Aurélie RouxIl y a une chose qui me frappe souvent chez les gens. Ils voient très bien ce qui manque. Ils voient très bien ce qui cloche. Ils voient très bien ce qu'ils n'aiment pas chez eux, ce qu'ils aimeraient corriger ou cacher. En revanche, ce qu'ils ont de précieux, de singulier, de profondément eux, ça, très souvent, ils ne le voient pas. Ou ils le voient mal. Ou ils le voient, mais ils le minimisent tellement que ça revient presque au même. Je crois qu'on oublie de se regarder vraiment. Pas au sens narcissique du terme. Pas au sens où il faudrait passer sa vie à s'admirer dans le miroir ou à se raconter qu'on est formidable. Je parle d'autre chose. Je parle de cette capacité à percevoir chez soi ce qui existe déjà, ce qui est là, ce qui rayonne, ce qui a de la valeur, sans que ce soit forcément spectaculaire. Parce que très souvent, ce qu'on oublie de regarder chez soi, c'est précisément ce que les autres perçoivent de plus fort. Et ça, je le vois tout le temps. Je le vois dans mon travail de photographe. Je le vois dans les conversations. Je le vois dans la manière dont les gens parlent d'eux-mêmes.
Il y a très souvent un écart immense. entre ce qu'une personne dégage réellement et la manière dont elle se raconte. Quelqu'un peut être profondément lumineux et ne parler que de sa maladresse. Quelqu'un peut être d'une force rare et ne voir en lui que sa fatigue. Quelqu'un peut avoir une présence très singulière et ne parler que de ses défauts physiques, de son âge ou de ce qu'il croit ne plus être. C'est presque vertigineux parfois. Comme si nous vivions à côté de notre propre présence. Comme si nous habitions un corps, une histoire, une manière d'être au monde, sans vraiment voir ce que ça raconte. Comme si nous nous regardions surtout à travers le manque, à travers l'écart, à travers ce qui ne colle pas à une norme ou à une attente.
Je pense qu'on apprend très tôt à faire ça, à se comparer, à repérer ce qui est trop, ce qui n'est pas assez. On apprend à se corriger avant même d'apprendre à se percevoir. Et puis il y a aussi l'habitude. On se voit tous les jours, on vit avec soi en permanence. Alors on finit par ne plus distinguer certaines choses. C'est un peu comme dans une maison. dans laquelle on habiterait depuis longtemps. On ne voit plus la lumière à certaines heures, on ne remarque plus la manière dont une pièce respire, on ne prête plus attention à des détails que quelqu'un d'extérieur percevrait immédiatement. Avec soi-même, c'est pareil. On banalise ce qui nous constitue. On oublie que notre façon d'écouter, de rire, de poser une question, même de nous taire, raconte quelque chose. On oublie que ce qui nous semble normal chez nous, ne l'est pas forcément.
Et au final, beaucoup de gens vivent comme si ce qu'ils ont de plus précieux était ordinaire. Comme si, au contraire, leur manque était l'information principale. Et ça, c'est un drôle de renversement. Parce que ça produit des vies où on s'efforce beaucoup de compenser, de corriger, d'améliorer, sans reconnaître la qualité de ce qui est déjà là. Je connais très bien ce mouvement-là. Je connais très bien cette tendance à regarder d'abord ce qui cloche. Mais justement, c'est pour ça que cette question m'intéresse autant. Qu'est-ce qu'on ne voit plus chez soi ? Qu'est-ce qu'on regarde si mal qu'on finit par vivre en dessous de sa propre vérité ? Cette question est importante parce qu'elle touche à quelque chose de très concret, à savoir la manière dont on habite sa vie. Quand on ne voit chez soi que ce qui manque, on se tient autrement. On prend moins de place, on doute, on s'excuse, on attend des validations extérieures. On croit qu'il faut d'abord réparer, optimiser, prouver, avant de pouvoir habiter sa juste place. Alors que parfois La chose qui me manque le plus, c'est pas une qualité supplémentaire, c'est un regard plus juste.
