- Speaker #0
Aujourd'hui, on rentre dans un lieu où, normalement, personne n'a trop envie d'aller, pas même Batman. Enfin, surtout pas Batman. Bienvenue à Gotham, les Geekouniou ! Enfin, à Arkham, plus exactement, puisqu'on va parler du comics Batman Arkham Asylum, où en VO, le vrai titre, Arkham Asylum, A Serious House on a Serious Earth. Oui c'est long, mais en même temps c'est plus stylé. Donc j'espère que vous êtes prêts à entrer dans le comics le plus dérangé que j'ai lu concernant la chauve-souris, puisque d'y laisser un petit bout de votre santé mentale. Et avant de commencer, je tiens quand même à vous dire, il fait 31°C. Je suis sous les toits, il est un petit peu tôt, j'enregistre le matin pour être un peu plus au frais, parce que sinon je peux pas, et j'ai ouvert les fenêtres. Donc c'est possible qu'il y ait un petit peu plus de bruit que d'habitude, je suis vraiment désolé si c'est le cas. Je vais essayer de m'arranger pendant le montage. pour que ça s'entende le moins possible. Et il est aussi possible que je dégouline. Clairement, donc, soyez indulgents, s'il vous plaît. Bon, déjà, on va commencer par dire que je parle du comics, pas du jeu vidéo, même s'il va revenir à un moment dans l'épisode, puisque pour beaucoup, c'est plus un appel à la manette qu'au marque-page. C'est quoi alors, si ce n'est pas le jeu ? Eh bien, c'est un roman graphique, forcément publié chez DC Comics, et ça, il y a de nombreuses lunes. J'avais 3 ans. C'est vous dire, on était en 1989 et c'est signé par Grant Morrison, au scénario évidemment, mis en image par Dave McKinn, et je suis obligé de mentionner Gaspard Saladino, parce que ici, le lettrage a une importance presque aussi capitale que le dessin ou le scénario. En France, l'oeuvre nous a d'abord été publiée sous le titre un peu problématique aujourd'hui, Les Fous d'Arkham, chez Comics USA en 1990. Depuis, elle a été rééditée sous d'autres titres. notamment chez Urban Comics, qui propose maintenant un ouvrage dans sa collection DC Deluxe depuis 2014. C'est celle que j'ai à la maison. Et je me demande même s'il n'y a pas une version nomade. Et en vrai, je trouve que le titre VO donne plus le ton. A Serious House, On A Serious Earth, ça ne sonne pas comme Batman va taper des clowns dans un couloir sombre. Enfin si, il y a un clown, il y a des couloirs, et Batman y tape un peu. Mais ce n'est pas vraiment ça le but du récit. L'histoire est très simple en apparence. Les patients de l'asile d'Arkham ont pris le contrôle du bâtiment, ils retiennent le personnel en otage et leur demandaient, très simple, limpide, ils veulent que Batman entre. Ils ne veulent pas la police, pas Gordon et sa belle moustache, ils ne veulent pas une négociation, non, ils veulent Batman. À leurs yeux, un type déguisé en chauve-souris qui passe ses nuits à frapper des criminels traumatisés dans les rues de Gotham a peut-être davantage sa place à leur côté que dehors, libre, dans la ville. Et donc, la question qui plane au-dessus de tout ce récit, Batman est-il aussi fou que ceux qui l'enferment ? Ou sont-ils fous parce qu'un Batman existe ? Et franchement, pour un récit assez court, c'est une bonne grosse gifle. Batou, il sait faire ça, des récits courts, mais impactants. Je pense évidemment à The Killing Joke, autre récit compact, autre claque psychologique, autre plongée dans cette idée très inconfortable que la frontière entre le héros et ses ennemis est parfois un trait de crayon extrêmement fin. Mais Arkham Asylum, c'est encore autre chose. On n'est pas vraiment dans le polar habituel, mais plus dans une sorte de cérémonie. Moins une aventure qui descend aux enfers. En vrai, je dirais que ce comics, on ne le lit pas vraiment, on le traverse. Et parfois, on a l'impression que lui aussi nous traverse, et ça c'est dérangeant. Agréablement dérangeant, évidemment. Avant de s'enfoncer dans les couloirs lugubres d'Arkham, ses cellules, ses symboles religieux, et de rencontrer des clowns traumatisants, et des psychiatres qui ont visiblement besoin eux-mêmes d'un arrêt maladie, il faut parler de l'architecte et du maçon de cette maison, Grant Morrison et Dave McKinn. Parce que Arkham Asylum, c'est certes un très bon scénario, avec de beaux dessins, mais c'est surtout une collision entre deux visions. Morrison construit un labyrinthe mental et McKinn le transforme en cauchemar de galerie d'art. Et au milieu de tout ça, Gaspar Saladino donne une voix, ou plutôt des voix, à la folie qui habite ses murs. Commençons