- Speaker #0
SOMMEWHERE, plongée auditive pour expérience addictive.
- Speaker #1
En baie de Somme, il y a ceux qui la traversent, et puis il y a ceux qui vivent avec elle depuis toujours. Depuis plus de 50 ans, Rainette arpente l'estran au rythme des marées. Dans la vase, elle ramasse les vers marins, cueille la salicorne, pêche les coques. Des métiers physiques exigeants et profondément liés à la nature. Je suis Aurélie Wallet de Somme Tourisme et vous écoutez Sommewhere, le podcast qui vous emmène à la rencontre des personnes qui font vibrer la Somme. Et aujourd'hui, je vous propose de partir dans la baie de Rainette. Bonjour Rainette et merci d'être avec nous.
- Speaker #0
Bonjour Aurélie, enchantée.
- Speaker #1
Rainette, tu dis souvent que la baie, tu la connais comme ta poche. Elle a démarré comment cette histoire d'amour ?
- Speaker #0
Ohlala, c'est très ancien puisque ma mère faisait déjà le ramassage des vers et le Nereïs diversicolore, parce qu'il y a plusieurs vers dans la vase. Et puis, comme j'étais la plus tourmentante, surtout dans la fratrie, elle m'a emmenée avec elle sur sa mobilette, je passais du temps le long de la route pendant qu'elle travaillait. Et un beau jour, je lui ai dit, à un moment, je voudrais bien un vélo, est-ce que je pourrais en avoir un ? Elle m'a dit oui. J'étais très surprise, parce qu'on n'était pas très riches du tout, et puis c'était quand même un budget à l'époque. Quand on est rentrées, elle m'a tendu un croc, un seau, puis elle m'a dit "voilà : ton vélo, tu vas te le gagner". Et depuis, j'y suis encore. Donc oui, ça m'a toujours passionnée la baie, parce que c'est vivant, beaucoup plus qu'on ne croit. Quand on arrive dans la vase, on entend déjà ça chante, on a aussi au quotidien tout ce qui est les animaux qui y vivent au quotidien. Donc tous les bruits différents, c'est pas les bruits de la campagne. Et quand on dit que la vase elle chante, c'est parce qu'à l'intérieur il y a les vers, mais il y a aussi d'autres bivalves, comme le lavagnon, des fois des coques. Et eux, ils font aussi du bruit. Donc le bruit qu'ils font, on dit qu'ils chantent.
- Speaker #1
Et alors, quand tu as commencé la pêche à pied avec ta maman, quels souvenirs tu retiens de cette époque ?
- Speaker #0
Alors, j'étais ravie de chez ravie. Parce que je la voyais tripoter la vase et ça me démangeait. Donc là, j'étais en plein dans mon élément. Et c'est vrai qu'attraper des vers, ce n'est pas toujours évident. Parce que ça paraît facile quand on voit les autres faire. Après, c'est une technique. J'ai eu la chance qu'elle était patiente, elle m'a appris. Et puis, après, ça a vraiment été une passion complète.
- Speaker #1
Alors, à quel moment tu t'es dit, cette vie-là, ce sera la mienne ?
- Speaker #0
Je m'ennuyais dès que je n'étais plus à la mer. Alors là, c'était flagrant. Bon, forcément, tous les étés, je travaillais à la mer. Dès qu'il fallait repartir à l'école, même si je travaillais bien à l'école, je n'avais pas de problème là. Ça me coûtait d'être enfermée parce que j'avais tellement l'habitude d'être dehors que je me sentais en cage.
- Speaker #1
Alors aujourd'hui tu cumules plusieurs activités, tu as cité les vers, les coques, il y a aussi les végétaux marins. Est-ce que tu peux nous expliquer pourquoi il faut pouvoir toucher à tout pour pouvoir vivre de la baie ?
