- Speaker #0
La catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Bonjour à tous. Il y a 40 ans, le 26 avril 1986, à 1h23 du matin. Quelque part en Ukraine soviétique, dans une centrale nucléaire que personne en Occident ne connaît vraiment. Une alarme retentit dans la salle de contrôle du réacteur numéro 4. Quelques secondes plus tard, c'est l'explosion. Terrible. Tchernobyl. Ce mot est entré dans notre vocabulaire collectif, comme un synonyme de catastrophe absolue. On en parle dans les films, on en parle dans les séries, on en parle dans les jeux vidéo. Mais derrière la fiction, il y a une réalité bien plus glaçante. Car Tchernobyl, c'est l'histoire d'une expérience qui tourne au désastre, d'un système politique qui préfère le mensonge à la vérité. De milliers d'hommes, envoyé au sacrifice. Et d'un nuage radioactif qui va traverser l'Europe entière, y compris la France, même si on a longtemps prétendu le contraire. Comment la pire catastrophe nucléaire civile de l'histoire s'est-elle produite ? Qui étaient les hommes qui ont tout risqué pour l'arrêter ? Et pourquoi Gorbatchev lui-même dit plus tard que Tchernobyl a accéléré la chute de l'Union soviétique ? Voici le récit complet de la nuit de la... pire catastrophe nucléaire de l'histoire. Pour comprendre ce qui se passe cette nuit-là, il faut d'abord comprendre ce qu'est Tchernobyl. La centrale nucléaire de Tchernobyl, officiellement nommée centrale Lénine, est située en Ukraine soviétique, à environ 120 km au nord de Kiev et à seulement 16 km de la frontière avec la Biélorussie. Elle est composée de quatre de type RMBK1000. Un modèle soviétique très particulier. Oui, le RMBK, c'est un réacteur qui a une particularité que les ingénieurs occidentaux ont immédiatement identifié comme dangereuse. Il est instable, à faible puissance. En clair, plus on réduit sa puissance, plus il peut devenir incontrôlable. Et il n'est entouré d'aucune enceinte de confinement extérieur, contrairement aux réacteurs occidentaux. En clair. si quelque chose tourne mal à l'intérieur, rien ne protège l'extérieur. Mais dans l'URSS de 1986, on ne remet pas en question la technologie soviétique. Et d'ailleurs, dans la nuit du 25 au 26 avril, les ingénieurs de la centrale réalisent un essai de sécurité. Le but est simple à comprendre. En cas de coupure d'alimentation électrique, la centrale a besoin de quelques secondes pour démarrer ses générateurs de secours. C'est quelques secondes pendant lesquelles les pompes de refroidissement du réacteur ne fonctionnent plus. Et est-ce que c'est dangereux ? L'essai doit répondre à cette question, en vérifiant si l'énergie produite par les turbines en phase d'arrêt suffit à couvrir ce court laps de temps. C'est une expérience qui avait déjà été tentée trois fois auparavant, mais sans succès. Pour réaliser cet essai, il faut amener le réacteur à faible puissance. Une sorte de ralenti, mais contrôlé. Mais là... un premier problème surgit. Entre 13h et 23h, à la demande du réseau électrique de Kiev qui a besoin de courant, le réacteur est maintenu à mi-puissance, donc pendant ces 10h supplémentaires qui n'étaient pas prévues au programme. Cette attente forcée va tout changer. Imaginez un moteur de voiture qu'on fait tourner au ralenti trop longtemps. Il finit par s'encrasser. Et c'est exactement ce qui arrive au réacteur. Son cœur s'accumule progressivement en xénon. Un gaz qui est produit par la réaction nucléaire elle-même et qui agit comme un frein en absorbant les neutrons nécessaires à la réaction en chaîne. Plus le temps passe, plus ce frein est puissant. Et quand les opérateurs reprennent enfin la procédure de descente en puissance, le réacteur déraille complètement. Au lieu d'atteindre le faible régime voulu, il plonge presque à zéro. Alexander Akimov, le chef de car, se retrouve face à un choix impossible. Pour la sécurité, il faudrait arrêter... complètement le réacteur et reporter l'essai de 24 heures, le temps que le xénon se dissipe naturellement. Mais les pressions hiérarchiques sont énormes. Cet essai est attendu depuis des mois. Akimov décide alors de forcer. Son équipe retire massivement les barres de contrôle. Ce sont les éléments qui sont plongés dans le cœur et qui régulent les réactions nucléaires. En les retirant presque entièrement, ils parviennent à stabiliser le réacteur à environ 200 MW. C'est deux fois moins que les 700 MW requis par le protocole de l'essai. Et c'est surtout une zone de fonctionnement extrêmement dangereuse pour le RBMK, ce réacteur instable à faible puissance dont on a déjà parlé. Mais l'essai commence quand même. Nous sommes le 26 avril 1986 à 1h23min04s. Les vannes d'alimentation en vapeur de la turbine sont fermées. C'est le déclenchement de l'essai. Immédiatement, la vapeur qui refroidissait le cœur du réacteur n'est plus évacuée. La température monte en flèche. Et c'est là que la nature particulièrement instable du RBMK se révèle fatale. Plus la vapeur augmente dans le cœur, plus la réaction nucléaire s'emballe. Un cercle vicieux que rien ne peut plus arrêter. À 1h23min40s, le chef opérateur ordonne enfin l'arrêt d'urgence. Les barres de contrôle commencent à redescendre dans le cœur du réacteur. Mais elles n'ont pas le temps d'arrêter quoi que ce soit. À 1h23min44s, c'est-à-dire 4 secondes plus tard, le pic de puissance est atteint.