par l'architecte, Grant Morrison. C'est un nom qui pèse très lourd dans les comics. Il est né en Écosse. Morrison fait donc partie de cette vague d'auteurs britanniques qui ont profondément marqué les comics américains à partir des années 80. Il s'est imposé avec des séries du style Animal Man ou Doom Patrol avant de signer des titres majeurs comme Justice League of America, Batman, New X-Men, Final Crisis ou encore All-Star Superman. Et Morrison, il fait un truc que j'aime bien. mon petit grand Toonay là, mais qui est assez risqué. Il va emmener nos super préférés là où personne n'oserait les amener. Sans lui, Toonay aurait peut-être moins de choses à raconter aujourd'hui, je pense. Je ne sais pas pour vous, et je ne suis pas en train de dire qu'il écrit Batman comme Miller, pas du tout. Mais pour moi, Morrison fait partie de cette même famille d'auteurs qui ont déplacé Batman. Miller l'a rendu plus brutal, plus urbain, voire crépusculaire. Morrison, lui... il l'emmène vers quelque chose de plus mental, plus symbolique, presque religieux par moment. En vrai, Morrison a proposé des traitements relativement déterminants, aussi bien pour Batman que Superman chez DC, mais surtout, il a réussi à relancer les X-Men chez Marvel.
- Speaker #1
Et ça, c'est pas rien.
- Speaker #0
Et sur Arkham Asylum, en 89, après les premières grandes secousses de Animal Man et Doom Patrol, Morrison n'a pas encore livré tout son grand cycle Batman des années 2000, avec Damian Wayne, Batman & Robin, Batman Inc, etc. Il y en a plein d'autres. Mais on sent déjà tout ce qui fera sa signature. Il aime mettre des symboles, jouer avec la psychanalyse ou les mythes, trifouiller la continuité. Et il monte les super-héros au niveau de figures quasi religieuses, des totems culturels. En fait, ce sont quasi des dieux au travers de ses histoires.
- Speaker #1
Pour l'actualité plus récente,
- Speaker #0
Grant O'Neill écrit beaucoup moins de comics qu'à l'époque. On a quand même pu le voir sur le... très récent Batman Deadpool, qui était sorti fin 2025 en VO, et le 13 mars 2026 chez nous en France, donc au moment où j'enregistre, c'est vraiment pas très vieux. On peut maintenant parler du maçon, celui qui donne sa forme à ce complexe de folie, Dave McKean, et dans ce bouquin, l'image ne vient pas illustrer le scénario, elle le contamine carrément. C'est la partie qui me plaît le plus, j'adore, je suis sensible à ce travail, tout aussi dérangeant qu'il soit. Mac McKean, c'est un artiste britannique, lui aussi, connu pour son mélange de dessins, de peinture, photographie. Il y a des collages, des objets, des textures, des compositions numériques. Il a bossé avec Neil Gaiman, par exemple, et c'est surtout pour ça qu'il est particulièrement célèbre. On le retrouve sur Violent Cases, Black Orchid ou Mr. Punch, et bien sûr, sur les couvertures de The Sandman. Mais un truc qu'on sait moins, enfin moi en tout cas, je ne le savais pas, c'est qu'il a aussi travaillé comme réalisateur. notamment sur un film qui s'appelle Myroar Mask, je ne connaissais pas non plus. En même temps, c'est co-scénarisé par Gaiman, donc il reste dans sa sphère, et là aussi était illustrateur pour des auteurs ou des musiciens, comme Ray Bradbury, Stephen King ou Alice Cooper. Et on le retrouve donc sur Arkham Asylum, où McKinnon donne pas seulement un style aux pages qu'on lit, mais on va dire qu'il y injecte une sorte de maladie. Les corps se déforment, les visages se brouillent, les décors semblent presque... Pour rire sous nos yeux, cet effet un peu marron dégueu là, le Joker dedans, on a l'impression qu'il devient une tache rouge, un ricanement graphique, et Batman devient une masse noire, presque une absence. On devine sa silhouette, il est présent, on le sent, mais on le voit pas vraiment. Et il fait ça pour tous les personnages. Genre Killer Croc se rapproche plus d'une bête mythologique, presque médiévale, qui vit dans les entrailles du bâtiment. Il est encore plus bestial que d'habitude. Et je trouve qu'il y a un parallèle évident à faire avec Bill Sienkiewicz, notamment dans cette manière d'exploser la page, de refuser la lisibilité confortable, d'amener le comics vers quelque chose de plus expressionniste, plus pictural et vraiment plus sale aussi en vrai. Plus tard, on peut aussi penser à des artistes comme Jock, alors pas pour une ressemblance directe, mais pour cette capacité à imposer une patte graphique tellement forte qu'elle devient l'ambiance même du récit. McKean