- Speaker #0
L'important c'est que quand on veut vraiment faire son métier, il faut avoir vraiment une diversité de pratiques. Moi les vers je ne pourrais pas en passer donc c'est vraiment mon activité que je préfère. Les coques c'est celles qui payent le plus quand il y en a. Parce que la nature, elle nous donne bien quand elle veut et ce qu'elle veut. Dans tout. Et les végétaux, c'est quand même assez court. Parce que les premiers, c'est les asters. Ça commence fin mars, début avril. Au mois de mai, il y a l'aubionne qui pousse, qu'on peut ramasser. Et en juin, on peut ramasser les salicornes et les pompons. Tous ces végétaux sont réglementés. C'est quatre que je fais, mais il y en a d'autres aussi. Et c'est important parce que l'activité très courte, ça va s'arrêter fin août. Quasiment tous les métiers, sauf l'aster, si jamais il y a une repousse. C'est-à-dire s'il y a de la pluie et que les jeunes peuvent repousser, ça peut aller jusqu'à fin octobre.
- Speaker #1
Le métier de verrotière, c'est sans doute le plus méconnu. Concrètement, à quoi ressemble une marée de travail pour toi ?
- Speaker #0
Alors maintenant, je ne travaille plus du tout l'hiver,
- Speaker #1
donc c'est plus light, je vais dire. Mais bon, c'est quand même quand je reprends le boulot, c'est des journées qui peuvent faire 6h marée du matin et repasser le soir 4 à 5h aussi à la mer. Dès l'instant que j'ai de la commande, moi je ne compte pas mon temps. Je suis travailleur indépendant, donc si je veux vivre, il faut vraiment que je... produise assez pour en avoir pour les mois où je ne travaille pas. Donc oui, c'est une activité prenante. Donc je peux commencer, comme ce matin, je suis partie à 3h. La mère m'a mis dehors à 8h30. Et puis, je n'ai pas travaillé dans l'après-midi parce qu'il fait bien trop chaud. Si on sort les vers, ils vont crever. Donc même moi, je risque d'attraper une insolation. Il fait vraiment très chaud tout de suite. Et je peux travailler jusqu'à la nuit. Ce soir, je ne vais pas pouvoir travailler jusqu'à la nuit. Elle m'a mise dehors à 8h30, donc à 9h, 9h15. elle va me virer de la marée. Mais après, c'est à moi de gérer mon temps. Là, je ne fais plus de végétaux sauf la salicorne. Autrement, quand c'est des petites marées comme ça, je commence mes vers. La mer me met dehors. Mais je peux monter sur les plateaux, cuire des végétaux pendant qu'elle est là. Et dès qu'elle redescend, je repars avec mes vers. Une fois que j'ai fini les vers, je vais porter les vers. Je vais rechercher mes végétaux. C'est une organisation, n'est-ce pas ? Et du coup, les vers, tu les revends à qui ? Ils servent à quoi ? Alors, les vers,
- Speaker #0
c'est le Nereïs diversicolore. Ils servent uniquement à la pêche de loisirs. Donc moi, je travaille pour un gros CIS de Dunkerque, parce que j'avais plusieurs clients et maintenant, j'en ai plus qu'un, parce que je veux éliminer petit à petit, même si je veux pas m'en priver. Mais ça part en caisse isotherme, il vient aller chercher, tout simplement. Et c'est vraiment que pour la pêche de loisirs. C'est vraiment des vers qui ne servent qu'à la pêche de loisirs.
- Speaker #1
Quand on te voit travailler dans la vase, on comprend vite que c'est un métier extrêmement physique. Comment ton corps tient encore aujourd'hui ?
- Speaker #0
Alors maintenant, s'il tient, c'est parce que je lui donne un peu de repos l'hiver. Avant, je ne prenais jamais de repos, donc forcément, j'avais toujours mal au dos, toujours aux épaules, des tendinites à répétition, des sciatiques à répétition. Mais bon, après, quand on aime ce qu'on fait, c'est un petit peu, on met ça un peu de côté. Ça fait parti... Je ne vais pas dire du jeu, mais de la technique de travail. Dans la baie, il y a énormément de gens qui sont pris du dos, qui sont pris de tendinite. C'est les métiers qui font ça.
- Speaker #1
Oui, il faut ignorer la douleur en fait.
- Speaker #0
Il faut faire abstraction, même si ce n'est pas toujours facile.
