Aurélie RouxL'autre jour dans le métro, il y avait des collégiens. Ils chahutaient, ils riaient fort, ils se bousculaient, ils disaient des trucs qui avaient l'air complètement absurdes et ça les faisait s'écrouler de rire. Ce genre de rire qui vient du ventre, incontrôlable, un peu bête, celui qu'on ne peut pas faire semblant d'avoir. Et autour d'eux, des adultes les regardaient, certains en soulevant les sourcils, avec ce truc dans le regard qui dit « vous dérangez, vous prenez trop de place, vous faites trop de bruit, baissez le son s'il vous plaît » . J'ai observé pendant quelques minutes, et une question m'est venue, une question que j'arrive pas à lâcher depuis. Est-ce qu'on a tous, à un moment, reçu le même message ? Baisse le son, prends moins de place, arrête de te comporter comme un gamin. Est-ce que la joie, c'est vraiment une émotion d'enfant ?
Je pense à ma fille, à ce qu'elle peut faire avec rien. Un mot qui rime avec un autre, et c'est parti pour 10 minutes de rire. Elle a pas peur d'être trop, elle a pas encore appris que ça pouvait déranger. Quelque part entre cet âge-là et l'âge adulte, il se passe quelque chose. On apprend. On intègre des règles invisibles, qu'il faut se tenir, que les émotions trop visibles sont suspectes, que la joie bruyante appartient aux enfants, aux gens qui ont trop vu, ou à ceux qui ont perdu le sens des convenances. On apprend à faire adulte. Et faire adulte, ça ressemble souvent à faire moins. Moins de bruit, moins d'élan, moins de corps qui prennent la place dans l'espace. On rentre dans des cases. Transport en commun, réunion. dîner, où on se tient correctement. Et petit à petit, sans qu'on s'en rende vraiment compte, on recouvre quelque chose. On ne le perd pas, on le recouvre. Sous des couches. Sous des habitudes. Sous ce qu'on croit que les autres attendent de nous.
Mais la joie est toujours là. Je m'en suis rendue compte il y a quelques mois. Une soirée avec des amis du collège. Des gens que je n'avais pas revus pour certains depuis plus de 25 ans. On a fait des vies complètement différentes, on a changé évidemment. On a des enfants, des métiers, des rides. des opinions politiques qu'on n'avait pas à 14 ans. Au début de la soirée, on a fait les mises à jour. Tu fais quoi maintenant ? T'as combien d'enfants ? T'habites où ? Des trucs sociaux, normaux. Des questions adultes. Et puis à un moment, je sais plus exactement quand, mais quelqu'un a sorti une anecdote, une bêtise, et d'un coup, quelque chose a changé dans la pièce. On avait tous 14 ans. Zéro masque. Zéro performance. On rigolait des mêmes trucs. On se chariait comme avant. On n'était plus des adultes qui se retrouvent. On était juste nous, cette version de nous qu'on avait rangée quelque part depuis longtemps. Ce soir-là, ça a été un choc émotionnel pour moi, parce que j'ai reconnecté avec une Aurélie que j'avais perdue de vue depuis longtemps, camouflée sous des couches de sérieux, de responsabilité, de tout ce que la vie d'adulte ajoute. Elle était là, intacte, elle m'attendait. La joie n'avait pas disparu, elle était juste en dessous.
Alors j'ai commencé à chercher. À quoi ça ressemble la joie quand on est adulte ? Est-ce qu'elle prend d'autres formes ? Il y a des joies qu'on s'autorise officiellement. L'apéro du vendredi, les vacances d'été, un brunch entre amis. Ces joies-là ont une case dans l'agenda et un cadre social reconnu. Mais il y en a d'autres, plus discrètes, plus personnelles. Chanter à fond dans sa voiture quand on est seul. Acheter des fleurs pour soi sans occasion particulière. Finir quelque chose qu'on pensait impossible, comme un CAP pâtisserie à 40 ans juste pour le plaisir. Retrouver un ami qu'on n'avait pas vu depuis des années, réaliser qu'on reprend exactement là où on en était, sans effort, comme si le temps n'avait rien effacé du tout. Petite pensée pour ma BFF de CE1 que j'ai retrouvée il y a deux ans. Ces joies-là, elles font pas de bruit, elles sont là, chaudes, personnelles et souvent surprenantes.
Il y a aussi, et ça, ça m'intrigue vraiment, la joie des sports d'endurance. Le running, le vélo, la natation. Ces pratiques qui attirent massivement des adultes, très rarement des enfants. Pourquoi ? Je ne sais pas, peut-être que c'est physiologique. Peut-être que le corps adulte répond différemment à l'effort long. Moi, je crois surtout que c'est mental. Les enfants cherchent la joie maintenant, dans les cinq prochaines minutes. Nous, on a appris, parfois durement, à trouver du sens dans ce qui prend du temps. La joie de l'endurance, c'est la joie de l'après. De se dire, je l'ai fait. Je suis allée au bout de quelque chose qui était difficile. Peut-être une joie qu'on peut avoir seulement en étant adulte. Mais est-ce que c'est la même chose ?