a raconté en 2025 qu'avant d'arriver entre ses mains, le script d'Arkham Asylum avait déjà circulé auprès de nombreux illustrateurs qui l'avaient refusé. Et on peut comprendre parce que c'est pas vraiment le petit Batman pépère du dimanche matin avec son café. C'est un livre qui demande à l'artiste de construire un cauchemar, pas une simple narration d'action. On peut dire que ce titre a renforcé la renommée de McKean dans le comics américain. mais il était déjà repéré avant. Notamment via son travail avec Gayman, je l'ai déjà dit. Et Arkham Asylum n'est donc pas son point de départ. Mais c'est clairement l'un des livres qui a installé son nom dans une autre dimension auprès du grand public comics. Dernièrement, il a fait des choses plus confidentielles. Par exemple, son dernier projet en date, c'est Prompt, sorti en 500 exemplaires. Donc vraiment très peu. Une sorte d'essai en comics sur l'IA et la place des artistes avec cette nouvelle donnée dans l'équation. Et enfin, maintenant qu'on a les plans et même les murs de notre bâtisse, et bah il y a un fantôme qui est venu la hanter et qu'on oublie trop souvent,
- Speaker #1
Gaspard Saladino.
- Speaker #0
Comme je vous l'ai déjà dit plus tôt, ici le lettrage est fondamental. C'est pas juste du texte posé dans des bulles, chaque voix a une texture. Batman parle dans des blocs noirs, le Joker semble écrire en rouge directement sur la page, comme si sa parole avait griffé le papier. Seuls les personnages, entre guillemets un saint d'esprit, ont des blocs plus classiques. Et du coup, donner un tel traitement graphique aux voix, déjà, c'est pas commun, mais en plus, ça participe énormément à la lecture et à la compréhension de l'étrangeté. On ne lit pas le Joker, on le subit. Parfois dans un comics, le son est visuel, ici on entend presque le Joker parce que sa typographie hurle. Bravo Gaspard ! Je vais vous en dire un peu plus sur l'histoire quand même, histoire de plonger un chouille plus dans ce cauchemar étrange et difforme. Ça commence le 1er avril, et ça évidemment, c'est pas innocent. À Gotham, quand le Joker décide de faire une blague, c'est pas avec un poisson en papier dans le dos qu'on finit, mais plutôt enfermé dans un asile avec des meurtriers, des monstres et ce foutu clown qui a clairement dépassé la dose recommandée de sucre et de rouge à lèvres. Les patients d'Arkham ont pris le contrôle du bâtiment, le personnel est retenu en otage, Gordon, toujours avec sa belle moustache, contacte Batman, et la demande est simple. Ils veulent que la chauve-souris entre chez eux. Batman accepte, sinon il n'y a pas d'histoire, mais très vite, on comprend qu'il ne vient pas reprendre Arkham. Ici, il se fait avaler par cette maison. On ne cligne pas le niveau en tuant le boss, quoi. Et son hôte, Joker, l'accueille comme un maître de cérémonie complètement dégénéré. Sauf que la baraque est pleine de colocs psychopathes. Batman croise Killer Croc, presque transformé en Minotaur du labyrinthe. Yossi Maxisus dans son délire mystique. Le Chapelier fou, Gueule d'argile, l'épouvantail, mais ils ne sont pas là comme une simple galerie de boss. Ils fonctionnent plutôt comme des miroirs déformants, renvoyant à Batman une partie de lui-même qu'il préférait peut-être pas regarder. Et là-dedans, il y a aussi Doubleface, qui lui incarne l'une des idées les plus cruelles du récit, puisque sa fameuse pièce a été remplacée par un dé, puis par des cartes de tarot. pour élargir les possibilités de choix. Bien plus large. Trop large. En théorie, c'est une thérapie. Et en pratique, ça devient un supplice parce que Harvey n'arrive plus à décider quoi que ce soit. Même des choses très simples. Et c'est presque triste. Pas presque, c'est triste. Et ça, c'est le présent. Mais en parallèle, Morrison raconte l'histoire d'Amadeus Arkham, fondateur de l'asile dans les années 1920. Et le récit prend toute sa force avec cette double narration. entre le passé d'Amadeus et le présent de Batman qui se répondent. Deux hommes traumatisés, deux hommes qui veulent contenir le chaos, deux hommes qui construisent une mission autour d'une blessure. Sauf qu'à Arkham, les murs écoutent, les symboles pourrissent, et la grande question revient sans cesse, Batman est-il vraiment à l'extérieur de la folie, ou simplement du bon côté de la porte ? Et dans ce récit, déjà pas de brousse, on se concentre sur Batman. qui n'est vraiment pas présenté comme le chevalier noir parfaitement maître de lui-même. Il est plus