- Speaker #1
Alors malgré la fatigue, la pénibilité, qu'est-ce qui te fait encore aimer autant ce métier après toutes ces années ?
- Speaker #0
La première chose, c'est mon indépendance. Parce que je vais travailler avec plaisir dans ce que je fais. J'ai personne sur mon dos, déjà d'une. Je vais au rythme des saisons et des marées. Et puis, n'ayant personne sur mon dos, je peux, quand il passe un chevreuil ou quand même il y a des spatules, moi je m'arrête, je les regarde. Ça fait partie de mon quotidien, donc c'est quand même magique. Je vis, je travaille et j'ai le bonheur d'être dans la nature par elle-même. Et d'y voir plein de choses que beaucoup ne verront peut-être jamais.
- Speaker #1
On sait que tu as un franc-parler, un caractère bien trempé. Il faut ce tempérament-là pour faire ce métier.
- Speaker #0
Je pense que quand on est une femme et qu'on arrive dans un métier d'homme, il faut toujours avoir du tempérament. Déjà d'une, c'est mon caractère, et de deux, physiquement, il faut aussi avoir ce tempérament pour ne pas se laisser trop approcher et charrier un peu trop.
- Speaker #1
La baie de Somme, c'est aussi pour toi un grand garde-manger. On connaît la salicorne, mais un peu moins les autres végétaux marins. Est-ce que tu peux nous faire visiter ce potager sauvage ?
- Speaker #0
Donc, comme je disais au départ, c'est l'aster maritime qui pousse. L'aster maritime. Il y en a beaucoup qui la comparent aux épinards. Pour moi, ce n'est pas du tout la même chose, mais c'est un légume qu'on peut manger cru comme cuit. Comme tous les légumes que je ramasse, c'est cru comme cuit. Cru en salade, forcément, on les retire de la mer. Avant de les utiliser, si vous coupez des asters, ne les lavez pas. Vous ne lavez que ce que vous utilisez. Il ne faut pas oublier qu'ils poussent dans une eau somâtre. Et cette eau, si on... Si on lave le végétal, c'est de l'eau douce, donc il va se périmer assez vite. Ça, toujours bien faire attention à ça. Et puis après, ou vous le mangez en salade, avec des tomates, avec n'importe quoi, quand vous faites n'importe quelle salade, parce que c'est rafraîchissant, ou alors... vous le passez sur la poêle quelques minutes ou à la vapeur comme vous préférez. Un peu d'ail, un peu de crème fraîche et c'est parti. Ça accompagne n'importe quoi, que ce soit de la viande blanche, de la viande rouge, du poisson. Ça va vraiment avec tout. Après arrive l'obione. l'aubione, c'est de la famille du pourpied. Donc ça a plein de bienfaits aussi. C'est plus méconnu parce que moi je me rappelle quand j'étais gamine, j'allais la cuire pour les lapins. Et puis un beau jour, moi j'en ai ramassé parce que je voulais m'intéresser un peu plus à ça. J'ai eu du monde qui est arrivé donc j'étais en train de sécher du thym, j'ai mis tout ça dans le four. Et puis quand ils sont partis, je dis ah là Et j'ai goûté, et total, ça m'a plu énormément. Donc après, j'en ai fait profiter mes clients. J'en ai cueilli, je l'ai vendu, et ça... Ça n'a pas accroché comme accroche la salicorne, mais c'est pourtant bon. C'est dommage que les gens s'en privent. Ensuite vient le pompon, pareil, c'est un... produit que j'ai mis sur le marché parce que tout le monde dénigrait un peu. C'est vrai que ces casse-pieds, ça pousse avec travers les salicornes et quand on coupe à la faucille, et personnellement je coupe au couteau, mais ceux qui coupent à la faucille c'est vrai que quand ils Quand il y a des pompons dans le panier, c'est agaçant. Il faut trier. Des fois, ils éclatent. Quand ils