Est-ce que ce qu'on ressent en finissant un marathon, ou en retrouvant un vieux copain, c'est vraiment la même joie que celle du gamin qui court dans une flaque d'eau. Je crois que la joie de l'enfant, elle est totale, immédiate et sans distance. Elle ne se regarde pas, elle ne se dit pas « oh là, je suis heureuse » . Elle est juste dedans, complètement. La joie adulte, elle, elle est souvent plus en conscience. On la voit arriver, parfois on la reconnaît. Elle a une texture différente. Et puis il y a cette question qui tourne dans ma tête depuis un moment. Est-ce qu'on peut s'entraîner à être joyeux ? Pas apprendre à faire semblant d'être heureux, ça, on peut tous le faire et puis c'est épuisant. Je veux dire, est-ce qu'on peut réapprendre à laisser de la place à la joie ? À ne pas l'étouffer par réflexe. Ça, je crois que oui. Pas en cochant des cases de bien-être, pas en méditant 20 minutes chaque matin si ça ne te ressemble pas. Mais en remarquant, en faisant attention au petit moment où quelque chose s'allume, même petit, et en arrêtant de passer dessus comme si ce n'était pas important. Et ça, c'est quelque chose que m'ont répété tous les invités de cette saison. Un rayon de soleil, une musique qu'on aime bien, la joie, ça s'apprivoise, ça demande qu'on lui fasse un peu confiance.
Et une dernière chose dont je voulais parler, quelque chose qu'on a, nous les adultes, et que les enfants n'ont pas encore. C'est la conscience que le temps passe. Les enfants vivent dans un présent presque infini. Ils n'ont pas encore accès à l'idée que ça finira un jour. Nous, si. Et pendant longtemps, moi j'ai cru que cette conscience-là était une source de tristesse. Que c'était ça qui éloignait de la joie. La peur. Le deuil du temps. L'impression que le sablier se vide. Et aujourd'hui, j'ai envie de retourner cette idée-là. Il y a un film que j'aime beaucoup. Je ne sais pas si tu l'as vu, ça s'appelle Yes Man avec Jim Carrey. L'histoire, c'est un homme qui décide un jour de dire oui à tout, à absolument tout ce qui se présente. Et sa vie bascule. Pas parce qu'il vit des choses extraordinaires, il y a des trucs qui sont vraiment ratés, mais parce qu'en arrêtant de se protéger du vivant, il recommence à vivre. Il recommence à être surpris, à être touché, à être vraiment là. C'est une image un peu extrême, évidemment, mais au fond, l'idée me parle. Et si la conscience de la finitude, au lieu de nous paralyser, nous donnait une raison de plus de ne pas passer à côté. Pas dans un esprit de performance, pas « il faut que je vive des trucs de fou avant de mourir » . Non, plutôt, le temps est compté alors autant qu'il compte vraiment. Le temps passe de toute façon, autant qu'il se passe quelque chose.
Ces collégiens dans le métro, je pense encore à eux. Je ne leur en veux pas à ces adultes qui les regardaient de travers. Je pense qu'ils ont juste oublié qu'eux aussi, un jour, ils ont ri comme ça. Oublié que ça dérangeait personne et que c'était même plutôt beau à regarder. La joie, c'est pas une émotion d'enfant, c'est une émotion vivante, qui résiste, qui attend sous les couches qu'on lui fasse de la place. Elle prend des formes différentes avec l'âge. Elle se glisse dans des endroits qu'on n'attendait pas. Elle ressurgit un soir avec des amis de collège ou au kilomètre 38 d'un marathon.
La question, c'est pas de savoir si elle est encore là.
La question, c'est, la dernière fois que tu l'as vraiment laissée entrer, c'était quand ?
Ah, et il y a quelque chose que je veux te dire aussi. C'est le dernier épisode de cette première saison. Et je réalise en le disant à voix haute à quel point je suis heureuse d'avoir fait ce chemin-là avec toi. Je suis très fière d'avoir lancé ce podcast. Fier de lui avoir donné une place, une voix, une régularité. Fier des rencontres, des récits, des questions qu'il a ouvertes et de celles qui continuent de laisser en suspens. Merci d'avoir été là, d'avoir écouté, parfois en silence, parfois en marchant, parfois en cuisinant, en vivant ta vie au milieu de tout ça. C'est la fin de la saison 1, mais c'est pas une fin. C'est une pause, entre deux élans.
Si t'as envie de soutenir la suite de cette aventure, j'ai lancé une campagne Ulule, pour aider à faire vivre la saison 2 et lui donner plus d'ampleur. Tu peux y participer ou simplement la partager autour de toi. C'est sur ulule.com slash ramène ta joie. Parce que la saison 2 est déjà là, quelque part en train de prendre forme. Et j'ai vraiment hâte de t'y retrouver.