opaque, plus brutal, c'est juste une ombre violente et terrifiante. Dave McKean le dessine souvent comme une masse noire, une ombre avec des oreilles très pointues, parfois plus proches d'une créature que d'un homme. D'ailleurs, en vrai, je trouve qu'il y a un truc très Tim Burtonien, et je parle plus des animations ou des dessins de Burton quand je dis ça, pas de ses films, pas de Batman 89. Il abuse sur les traits, il les rallonge, il fait des... spirale sur les épaulettes par exemple, c'est bizarre, c'est pas humain, un peu difforme. Est-ce que c'est une représentation de l'esprit ? Batman se voit-il comme ça ? Ou est-ce que c'est la réalité ? Ça, je sais pas. Et ça colle parfaitement à la question centrale du livre, Batman est-il vraiment différent de ceux qui l'enferment ? On revient souvent à cette question. Ce qui est troublant, c'est que ce Batman semble aussi moins regardant moralement que celui qu'on connaît. Habituellement. Pas dans le sens où Batman devient punicheur avec une cape et des oreilles en pointe. On n'est pas là-dessus non plus, mais il y a plusieurs moments où sa violence, ou son absence de réaction face à la violence des autres, laisse un goût bizarre. Face à Killer Croc par exemple, Batman va très loin dans la neutralisation de la bête. La scène en vrai, elle est brutale, presque létale, et le récit cherche pas vraiment à nous rassurer. On n'a pas le droit à un petit panneau, aucun mal n'a été fait aux animaux dans cette scène. On est plutôt dans une zone... sale, où Batman semble agir pour survivre à tout prix, plus que comme un héros parfaitement cadré au sang-froid. Il y a aussi une scène de meurtre par un autre personnage. Je ne vais pas détailler qui, pour ne pas trop spoiler, mais ce qui marque, c'est la réaction de Batman. Elle est froide, presque détachée, et il félicite presque l'acte, et chez lui, c'est pas commun. Je pense que beaucoup de lecteurs ont dû détester ce bouquin à cause de ça. Moi, au contraire, c'est ce qui me fait l'apprécier, et je ne peux pas m'empêcher de me dire que... C'est l'effet Arkham qui a contaminé tout le monde, même lui. C'est peut-être ça le plus dérangeant, de se dire que dans ce récit, c'est pas seulement que les patients sont fous. Il nous montre que dans cette maison, même Batman perd un peu de sa morale légendaire. Il devient une ombre parmi les ombres. Peut-être la plus efficace, peut-être la plus dangereuse, mais pas forcément la plus saine, justement. Et moi, c'est ça qui m'a vraiment accroché. Ce Batman-là me met presque autant mal à l'aise qu'il me fascine. D'habitude, même quand il est sombre, Batman reste le point fixe. Ici, il devient lui aussi une présence inquiétante. Pas juste le héros qui entre dans Arkham, mais peut-être l'un des trucs les plus flippants qui s'y promènent. Et face à lui, il y a le Joker, le maître du désordre. Il ne dirige pas forcément Arkham de manière stratégique, mais il en incarne la logique profonde, l'absence de logique. Grand Toonay en fait une créature instable, presque changeante, comme si sa personnalité n'était jamais fixe. Puis visuellement. McKean le rend inoubliable. Rouge, blanc, tendu, obscène, presque démoniaque. Enfin, plus que d'habitude quoi. Et donc en parallèle, on retrouve Amadeus Arkham qui lui fonctionne comme un miroir tragique de Bruce Wayne. Deux hommes traumatisés, deux hommes qui construisent une mission autour d'une blessure presque identique. Amadeus bâtit un asile, Bruce bâtit Batman. Dans les deux cas, il y a cette volonté de mettre de l'ordre dans le chaos. Mais dans les deux cas, on peut se demander si... c'est pas le chaos qui finit par gagner. En fait, tous les personnages qu'on retrouve ici sont remaniés, surtout esthétiquement. Et ils composent une sorte de cœur monstrueux. Ils ne sont pas tous développés longuement, mais ils participent à l'idée que l'asile est une galerie de miroirs brisés. Et celui qui retient le plus mon attention, c'est Harvey Dent, alias Double Face, pour deux raisons. La première, c'est que je trouve que c'est le plus moche. Et oui, je n'ai pas dit que la raison était positive. Donc je ne vais pas être sympa pendant... 20... 