arrivent sur le mur, ils éclatent. Ça fait plein de petits bouts. Donc, tout le monde les jette. Et puis, moi, je les ai goûtés. Mon mari me traite toujours de lapin, mais ce n'est pas grave. Et en fin de compte, c'est excellent aussi. Il ne faut pas hésiter. Quand c'est la saison, le particulier a droit à 500 grammes. Il faut qu'il mange tous ces produits-là. C'est très bon. Et la salicorne, c'est la plus connue, forcément. J'aime beaucoup la salicorne, c'est un produit qui est nature. Quand on le goûte, il éclate en bouche. On a tout de suite l'iode qui ressort du produit, donc c'est magique. Alors je l'utilise sur la poêle, je trouve que c'est la meilleure façon d'utiliser, parce que frais, c'est quand même un légume, un légume qu'on n'a pas la chance de manger toute l'année, parce que tous ces produits-là, c'est vraiment très très court. Les autres, on... on peut les congeler quand même un peu. On peut les blanchir et les congeler. Ça se mange très bien l'hiver. La salicorne, si on la congèle, quand on la ressort, ça fait de la pâte. C'est vraiment pas grave. Il y en a qui m'ont dit qu'ils avaient réussi à la congeler. Mais moi, personnellement, je n'aime pas. Alors, profitez-en. Quand c'est la saison, c'est nature. Mangez-les sur la poêle. C'est vite cuit, 3 minutes, c'est prêt. Mangez comme ça. Vous ajoutez un petit peu d'ail, pilez de l'ail, mettez de la crème, et allez-y.
- Speaker #1
Tu as beaucoup participé à faire connaître ces produits. Est-ce que les mentalités ont changé avec le temps ? Est-ce qu'on les connaît mieux ? Est-ce que les visiteurs s'imaginaient que la salicorne, en fait, c'était exclusivement en conserve avec du vinaigre ? Est-ce que ça a évolué dans les mentalités au fil du temps ?
- Speaker #0
Alors oui, ça a évolué dans les mentalités, mais les gens ont du mal à comprendre qu'il y a une saisonnalité. C'est surtout ça, quand ils viennent... Moi, j'ai des gens qui, ça fait un mois qu'ils me demandent des salicons. C'est pas ouvert, laissez les pousser au moins, si vous en voulez. C'est quand même mieux. Mais oui, il y a eu un engouement, mais ça a tendance à se régresser quand même. C'est dommage parce que tous les produits, des bons produits comme ça, ça part pour la Hollande, la Belgique, la Hollande qui sont friands de tout ça. Et eux, ils sont plus sur le joug. Nous aussi, on a Natura 2000 et puis le parc marin. Mais eux, ils sont plus impactés que nous. Les règles ont été faites beaucoup plus vite. Donc forcément, nous d'ailleurs, ils l'appellent le caviar de la paix. La salicorne, pour eux, c'est le caviar de la mer. Pour dire quel goût elle a. Parce que je vois... dans la baie on a plusieurs sortes de salicornes elles n'ont pas du tout le même goût pas du tout on avait fait des dégustations à l'aveugle mais c'est impensable, on avait même ramené de Normandie du Mont-Saint-Michel de Bretagne ça Ça n'a pas du tout le même goût. Ça prend vraiment le goût du terroir où ça pousse. Celle qui pousse dans le sable est souvent beaucoup plus charnue, mais celle qui pousse vraiment en ras des mollières, où elle est baignée deux fois par jour, où vraiment elle a ce sédiment qui lui apporte toutes ses richesses, elle a un goût formidable. Après, il faut vraiment les goûter pour comprendre. Parce que moi, je parle parce que je l'ai fait. Mais franchement, il y a eu une exception assez sale comme là.
- Speaker #1
On ne s'improvise pas pêcheur à pied. Pourquoi est-ce très important de respecter les bons gestes, les bonnes pratiques dans la baie ?
