naturel du corps chez le mammifère pour relâcher le stress et la tension profonde et pour éviter après justement ce figement.
- Speaker #1
D'accord, éviter l'assidération.
- Speaker #0
Voilà, le fait de trembler, si vous observez un mammifère dans la nature, vous allez voir que... Il est chassé, finalement il arrive à échapper à son prédateur et vous allez observer qu'il va se mettre à trembler quelques minutes et après il reprend le cours de sa vie.
- Speaker #1
C'est sa réponse corporelle.
- Speaker #0
C'est sa réponse corporelle et on s'est aperçu que cette réponse-là, elle l'empêchait aussi de figer le trauma.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Donc on la reconstitue, on redéclenche ces tremblements neurogéniques.
- Speaker #1
Ce n'est pas violent en plus, c'est assez intéressant.
- Speaker #0
Ce n'est pas violent et puis ça permet aussi de ne pas forcément réexposer les personnes au trauma directement. C'est-à-dire que le travail est surtout corporel. Il est accompagné bien sûr par un thérapeute, mais on n'est pas obligé de venir reparler du trauma. Donc pour certains patients, c'est plus intéressant de repasser par ces techniques psychocorporelles. Oui,
- Speaker #1
parce que ça traumatise de reparler.
- Speaker #0
Le risque, c'est de créer une retraumatisation si vous avez un thérapeute qui n'est pas bien formé ou qui n'utilise pas correctement ces outils-là. Voilà.
- Speaker #1
Bien, je crois qu'on a fait le tour du sujet. J'espère que ça a passionné nos auditrices, nos auditeurs. J'espère qu'il y a des hommes qui écoutent aussi. Merci, docteur Ferrer. On vous retrouvera bientôt pour un autre podcast. Et puis, évidemment, on vous recommande, vous, auditeurs et auditrices, la lecture de votre newsletter. qui est sur Substract. Et puis, vous trouverez facilement le Dr Ferrer sur Internet. À bientôt. Merci, docteur.
- Speaker #0
Merci. Merci d'avoir écouté cet épisode de PsyNaptique. Si ce voyage dans les coulisses de la psychologie et des neurosciences vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner pour ne rien manquer des prochains épisodes. Vous pouvez aussi partager ce podcast autour de vous. C'est le meilleur moyen de faire circuler la science. et d'aider d'autres personnes à mieux comprendre leur santé psychologique. A très bientôt pour un nouvel épisode.