21 mots. Je trouve qu'on ne reconnaît pas Doubleface, il est presque trop humain, mais finalement, c'est peut-être ça qui était voulu. Allez savoir. Et l'autre raison, que j'ai déjà mentionnée, puisque c'est l'une des idées les plus fortes du récit, sa pièce, symbole habituel de son obsession du choix binaire, qui a été remplacée pour que finalement il ne puisse plus rien choisir. L'idée de départ est thérapeutique, c'était pour lui offrir plus de possibilités, mais en réalité, ça le détruit encore plus. C'est cruel, parce que ça pose une vraie question. Est-ce qu'on aide quelqu'un en cassant brutalement le mécanisme bancal qui lui permettait encore de tenir debout ? Et dans ce récit, c'est d'autant plus vrai. Et dans les persos, il y en a dont je n'ai pas encore pipé mot, ce sont les médecins d'Arkham, qui ne sont pas non plus de simples figurants. Contrairement à Gordon, il est là, mais on s'en fout un peu, si c'était Beloc, Robin ou Barbara, c'était exactement la même chose. Donc, il y a notamment Russ Adams, psychiatre à l'asile, et Charles Cavenditch, administrateur d'Arkham. Sans trop entrer dans les détails pour ne pas déplier toute la fin, ils incarnent une idée assez forte dans le récit qui est qu'à Arkham, même ceux qui sont censés soigner, encadrer et comprendre la folie finissent par être contaminés par cet asile. Par exemple, Rose Adams, c'est de son initiative si Double Face ne sait plus faire de choix. Au lieu de l'aider, elle le paralyse complètement. C'est presque pire que sa pathologie de départ. Et Cavendish, lui, il a passé trop de temps dans ce bâtiment, rempli de patients, tous plus dangereux les uns que les autres, et il attache peut-être trop d'importance à ce que les murs sont censés cacher. En gros, c'est une institution tout aussi malade que ses patients, avec son histoire, ses secrets et ses obsessions. Chez Morrison, la folie ne reste pas gentiment derrière les barreaux. Elle circule, elle passe des patients aux médecins, des murs aux archives, puis du passé au présent. Je pense que ce qui divise, c'est justement ce que je vais dire. Maintenant, donc donnez-moi vos opinions en commentaire. Je trouve que ce qui frappe dans Arkham Asylum, c'est que c'est pas un comics... classique. Il y a ce côté presque balade au musée. Alors bon, c'est un musée où les tableaux te regardent et où le gardien ressemble au joker. Et je crois que certains aiment pas ça ou alors sont pas touchés par la patte graphique qui est un vrai parti pris. Certaines pages ressemblent à des peintures, d'autres à des collages, certaines à des cauchemars photographiques. Donc je comprends que pour certains lecteurs, bah ce soit génial et que pour d'autres ce soit trop expérimental. Par contre, je trouve que c'est difficile de nier que l'identité visuelle du truc est gigantesque. Et même la narration peut sembler désordonnée au départ. On saute du présent au passé, de Batman à Amadeus, du réel au symbolique. Mais très vite, ce désordre semble s'organiser et je me dis que Morrison ne perd pas le lecteur par maladresse. Il nous fait basculer, on est censé être déstabilisé parce que Batman l'est aussi. Pour moi, c'est typiquement le genre de livre où on ne peut pas juste dire « J'ai aimé l'histoire » . parce que l'histoire sans l'image n'aurait pas le même impact. Et l'image sans cette structure mentale de Morrison pourrait tourner à l'exercice de style. Là, les deux se contaminent, le scénario est malade, le dessin aussi, et c'est précisément pour ça que ça fonctionne de mon point de vue. À sa sortie, Arkham Asylum arrive dans une période que je dirais faste pour le personnage. On est en 89, l'année du film de Burton justement, Batman est partout, il est au cinoche, en livre, dans les vitrines, dans les pubs, Mais le livre de Morrison et McKean ressemble pas tant à un produit d'accompagnement opportuniste. Au contraire, c'est un objet étrange, adulte, sombre et psychologique. Il s'inscrit dans une période où DC publie des œuvres qui déplacent les super-héros vers des territoires plus littéraires, plus graphiques et souvent plus matures. Et d'ailleurs, le livre a connu un vrai succès commercial, je pense en partie à cause de ça. Il a contribué à faire d'Arkham non plus seulement un décor pratique où ranger les vilains, entre deux aventures, mais un personnage à part entière. Après ce livre, Arkham devient plus qu'un asile, c'est le cœur malade de Gotham. Et grâce à ça, Batman n'est plus seulement un justicier, il devient un symbole culturel, un homme traumatisé qui répond à la folie par une autre forme de folie, socialement mieux acceptée parce qu'elle porte une cape et sauve des vies. C'est vrai que ça change la dot quand même. Mais le nom de Arkham Asylum, pour énormément de gens, c'est autre chose. En 2009, chez Rocksteady, le premier de la série