- Speaker #0
Alors déjà maintenant, quand on veut rentrer dans la pêche à pied, on suit une formation de 240 heures obligatoires. Pour les salicornes, ça va peut-être s'arrêter, mais on était obligés de passer culture marine. Alors moi, j'ai toujours rouspété depuis 5-6 ans maintenant. Ils font le stage pêcheur à pied, pourquoi pas inclure. les salicornes dedans. On m'a dit que non, parce que c'était comme quand un agriculteur surveut. Alors que non, nous, on est toujours dans la pêche à pied. Ça fait partie de la pêche à pied. Enfin, bref, beaucoup ne peuvent pas la passer parce qu'une fois que tu as commenté ton activité de pêcheur à pied, tu ne dois pas reprendre une... Parce que tu payes quand même, c'est plus de 2000 euros. Reprendre une formation culture marine. Même si c'est des jeunes, ils ont besoin de travailler. Quand tu as commencé, tu payes. Donc tu es bien obligé de continuer à travailler. va te permettre de perdre des heures comme ça. Je trouve que c'est dommage, la réglementation n'est pas bien faite pour ça. Peut-être qu'on va y venir. Je le souhaite pour eux, parce que c'est quand même un handicap.
- Speaker #1
Et quels outils tu dois utiliser ?
- Speaker #0
Est-ce qu'il faut respecter une certaine taille avant de couper, etc. Alors oui, il y a une pratique tout à fait déontologique, comme on dit, parce que malgré tout, ce sont toutes des plantes évolutives. C'est-à-dire que tout le long de la saison, elles vont pousser. Et à chaque stade, forcément, elle va être différente. La salicorne, en général, on coupe de 5 à 7 cm. C'est toujours les extrémités, parce que c'est le plus tendre. Toutes les autres plantes, à peu près pareil. L'aster, c'est juste une feuille qui pousse. Donc, quand on coupe... Les autres poussent derrière. Quelquefois, il y en a une qui se trouve un peu écourtée, mais ça ne... Je n'aime pas sa croissance. L'obione, c'est pareil. On coupe à 5 cm. Moi, je dis toujours que la bonne taille, ça doit être dans la paume de la main. Faire à peu près la taille de la paume de la main. Il y en a qui ont des paumes plus grandes que moi quand même. Il ne faut pas non plus exagérer. Mais bon, c'est là qu'on va toujours avoir une plante bien tendre. Alors la pratique, oui. Alors tout se coupe au couteau, sauf la salicorne. On a le droit à la faucille pour les professionnels. Et non aux braconniers.
- Speaker #1
La pêche de loisirs pour les particuliers, elle est limitée en quantité. Il faut bien qu'ils soient conscients qu'il y a une activité professionnelle derrière qu'il faut préserver.
- Speaker #0
C'est très compliqué à faire comprendre aux particuliers qu'il y a une activité professionnelle et qu'en plus, il y a des concessions. Dans les concessions, ils n'ont pas le droit. Personne sauf les professionnels, puisque nous, on paye quand même une licence. Et cette licence, elle est versée pour pouvoir faire les travaux. C'est un jardin particulier, en fin de compte. Sur un domaine public, mais c'est quand même particulier. On paye une taxe domaniale pour les concessions, donc il faut aussi réglementer tout ça. Et alors, eux, ils ont le droit à 500. 100 grammes de chaque par jour, ça, c'est pas un problème, mais hors concession. On coupe, on n'arrache pas. Parce que ça, c'est terrible. Les gens arrachent la plante. Je ne sais pas ce qu'ils vont en faire. Un monsieur m'avait dit qu'il a replanté dans son... son jardin. Je lui ai dit, vous n'avez pas le droit, vous allez me les reposer là. Et puis, dans votre jardin, ils n'auront pas le même goût, parce qu'ils ne seront pas bénis par la mer. C'est compliqué de faire comprendre aux gens. C'est-à-dire qu'ils pensent que la mer, c'est à tout le monde. Oui, c'est à tout le monde. Mais il y a des règles. C'est comme la route. La route, c'est à tout le monde. Il y a des règles. Donc, il faut que tout le monde se mette bien ça dans la tête. Quand on va à la mer, on sait qu'il y a des règles, et bien on les respecte.
- Speaker #1
Si tu devais faire découvrir la baie à quelqu'un, à travers un goût et une odeur, tu choisirais quoi ? La salicorne, c'est sûr.
