Speaker #0C'est lui qui nous a délivrés et qui nous délivrera d'une telle mort. Lui de qui nous espérons qu'il nous délivrera encore. Nous étions presque arrivés à la fin du mois d'août 2016 et un mois s'était découlé depuis que Victoria m'avait aidé à me relever pour traverser ce qui était la plus grande épreuve de ma vie. Après le choc et la tristesse, le désespoir et surtout la colère, était venu le temps du déni. Ma première séance de chimiothérapie était prévue pour début septembre et pendant près d'un mois, le secrétariat de l'hôpital avait tout fait pour me joindre, me laissant message après message pour me presser de venir me faire implanter un cathéter, aussi appelé chambre implantable. Tu sais quoi, quand j'ai entendu pour la première fois ce nom, chambre implantable, lors de l'un de mes nombreux rendez-vous avec mon austère hématologue, figure-toi que j'ai imaginé une vraie chambre à coucher, et je ne voyais vraiment pas le rapport avec ce qu'il devait m'être implanté dans mon corps. Jusqu'à ce qu'elle me montre les images et m'explique à quoi ils servaient. Puis est venu le descriptif complet du protocole. La durée de mon traitement venait de passer de 3 mois à 6 mois. Tout ça parce que j'avais catégoriquement refusé la radiothérapie qui menaçait de me rendre stérile, carrément. Ouais, dont la perspective d'être privée un jour du choix d'avoir ou non des enfants, c'était niaide, quoi. Alors j'ai préféré prolonger l'agonie du traitement. Enfin, je te dis ça, mais la vérité c'est que juste après cet entretien, j'ai littéralement déserté l'hôpital. De toute façon, en dehors de ma famille et de ma meilleure amie, personne n'était au courant de mon état. Alors j'avais décidé de faire comme si tout était normal. Et à défaut de vivre le plus bel été de ma vie, en Australie, j'avais accepté une mission de secrétaire en intérim. C'était tranquille et ça payait bien. Mais surtout, ça me donnait la sensation de retrouver un semblant de vie normale. De toi à moi. J'avais gardé ce secret d'espoir que Dieu ferait miraculeusement disparaître ce cancer. Et puis, il y avait ma meilleure amie qui m'avait proposé de montrer mon dossier à l'une de ses amies cancérologues vivant dans le Sud. Tu penses bien que j'ai tout de suite dit oui ? C'était de l'espoir ? Malheureusement, le résultat fut le même. J'avais bien un cancer localisé dans l'Aisne, au stade 2. Et il me fallait maintenant accepter de traverser cette expérience en faisant complètement confiance à Dieu pour m'en relever. Je me suis rendue seule au service de chirurgie ambulatoire. Et avant même que ne débute l'intervention, je me sentais déjà anesthésiée de partout. Plus tard, durant l'opération, je me souviens très nettement m'être sentie enveloppée d'une lumière blanche, presque laiteuse, et de cette chaleur qui me rappelait les doux bras de ma mère lorsqu'elle m'enlaçait. Et puis, il y eut ce nom qui a surgi dans mon esprit et qui ne m'a plus quittée. Maman Marie. Maman Marie. Le chirurgien et son équipe était attentionnée et très professionnelle, ce qui renforçait mon profond sentiment de sécurité, de protection. L'intervention avait duré moins d'une heure. J'étais partie seule et je revenais chez moi en portant sous ma peau un intrus. Un intrus qui ne me quitterait plus durant les six prochains mois de ma vie. Lorsque j'étais enfant, Je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Lorsque je suis devenue homme, j'ai fait disparaître ce qui était l'enfant. Durant les jours qui ont suivi l'implantation du cathéter, il m'était devenu impossible de passer nue devant un miroir, de peur d'y apercevoir mon corps et cet invité repoussant qui m'était imposé. Faire face à l'image de ce pansement collé à droite de mon thorax, ça m'aurait forcé à... affronté de plein fouet ma nouvelle réalité. Mais une autre perspective me glaçait encore plus le sang. C'était le jour de la visite à domicile de l'infirmière chargée de changer mon pansement. Impossible de reculer cette échéance. L'intrus sous ma peau allait se dévoiler sous toutes ses coutures et, que je le veuille ou non, je ne pourrais plus ignorer sa présence. Je ne savais pas comment j'allais réagir. Mon inquiétude atteignait son point culminant quand j'ai entendu frapper à la porte de mon appartement. Je me suis dirigée vers l'entrée. Le cœur lourd, le pas hésitant, et d'un geste mal assuré, j'ai entreouvert la porte. Et là, j'ai découvert le sourire radieux d'une femme en blouse blanche et aux cheveux blonds. La douceur et la spontanéité de cette infirmière m'ont tellement surprise que, l'espace d'un instant, j'en ai oublié ma peur. A l'évidence, elle avait l'habitude d'entrer naturellement dans l'intimité de ses patients. Elle était d'origine espagnole, pas plus grande que moi, et fait encore plus troublant, elle sentait le soleil. Une fois les présentations faites, elle me demanda avec beaucoup de sincérité dans la voix Comment est-ce que vous vous sentez ? Je ne saurais te dire pourquoi, mais cette simple question fit instantanément fondre les derniers préjugés que j'avais encore sur les infirmiers. Alors, comme une enfant rassurée par sa mère après un cauchemar, j'ai laissé mon désarroi s'échapper, et mes mots mêlés de larmes ont glissé sans retenue. Et pendant que je tentais de lui expliquer ma difficulté à ne serait-ce que regarder mon pansement, l'angoisse que j'éprouvais à l'idée de découvrir ma chair, que je croyais mutilée par cette intrude métal. Elle, elle m'observait, avec attention, sans jamais m'interrompre, au chant doucement la tête de temps à autre. Comme pour dire, je te comprends, mais ce qui va suivre est encore plus étonnant. J'étais si occupée à laisser tomber les derniers remparts de mon amour propre, à exposer toute ma détresse, que je ne me suis même pas rendue compte que mes mains étaient blotties dans les siennes et qu'elles les tenaient avec tendresse. Puis elle me proposa de m'accompagner, pas à pas, dans le retrait de ce pansement. Elle me dit calmement qu'il était naturel d'appréhender ce genre de changement, mais que je verrais très vite qu'il n'y avait rien de laid sous ce pansement, que je serais toujours moi et toujours la belle femme que je suis. Ces mots me firent timidement sourire. J'étais désormais suffisamment apaisée pour accepter ce qu'elle allait me proposer, opérer son apaisante magie et me libérer enfin de ce qui me terrifiait le plus. C'est là qu'elle me demanda si j'avais un grand miroir. Elle souhaitait que nous le placions face à nous dans le salon. Malgré le frisson qui parcourait mon échine, je me suis dirigée sans rien dire vers la salle de bain. Et je suis revenue quelques secondes plus tard avec un miroir d'un mètre trente dans les bras que j'ai posé presque cérémonieusement contre la grande porte vitrée du séjour. Et puis j'ai levé les yeux vers elle, un regard qui disait clairement « Et maintenant, on fait quoi ? Parce que moi j'y arriverai pas toute seule. » « Est-ce que tu peux m'aider ? » Mon regard devait être très explicite parce que la seconde suivante, elle m'a dit « On va faire chaque geste ensemble. » Je n'ai pas eu le temps de répondre quoi que ce soit, elle était déjà placée derrière moi, m'obligeant à faire face au miroir et à moi-même. Alors, telle une chorégraphie, sa main prit la mienne pour la poser lentement sur ma poitrine. Je fixais son regard dans la glace, en essayant de comprendre son intention, que j'ai très vite compris. En fait, elle m'invitait à ouvrir le haut de ma chemise bleue, ce que j'ai fait, presque stoïquement, laissant apparaître l'énorme pansement blanc. À ce moment-là, l'infirmière m'a entourée de ses bras avec un large sourire en me disant que tout irait bien, qu'elle allait maintenant le retirer doucement. Je t'assure, je retenais mon souffle à chaque petit pincement provoqué par la bande adhésive qui se décollait. et pile à l'instant où le pansement fut entièrement retiré, j'ai... J'ai brutalement tourné la tête sur le côté et j'ai fermé les yeux très fort et je me suis écriée « Non, non, je ne peux pas, je ne peux pas regarder ça » . Alors mon infirmière a resserré un peu plus son étreinte affectueuse et m'a dit « Waouh, la plaie a très bien cicatrisé, on ne voit presque rien. Je t'assure que ce n'est pas moche du tout. On va compter ensemble jusqu'à trois et tu pourras ouvrir les yeux. Je suis là, je reste avec toi » . Je lui ai alors demandé si elle pouvait me tenir la main. Ce qu'elle a fait. Alors j'ai lentement tourné la tête vers le miroir, les yeux toujours fermés, séant sa main un peu plus fort. Et au bout de trois, j'ai ouvert les yeux et j'ai vu. Je ne quittais plus de regarder cette petite bosse ronde sous ma peau, ennée d'une cicatrice encore plus petite, en forme de croissant de lune, qui était là, sur ma poitrine. Seigneur, la magie de mon infirmière avait opéré. Je n'avais plus peur de cette intrue, et je n'avais plus peur de moi non plus. Je lui ai souri, je l'ai remercié mille fois, et je l'ai embrassée comme si elle était ma meilleure amie, ce qui visiblement ne l'a même pas choquée. Au contraire, elle semblait presque plus heureuse que moi. Mon cœur dans mon cœur, je rendais déjà grâce à Dieu pour cette rencontre presque angélique. Et plus tard dans la soirée, le pansement changeait, j'ai fait une dernière inspection avant d'aller me coucher. Juste... pour savoir si j'étais capable de me regarder dans le miroir, seule et sans la présence de mon ange infirmière. J'ai ôté mes vêtements et je me suis tenue nue face à ce miroir qui soudain me paraissait immense. Je scannais mon corps. J'avais l'impression de le découvrir pour la première fois. Je scrutais chaque centimètre de peau, mais il n'y avait rien, rien à part cette petite bosse sur le côté de ma poitrine que, du bout des doigts, j'ai réussi à effleurer. Je me suis regardée droit dans les yeux et j'ai murmuré. Cette fois, Seigneur, je suis prête. Amen.