Arkham, qui a relancé aussi la franchise sur nos consoles, enfin pour moi c'était le cas. Bah imaginez-vous qu'en vrai, le jeu vidéo Batman Arkham Asylum n'est pas une adaptation directe du comics. Par contre, il reprend clairement une partie de son ADN. Batman est enfermé dans l'asile, l'asile d'Arkham est là aussi comme un personnage à part entière, et surtout, toute la mythologie autour d'Amadeus y est présente. D'ailleurs, j'ai vu passer une note de Wired qui révélait déjà... l'année de sa sortie que la promo du jeu faisait fortement écho aux romans graphiques de Morrison et de McKean, notamment sur cette origine maudite de l'asile. Mais ça s'arrête ici. C'est moins cauchemardesque, un peu plus lisse, et c'est tout à fait normal. Trop risqué de faire un jeu 100% basé sur cette œuvre, ce serait tout bonnement injouable, je pense déjà. Et pour moi, c'est un des meilleurs jeux quand même, sur notre petite chauve-souris adorée. La trilogie, elle est juste dingue, en fait. Arkham Asylum qui relance la machine. Arkham City, Arkham Knight, qui l'améliore, c'est dans mon panthéon des jeux vidéo je crois. Bon, vous l'aurez compris, Arkham Asylum, c'est un récit court, mais dense. Ça cherche pas à raconter la meilleure bagarre de Batman, mais plutôt à poser une question un peu plus crado, qu'est-ce qui sépare vraiment Batman des monstres qui l'enferment ? Et pour avoir la réponse, faudra le lire ! Je vais pas gâcher ce plaisir ! Et ça donne encore aujourd'hui l'un des objets Batman les plus étranges, les plus marquants, et peut-être... les moins confortables à lire. Si vous ne connaissez pas trop mon petit bâtonnet, je ne vais pas vous conseiller de le lire en premier. Mais c'est clairement un Batman essentiel. Il y a des portes d'entrée plus accueillantes, je dirais. Là, on est plutôt dans la porte qui grince, le couloir sans lumière, et un clown flippant qui respire un peu trop près de ton oreille.
- Speaker #1
T'es sûr que t'as place des bras avec nous ?
- Speaker #0
Et franchement, c'est peut-être ce qui fait la différence entre une simple histoire sombre et un grand récit Batman. C'est pas la qualité de violence, ni le nombre de vilains, ni même le niveau de glauque, c'est ce petit malaise qui reste après la lecture. Le genre de malaise où tu refermes le bouquin en te disant « Ok, donc le problème, c'est peut-être pas seulement Arkham. » Allez, après Arkham, on sort un peu de l'asile. Enfin, façon de parler, parce que cette semaine, entre Frank Castle qui règle ses problèmes comme un chien fou à qui on a retiré ses chiots et un virus qui met Tokyo en PLS, on va dire que la camisole est pas si loin. On commence avec The Punisher One Last Kill, un special Marvel Television sorti sur Disney+, le 12 mai 2026. Ça va, je suis pas trop en retard. Et franchement, mais quelle idée géniale John Berthal a eu d'écrire ce scénario et de le proposer à Marvel. Parce que oui, Berthal n'est pas juste revenu mettre le crâne blanc sur le torse, il a aussi co-écrit le projet avec Reynaldo Marcus Green qui le réalise. Et à mes yeux, c'est tout simplement comme ça qu'il fallait refermer au moins refermé pour l'instant, la porte du Punisher. Bon, Berntal reprend évidemment son rôle de Frank Castle, après l'avoir déjà incarné dans Daredevil, The Punisher et Daredevil Born Again. Ici, on retrouve Frank, il est dans une phase vraiment pas simple, il essaye de vivre sans son double vengeur, le Punisher est peut-être pas avec lui pendant cette période, mais il est quand même accompagné par ses tourments, et franchement, heureusement qu'on n'a pas les mêmes. Mais dans sa quête de s'éloigner de sa vie de justicier, il est quand même confronté à une nouvelle menace liée au crime organisé qui le ramène dans la spirale. Et là où c'est plus malin que ce que nous ont proposé jusqu'ici les séries Marvel, c'est que cette fois, les actes du Punisher ont des conséquences. Et c'est ça qui lui explose à la gueule. Parce que quand Franky passe quelque part, il laisse pas juste des criminels au sol derrière lui. Il y a aussi des dégâts, des gens traumatisés et des vies chamboulées dont on oublie l'existence. Et c'est ça que j'ai aimé dans ce moyen métrage. C'est pas seulement Franck contre les méchants, c'est Franck face à la conséquence de ses actes. Bon en vrai, ça change pas grand chose au fait qu'il va faire ce qu'il sait faire de mieux. Donc déglinguer des malotruvies l'impabot, un grand coup de fusil à pompe. Mais au moins, on va plus loin que...