- Speaker #0
Même les coques. Les coques, ils ont quand même un parfum aussi. Quand tu ne la manges plus, elle est iodée, c'est génial. Je pense que je ferais des petites coques aux salicornes.
- Speaker #1
Tu nous as parlé de la récolte des végétaux marins, de ton métier de verrotière, donc tu ramasses aussi les coques. Comment se passe la pêche aux coques ?
- Speaker #0
La pêche aux coques, on a le droit par contre de descendre en tracteur. Il y a des tracteurs qui sont immatriculés, qui ont leur autorisation par les affaires maritimes. C'est beaucoup plus encadré que les autres, alors qu'il y a les règlements partout. Mais c'est vrai que ça fait beaucoup de monde d'un coup, donc c'est seulement pour ça que ça génère autant de vitalité à l'encadrement. Donc ça fait quelques années qu'on a le droit d'avoir un vélo électrique. Le tracteur est stationné à un certain endroit. On peut, avec le vélo électrique, aller sur le gisement et pouvoir remonter notre pêche avec le vélo électrique. Donc c'est réglementé, il y a des venettes, c'est pareil, avec un écartement réglementaire qui est de laisser la coque de plus de 27 mm dans ta venette, c'est la taille marchande, tout le reste en repasse. Et puis des sacs qui font 32 kg, et après c'est le gémel qui fait une estimation du milieu, ils renseignent le nombre de pêcheurs qui vont venir sur la zone, le nombre de jours qu'on pourrait travailler en faisant la pousse aussi des coques qui sont un peu plus petites mais qui vont pousser sur le temps et après ils distribuent deux sacs, trois sacs, quatre sacs, ça dépend des années. Cette année, je ne sais pas comment ça va être, parce qu'il y a beaucoup, beaucoup de coques, mais elles sont tellement petites, on ne sait pas ce que ça va donner. Il y a une commission bientôt, on saura à quelle sauce on est mangés.
- Speaker #1
Et là encore, la pêche de loisirs est autorisée, mais réglementée. Est-ce que tu peux nous rappeler un peu les règles ?
- Speaker #0
Pour la pêche de loisirs, c'est... 30 mm, c'est-à-dire 3 cm la coque, et c'est 5 kg. Et il faut faire très attention parce que si jamais les gardes vous tombent dessus, c'est assez sévère et c'est normal parce que c'est un loisir. Donc ça doit rester un loisir et non un commerce.
- Speaker #1
Et donc du coup, il y a des arrêtés qui déterminent les périodes d'ouverture et de fermeture de la pêche au coq. C'est bien ça ?
- Speaker #0
Comme tout. Il y a des arrêtés pour tout. Sauf pour les vers... Les vers, parce que c'est suivant qu'ils commandent, c'est totalement différent. Mais autrement, oui, il y a des arrêtés pour tout.
- Speaker #1
Ta récolte de pêche aux coques, tu la vends au restaurateur ? Pas du tout. Pas du tout ?
- Speaker #0
On n'a pas le droit de vendre au restaurateur. On doit purifier d'abord. Après, si c'est purifié, oui. Mais moi, non, je ne vends pas. Quand je remonte, ça va directement au grossiste. Je trouve que j'ai déjà fait mon boulot, c'est bon.
- Speaker #1
Aujourd'hui, ces métiers deviennent rares. Est-ce que ça t'inquiète pour la suite ?
- Speaker #0
Ça m'inquiète, oui et non, parce que... On est toujours sur le joute des lois européennes. Et malheureusement, dans l'Europe, il y en a beaucoup qui n'ont pas de mère autour d'eux. Donc je pense qu'ils légifèrent sur des choses qu'ils ne connaissent pas. Ça fait des années qu'on entend parler qu'on veut supprimer l'appât vivant. Je trouve ça un peu dommage, parce qu'ils ne savent même pas de quoi ils parlent. Et puis quand ils font des réglementations... Venez voir sur le terrain, parce que ça ne se fait pas comme ça. J'ai eu le plaisir de le dire à un ministre de l'agriculture une fois. On parlait du Brexit et il me demandait si on était impactés. Je dis moi non, personnellement je ne vais pas vous dire que je suis impactée, ce n'est pas vrai. Je lui dis vous connaissez le terrain. notre métier ? Il ne dit pas du tout. Moi, j'ai dit, vous n'avez pas honte de légiférer sur un métier que vous ne connaissez pas ? Mais il m'a dit que je vais venir vous voir au mois de septembre, viens. Ben oui, il est venu au mois de septembre. Mais il n'était plus ministre. J'ai dit, ben moi, vous ne me servez plus à rien. Il ne faut pas avoir honte de leur dire, je suis désolée, c'est leur boulot. Moi, je ne me verrais pas donner des textes pour réglementer quelque chose alors que je ne connais pas le métier. Ça se fait pas. Enfin, moi, personnellement, ça se fait pas. Je suis un petit peu aigrie là-dessus.