Dans mon travail de photographe, c'est quelque chose que j'ai vu des centaines de fois. Des gens arrivent avec une idée très arrêtée d'eux-mêmes. D'entrée, ils me disent « je suis pas photogénique, je sais pas quoi faire de mon corps, j'aime pas mon profil, j'aime pas mes dents, je suis trop raide, je suis trop vieille, je suis fatiguée, ça se voit, je suis pas à l'aise, je sais pas sourire, je suis pas comme ci, je suis pas comme ça » . En face de ça, moi, je vois souvent tout autre chose. Je vois une présence, une manière de tenir l'espace. Je vois une intensité, une douceur, une dignité. Je vois une manière très singulière d'être là. Je vois la façon dont le visage s'ouvre quand la personne cesse de se contrôler. Je vois la beauté d'un geste involontaire. Je vois ce moment très particulier où quelqu'un arrête de poser et redevient simplement vivant. Et souvent, ce sont précisément ces moments-là que la personne ne soupçonnait pas. C'est pour ça que je dis souvent que mon travail de photographe, c'est pas seulement de faire des images. Mon travail, c'est aussi de montrer aux gens quelque chose d'eux qu'ils n'avaient pas vu, ou plus vu, ou jamais cru important. Je ne cherche pas à embellir au sens de maquiller, je cherche à révéler, au sens de rendre visible. Il y a une grande différence entre les deux. Embellir, parfois, c'est corriger pour rassurer. Révéler, c'est voir assez juste pour faire apparaître ce qui était déjà là. Et cette différence dépasse largement la photographie. Au fond, dans la vie aussi, on passe énormément de temps à vouloir s'améliorer, alors qu'on aurait parfois surtout besoin d'apprendre à voir.
Il y a quelque chose de violent dans le fait de ne regarder de soi que ce qui ne va pas. Et cette violence est souvent tellement banale qu'on ne la remarque même plus. Ça devient une manière normale de parler de soi, se présenter à travers ses insuffisances, minimiser ce qu'on porte, tourner en dérision ce qui compte. On s'habitue à se déprécier avec élégance, avec humour, avec une forme de politesse sociale, comme si reconnaître sa valeur allait forcément nous rendre prétentieux, comme s'il y avait un risque immédiat à se voir avec justesse. Or, il y a une grande différence entre se surestimer et se voir juste. Se surestimer, c'est se raconter une grandeur fictive, Se voir juste, c'est reconnaître ce qui est là. Et j'ai l'impression qu'il y a beaucoup de gens qui préfèrent encore s'amoindrir plutôt que de risquer de paraître trop sûrs d'eux. Et je trouve ça triste, parce que cette manière de se regarder ne touche pas seulement l'estime de soi au sens psychologique, elle touche aussi la capacité à contribuer, à créer, à prendre sa place, à entrer en relation. Quand on ne voit pas ce qu'on porte, on ne l'offre pas de la même manière. Quand on ne reconnaît pas sa qualité propre, on s'autorise moins. Quand on pense que ce qu'on fait n'a rien d'extraordinaire, on oublie parfois que sa valeur n'est pas dans l'extraordinaire, mais dans la justesse, dans la singularité. Je crois qu'il y là a un énorme gâchis. Parce que des gens précieux vivent comme s'ils étaient interchangeables. Des gens habités se présentent comme s'ils étaient insuffisants. Des gens très utiles se pensent secondaires. Des gens très singuliers se racontent en version réduite.
Mais pour offrir, encore faut-il avoir une perception minimale. Alors, qu'est-ce qu'on oublie de regarder chez soi ? Je crois qu'on oublie souvent de regarder sa manière d'être. On a tendance à croire que ce qui a de la valeur doit être rare, difficile, démonstratif. Alors que parfois, la chose la plus précieuse chez quelqu'un, c'est d'un autre ordre. Il y a des gens qui apaisent sans même s'en rendre compte. Il y a d'autres personnes qui mettent à l'aise. Certains créent la confiance. D'autres donnent envie de penser plus grand. Et très souvent, ces qualités-là sont tellement naturelles qu'elles sont devenues invisibles pour ceux qui les portent. C'est pas toujours spectaculaire. Mais c'est immense.
Je crois aussi qu'on oublie de regarder ce qui, chez nous, tient dans le temps. Nos fidélités, nos élans profonds, ce qui revient depuis longtemps, les gestes qu'on fait encore et encore, les situations dans lesquelles on se sent le plus vivant. Parce que souvent, on se définit à travers des résultats, des statuts, des périodes. Mais ce qui dit le plus sur nous se trouve parfois dans les lignes de force plus discrètes. Qu'est-ce qui t'intéresse depuis toujours ? Qu'est-ce que tu fais spontanément ? Qu'est-ce que les gens viennent chercher chez toi ? Qu'est-ce qui, dans ta manière d'être, se répète comme une signature ?