- Speaker #1
J'ai les flingues et je tire dans le tas pour tuer les méchants.
- Speaker #0
Niveau style, on est sur du Punisher sale, frontal, très physique. Ça cogne, ça transpire, ça va vite, c'est violent. Mais pas uniquement pour faire joli dans la bonne annonce. Le format court. donne un côté hyper cute, pas forcément ultra ample, mais tendu, nerveux et très porté par Berntal. Il incarne vraiment le Punisher avec excellence. Mais malgré ça, les critiques sont assez partagées. Certains parlent d'un special mixed bag, donc mitigé, ce que je viens de dire, mais reconnaissent que Frank incarne enfin une version très directe et létale du Punisher, qui était attendu par beaucoup d'entre nous. Rotten Tomatoes a l'air plus sympa et positif. Ça parle d'un actionneur resserré, brutal. qui confirme Berntal comme interprète définitif du Punisher. Et oui, là-dessus, je suis plutôt d'accord. Bon, on va éviter de parler de Télérama 1, qui a été beaucoup plus sévère, en parlant d'un épisode spécial où le ridicule prend trop de place. Bon, après, ils sont jamais contents, je Télérama, donc on n'est pas étonnés. Et moi, je suis beaucoup plus du côté des convaincus. C'est humain, ça reste du Punisher, donc évidemment, c'est violent, ça va vite, ça transpire la colère et les côtes cassées, mais c'est aussi beaucoup plus torturé. que ce qu'on a parfois vu avec Frank Castle. Le face-à-face Frank Castle-Angela Bauer marche vraiment bien. Cette femme qui veut aussi venger sa famille, c'est un peu le miroir tordu du Punisher. Et tout ça, ça donne un moyen métrage surdynamité, plein de sueur, de colère, de trauma, avec un John Bertal toujours aussi habité. Même si bon, la première scène c'était pas obligé, mais après tout, ça vénère assez pour qu'on veut casser des bouches et qu'on soit parti pris pour l'homme à la tête de mort. Le seul vrai vrai truc qui m'a saoulé, c'est une scène très mal faite où il tombe en arrière d'un toit. C'est plus de la CGI là, c'est un perso de PS1 un peu dégueu, mais vraiment ça dure un quart de seconde. Non bon, ça va, on pardonne, c'est quand même très moche. Donc si vous aimez le Punisher, personnage pas simple de base, mais déjà très bien interprété par Berntal, je pense que vous devriez être ravis. Pour moi, c'est peut-être pas sa meilleure version, pas la plus spectaculaire, mais la plus humaine. La plus sale et peut-être la plus juste. Deuxième et dernier titre de cette dose geek, Emerging, un manga de Masaya Okazono, auteur qu'on connaît notamment pour des récits horrifiques comme Freak Island ou Hurlement. C'est pas tout jeune Emerging, ça date de 2004 au Japon, donc il y a plus de 20 ans quand même, avec une série terminée en deux tomes là-bas, et chez nous c'est Kurokawa qui l'a ressorti en édition intégrale, le 9 octobre 2025. Une grosse brique de 550 pages, pas forcément super pratique à tenir en main dans le métro, mais franchement, vu le sujet, le lire dans le métro c'est déjà une mauvaise idée si quelqu'un tousse à côté de vous. Et à la fin, on a un petit bonus couleur autour du quartier tokyoïte de Shinjuku par le guide Lonely Planet. L'histoire commence donc à Tokyo, dans le quartier de Shinjuku, ça fait sens, quand un homme s'effondre brutalement en pleine rue, victime d'une maladie inconnue. Alors je dis qu'il s'effondre. Mais je devrais plutôt dire qu'il implose jusqu'à toucher les passants alentours. Et c'est Shinjuku, donc si vous ne connaissez pas ce quartier, je peux vous dire qu'il est ultra blindé tout le temps. A partir de là, les médecins, les autorités sanitaires, essaient de comprendre ce qu'ils se trament, mais la situation dégénère. Le virus se propage, tout le monde flippe bien sa mère, et le récit suit autant les patients que les médecins, les chercheurs, les institutions et les citoyens pris dans une crise qui les dépasse. Ça, c'est inconnu, ça. Et je dois dire que pour moi, cette lecture a été vertigineuse. Parce que oui, Emerging date de 2004, donc bien avant le Covid. Je ne vais pas dire que le manga a prédit le Covid, ce serait trop facile, et surtout un petit peu malhonnête, mais lire ça maintenant, après ce qu'on a vécu, ça change tout. On n'a pas devant les yeux