- Speaker #1
Tu as essayé de transmettre ton savoir-faire. Est-ce que c'est difficile de trouver quelqu'un pour prendre la suite dans le métier ?
- Speaker #0
Il y a deux ans, j'ai eu cette personne que j'ai... pris. En plus, j'ai les clients. J'avais les clients à l'époque pour leur donner. Non, c'est trop dur. L'année dernière, j'en ai encore formé trois. Un point qui est resté, donc maintenant c'est fini. Je ne forme plus personne. J'ai prévenu mes clients. C'est triste parce que c'est un un métier, moi je m'y suis éclatée, je m'y suis plu... Je pense que c'est un métier de communion avec la nature. Si on n'a pas cet instinct-là, si on n'a pas non plus l'instinct de s'autodiriger, parce que tu dois être maître de tout, si tu fais plusieurs activités, tu dois savoir dire à tes clients, les commandes doivent être arrivées pour tel jour, si vous les voulez en fin de semaine, sinon ça ne sera que pour la semaine d'après. Mais je pense qu'il y a les gens, ils ne savent pas se projeter assez. Les jeunes que j'ai reçus, C'est beaucoup de jeunes quand même qui rentrent dans la formation. Et ben non, ils n'ont pas cet instant de se projeter. C'est ennuyeux, parce que si on ne se projette pas, on ne peut pas faire un planning. Et puis, on ne sait pas comment on va vivre au bout de... Quand ils viennent dans le métier... Ils pensent tous "coques". Mais il faut faire attention. On a eu des années... Moi, j'ai eu 7 années où on n'a pas eu de coques. Tout au début où j'ai commencé, déjà la première année quand j'ai commencé, en 98, je venais de Normandie, je faisais 15 kilos. Bon. J'ai pas voulu céder, mais autrement, il y a longtemps que je serais restée chez moi. Non, c'est des métiers, des fois, c'est long à apprendre, c'est sûr. Des fois, on n'a pas le physique non plus. On en a eu. C'est pas rien. Tu as beau vouloir faire ce métier-là, mais si t'as pas le physique, t'as pas le physique. Forcément, t'attrapes des hernies où t'es pas bien. Ça se comprend. Attention, c'est pas... Y a d'autres métiers que tu peux faire dehors qui seront moins physiques. Mais non, il y a des gens, c'est pas ça. Bon, c'est vrai qu'il faut être minutieux aussi avec les vers, parce que malgré tout, c'est petit. Si tu fais ça comme un bourrin, tu vas les déchirer, tes vers. Donc il faut pas... C'est le genre de choses qu'il faut faire attention quand même. Il ne faut pas les casser, parce qu'ils partent et ils doivent être vivants. quand ils arrivent chez le client. Le tout, c'est de faire un boulot qui plaît et là, tu as toujours le boulot. Maintenant, j'y suis plus titue à le dire parce que les gens ne comprennent pas si le boulot est salopé au départ. Tu perds tes clients, qu'est-ce que tu veux faire après ? Ce n'est pas logique. Moi, c'est comme ça que je le vois. Heureusement, il y en a qui travaillent très bien.
- Speaker #1
Quand des visiteurs viennent découvrir la baie, qu'est-ce que tu aimerais qu'ils comprennent au-delà des paysages ? Alors, ce que j'aimerais qu'ils comprennent, c'est surtout le respect.