On vit dans un monde qui nous pousse beaucoup à regarder la surface, l'image, bien sûr, au sens littéral, le visage, le corps, l'âge, les signes extérieurs. Mais il y a une autre surface encore plus trompeuse, c'est la surface narrative. C'est l'histoire qu'on se raconte. L'histoire qu'on raconte sur soi finit parfois par prendre toute la place. "Je suis quelqu'un de timide. Je suis quelqu'un de dispersé. Je suis quelqu'un de trop sensible. Je ne suis pas à l'aise, je ne suis pas charismatique, je ne suis pas faite pour ça." Je pense que beaucoup de gens sont prisonniers d'un vieux résumé d'eux-mêmes. Résumé qui a peut-être été vrai à un moment, ou qui a peut-être été fabriqué par l'école, par la famille, par le travail, par une histoire d'amour ou des blessures. Et ensuite, on continue à se regarder à travers cette vieille légende. Je crois qu'il y a un moment dans la vie où c'est nécessaire de réviser le regard qu'on porte sur soi. Pas pour fabriquer un personnage plus séduisant, mais pour arrêter de vivre avec une image obsolète. Regardons ce qui a changé, ce qui s'est épaissi. Regardons ce qui a poussé. On croit qu'il nous manque encore quelque chose d'essentiel avant de pouvoir prendre notre juste place, alors qu'il nous manque parfois seulement un autre angle.
En photographie, l'angle change tout. C'est pas seulement une question esthétique, c'est une question de vérité. Selon l'angle, on va durcir un visage ou on va le laisser respirer. Selon l'angle, on va enfermer quelqu'un dans une image ou on va lui rendre sa présence. Dans la vie, c'est pareil. L'angle depuis lequel on se regarde décide en grande partie de ce qu'on croit possible. Si je me regarde toujours depuis l'endroit du défaut, je vivrai à partir de ce défaut. Si je me regarde depuis l'endroit de l'écart, je passerai mon temps à compenser. Et si je regarde depuis l'endroit de ce qui manque, je ne verrai jamais ce que je peux déjà donner. Changer d'angle, ça ne veut pas dire mentir, ça veut dire compléter l'image, sortir de la réduction, ajouter du réel là où on ne regarde qu'une partie. Et parfois... Ce simple déplacement change énormément de choses. Je pense à toutes ces personnes qui découvrent une photo d'elle et qui disent « Ah bon, c'est moi ? » Pas parce qu'elles se trouvent plus jolies au sens conventionnel, mais parce qu'elles se découvrent plus vivantes, plus présentes, plus elles-mêmes qu'elles ne l'imaginaient. Ce moment-là m'émeut toujours, parce qu'il dit quelque chose de très humain. On a besoin parfois qu'un autre nous aide à voir ce qu'on ne voit pas. Pas pour dépendre en permanence du regard extérieur, mais parce qu'on ne se perçoit jamais complètement seul. On a besoin d'un regard juste. Pas d'un regard flatteur, pas d'un regard qui projette, d'un regard qui révèle. Au fond, je crois que c'est vrai bien au-delà de la photo. Une vraie conversation peut faire ça, un ami peut faire ça, un amoureux, une sœur, un collègue, un enfant parfois. Quelqu'un qui nous dit quelque chose de nous que nous n'avions pas vu et qui tout à coup nous remet dans notre propre lumière et nous permet d'embrasser notre propre présence, notre puissance d'impact réelle. Cette puissance-là change la manière dont on se tient, dont on parle, dont on ose, dont on crée; elle change la manière dont on entre dans le monde.
Alors aujourd'hui, je te propose quelque chose de simple. Juste de déplacer légèrement ton regard. De te demander, qu'est-ce que je banalise chez moi alors que c'est peut-être précieux ? Qu'est-ce que les autres me renvoient depuis longtemps et que je n'écoute pas vraiment ? Qu'est-ce que je fais naturellement et que je crois ordinaire alors que ça dit quelque chose de très singulier ? Qu'est-ce que je continue de regarder à charge chez moi alors qu'un autre angle serait plus juste ?
Peut-être qu'on manque parfois moins de qualité. que de regard. Peut-être que de se voir un peu mieux, ce n'est pas se flatter, c'est commencer à habiter sa vie avec plus de justesse.