seulement un thriller médical, on lit un scénario qui nous paraît beaucoup trop plausible. Et perso, ça m'a fait froid dans le dos, parce que si un mangaka aidé dans sa documentation médicale pouvait imaginer ce genre de crise, ça veut bien dire que les spécialistes savaient très bien que ce type de scénario était possible. Ce n'est pas prophétique au sens magique. C'est presque pire, c'était prévisible. Il y a un truc méga cool, c'est que le manga ne sort pas ce sujet de nulle part, puisque dans les pages bonus, il y a un texte d'avertissement signé Hidetomi Nakahara, c'est un docteur en médecine, qui replace Emerging dans une histoire beaucoup plus large des grandes épidémies. La peste noire, la variole, la grippe espagnole, Ebola, le SRAS, bref, le manga s'appuie sur une vraie mémoire des catastrophes sanitaires, et c'est encore plus flippant, je trouve, à mon avis, de mon point de vue. Il y a même un petit mot de l'auteur, écrit en 2004, où il explique qu'il s'inquiétait déjà de l'apparition de nouvelles maladies, avec la vache folle, le SRAS, Ebola, et que l'intervalle entre ces nouveaux fléaux semblait se réduire. Donc lui aujourd'hui, forcément, ça pique un peu. Donc ça prend une dimension qui me semble assez dingue, parce que c'est pas une prophétie magique, c'est un avertissement qu'on aurait peut-être dû écouter avec un peu plus d'attention. On aurait... peut-être dû faire lire ce manga aux gens qui ont fait débarquer les passagers du Hondius aussi. Niveau style, on est sur un CNN médical bien tendu, très ancré dans le réel. Pas besoin d'un démon, d'un robot géant ou d'un ado qui crie le nom de son attaque pour créer de l'attention. Ici, ce sont des symptômes, une salle d'examen, un hôpital qui panique et une information qui circule mal. Et c'est typiquement ce que je viens chercher dans ce genre de CNN. Et ça suffit pour te mettre en PLS, mon petit pote. On suit des personnages adultes. Des médecins, des gens avec des responsabilités, des réflexes professionnels, des limites aussi, et pourtant, niveau tension, ça rivalise largement avec des récits plus spectaculaires. J'ai pensé un peu à Manhole de Tetsuya Tsutsui, dans cette manière de prendre une menace biologique et d'en faire un thriller concret, nerveux et pas très confortable. Visuellement, c'est agréable aussi, c'est fluide, c'est propre, efficace, et ça se lit vraiment très bien, malgré le format pavé. Je suis d'accord avec les critiques que j'ai vues qui mettent en avant le côté graphique et médicalement dérangeant du manga, avec des planches qui font monter la pression sans tomber dans le gore gratuit. C'est vraiment ça je trouve. Les persos qu'on suit le plus, c'est deux médecins, et ils sont complètement différents. Deux approches opposées, mais attention, pas en désaccord. Ils sont plus complémentaires et pas héroïques au sens propre. Et ça aussi j'ai bien aimé cette approche, parce qu'elle est rassurante. Dans le sens où ça reste un peu un souffle positif. au milieu de ce bordel médical et sanitaire. C'est pas fun, c'est pas le truc que tu lis pour te détendre, c'est court, sec, tendu, et avec le recul post-Covid, ça prend une couche de malaise supplémentaire. Mais c'est justement pour ça que je suis très content de l'avoir découvert maintenant. Il a ce côté presque prophétique, non pas parce qu'il devine l'avenir, mais parce qu'il montre à quel point notre monde était déjà fragile avant qu'on s'en rende compte collectivement. Donc très bonne découverte pour moi, un CNN médical efficace. adulte, flippant, et qui rappelle qu'un récit n'a pas besoin d'un monstre avec des dents pour faire peur. Parfois, le monstre est invisible, contagieux, et il arrive à Shinjuku pendant que tout le monde pense encore que ça va passer. Et voilà les potes, on peut refermer les portes de notre hosto dérangé, et on se retrouve la semaine prochaine pour un épisode avec un invité. Et ah là là là là, vous vous êtes pas prêts ? Surtout si vous êtes des habitués des podcasts en général, parce que je vous ai dégoté un invité les potes. Il y en a, ils ont Jésus dans leur cœur. Moi, Jésus, dans mon podcast. Allez, à la semaine prochaine, et d'ici là, biquez bien vos kikris !