- Speaker #0
Parce que quand quelqu'un vient vous voir et il dit « Hé, hé ! » Je suis désolée, je ne suis pas son chien. Et moi, je dis non, je ne réponds pas. La personne qui... Et souvent, ce sont les enfants les plus polis. Par rapport aux adultes... Mais c'est effrayant. J'ai vu une personne qui m'a sifflé un jour. C'est quand même pas normal. Moi, je ne vais pas... Je vais le boucher et je le siffle. siffle pas. Je trouve ça tellement grotesque. Qu'ils soient respectueux, parce qu'on leur dit les choses, c'est pas pour les embêter. Combien de fois on a sauvé des gens, parce qu'ils nous écoutent pas ? Ils partent, on entend la marée arriver, on leur dit non, n'allez pas. En plus, ils ont des enfants. "On va pas la manger, votre mer ! » ils nous disent. « Non, c'est pas ça, c'est que tu te mets en danger. » On en a un, une fois, mais je n'habitais pas encore là. Je travaillais au C ap Hornu. Il est passé avec sa femme et ses deux gamins. Il a pris peur d'arriver de l'autre côté. Il est revenu tout seul. Et nous, on a couru pour chercher la femme et les deux gamins. Il a eu de la chance. Moi, j'avais ma fille qui était en perdition dans l'eau parce qu'elle tenait nos caisses. Sinon, le mec, il prenait mon poing dans la figure. Parce qu'ils ne veulent pas écouter. Il y en a qui sont morts, malheureusement. Des chasseurs, quand on leur dit « N'allez pas ! » On a un collègue, il a vu des chasseurs passer avec un petit justement. Et puis le père du petit s'est noyé devant lui. Le gamin, il est revenu parce qu'il a pu courir autrement. C'est pas logique, il y a des règles. L'eau, tu peux y souffler dessus, elle va pas s'en aller. On arrête le feu avec l'eau, mais l'eau, personne l'arrête. Après, ils mettent leur vie en danger, mais ils mettent aussi des sauveteurs ou des gens qui travaillent en danger, c'est ça qu'il faut qu'ils comprennent. Puis qu'ils respectent la nature, c'est mieux maintenant quand même. parce qu'il y avait tellement de déchets qui restaient à travers les groupes et tout. On en a discuté avec les groupes et maintenant, il y a quand même beaucoup moins de déchets qui restent dans la baie. Il y a une prise de conscience, quand même.
- Speaker #1
Quand même. Oui,
- Speaker #0
Ben oui, il faut quand même dire le bon,
- Speaker #1
on ne va pas non plus tout dénigrer. Et finalement, alors, Rainette, est-ce que c'est toi qui appartiens à la baie ou est-ce que c'est la baie qui t'appartient ?
- Speaker #0
Elle m'a capturée, la baie. C'est elle qui m'a capturée, c'est vrai qu'elle est belle en été comme en hiver, elle a son charme, elle a ses bruits, elle a... Quand tu la regardes, c'est toujours magique, c'est jamais le même paysage, c'est jamais les mêmes formes, c'est jamais les mêmes couleurs. Puis la baie, elle change sans arrêt. Parce qu'on a beau dire qu'on connaît la baie comme notre poche, mais la baie, tous les jours, elle change. Un matin, tu passes là, et puis deux jours après, tu ne passes plus. Il y a des trucs qui se forment. Non, non, c'est changeant tout le temps. Donc la baie, ce n'est pas une carte qu'on trace et qui resterait telle. Pas du tout. Elle a son charme parce qu'elle change aussi.
- Speaker #1
La baie de Somme est un paysage, un espace sauvage, un territoire mouvant entre ciel, sable et vase. Mais elle est aussi faite de celles et ceux qui la connaissent intimement. et qui vivent avec les marées depuis toujours. Rainette fait partie de ces figures rares, profondément attachées à leur territoire et qui nous rappelle que derrière chaque paysage, il y a des gestes, des savoir-faire, des vies entières. Merci beaucoup Rainette pour cet échange.
- Speaker #0
Merci aussi.
- Speaker #1
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