- Speaker #1
Le réacteur 4, conçu pour fonctionner à 3200 MW, a finalement dépassé les 33 000.
- Speaker #0
La puissance du réacteur dépasse de plus de 100 fois sa valeur nominale. Les pressions deviennent monstrueuses. Les tubes de force qui renferment les assemblages de combustible nucléaire explosent. Une première déflagration soulève la dalle supérieure du réacteur, une dalle qui pèse 2000 tonnes. 2000 tonnes projetées en l'air, imaginez ça. Une deuxième explosion, probablement de vapeur ou une réaction nucléaire hors contrôle, les experts débattent encore. Cette deuxième explosion détruit complètement le bâtiment du réacteur. Le cœur du réacteur est désormais à l'air libre, en feu, et des particules radioactives sont éjectées jusqu'à 1200 mètres de hauteur dans l'atmosphère. En radioactivité, c'est 200 fois la charge de la bombe larguée à Hiroshima. Il est 1h24 du matin, le pire accident nucléaire civil de l'histoire vient de se produire. Les pompiers de la centrale sont alertés immédiatement. Ils arrivent sur les lieux sans savoir exactement ce qui vient de se passer. Personne ne leur dit que le réacteur a explosé. On leur parle d'un incendie ordinaire. Ces hommes n'ont donc aucune protection contre les radiations. Certains remarquent le goût métallique dans leur bouche, une sensation de brûlure sur la peau. D'autres vomissent. Ce sont les premiers symptômes d'une irradiation massive. Mais ils continuent à travailler. Deux heures après l'accident, les techniciens qui ont survécu à l'explosion et les premiers intervenants éprouvent déjà des malaises, des vertiges sévères. À 6 heures du matin, leur état est si alarmant qu'ils sont conduits à l'hôpital. Plusieurs mourront dans les jours qui suivent de syndrome d'irradiation aiguë. Mais là où l'histoire devient vraiment terrifiante, c'est dans la réaction des autorités. A Pripyat, la ville de 50 000 habitants, construite pour les travailleurs de la centrale et située seulement à 3 km du réacteur, on ne dit rien. Les habitants dorment. Ceux qui se lèvent tôt vaquent à leurs occupations habituelles. Des enfants vont à l'école. Ce matin-là, 900 élèves âgés de 10 à 17 ans participe même à un marathon de la paix qui fait le tour de la centrale. Pendant ce temps, les autorités soviétiques considèrent que la panique est bien plus dangereuse que la radioactivité. C'est leur logique, le secret d'abord. Gorbatchev lui-même, secrétaire général du comité central, n'est officiellement informé que le 27 avril, soit presque 24 heures après l'explosion. Et il doit faire appel au KGB pour obtenir des informations fiables sur l'ampleur du désastre. L'évacuation de Pripyat n'est décidée que 30 heures après l'accident. Elle est annoncée officiellement le 27 avril à 11h du matin et débute à 14h. 1100 bus sont mobilisés. Les habitants ont droit à 3 jours de bagage. On leur dit qu'ils reviendront bientôt. Mais la plupart ne revoient jamais leur maison. A partir du 27 avril, une mobilisation extraordinaire se met en place. On les appelle les liquidateurs. Des centaines de milliers d'hommes, des militaires, des pompiers, des mineurs, des soldats, du contingent, des ingénieurs, des travailleurs civils, sont envoyés sur le site pour tenter de maîtriser la catastrophe. La première urgence, étouffer le réacteur en feu. Et donc là, vous avez des hélicoptères qui commencent à larguer des matériaux sur le cœur ouvert du réacteur. A une centaine de mètres de hauteur, les équipages reçoivent un flux de radiation de 500 rangs de Gènes par heure. Pour vous donner une idée, la dose annuelle admissible pour un travailleur du nucléaire est d'environ 5 rondes gènes. Pour un an, 100 fois moins pour toute une année. Ça, c'est ce qu'ils prennent par heure. 500 rondes gènes par heure.
- Speaker #2
Si vous passez au-dessus du cœur de la centrale, je vous promets qu'avant demain matin, vous supplierez qu'on vous achève.
- Speaker #0
En 10 jours, du 27 avril au 2 mai, ce sont 5000 tonnes de sable, d'argile, de bord et de plomb qui sont déversées dans le cœur du réacteur. Rien que le 1er mai, 1900 tonnes de matériaux sont larguées en une seule journée. Ensuite vient le travail du sol. Alors les robots, envoyés en première ligne, tombent très vite en panne. Les radiations détruisent leurs composants électroniques. On en voit donc des hommes. Mais ces hommes ne peuvent rester sur le toit du réacteur que 2 à 3 minutes au maximum, avant d'avoir atteint la dose limite. Et donc certains font plusieurs rotations. La plupart n'ont pas de protection ou alors elles sont rudimentaires. Parfois un simple mouchoir en papier devant la bouche. Beaucoup tombent malades et certains mourront. Selon le CDE, il y a ainsi près de 600 000 travailleurs, ukrainiens, mais aussi polonais ou encore russes, qui participent aux opérations d'assainissement de Tchernobyl entre 1986 et 1991. Ils sont officiellement cités au titre de « héros de la nation » . Mais la réalité de leurs conditions d'exposition n'est reconnue que très progressivement. En novembre 1986, le premier sarcophage, c'est-à-dire une immense structure d'acier et de béton, est terminé. Il enferme les restes du réacteur numéro 4. Il faut attendre 2019 pour que l'arche de confinement, un second sarcophage de 108 mètres de hauteur et de 20 000 tonnes, soit positionné par-dessus. Pendant que les liquidateurs se battent contre le réacteur, un nuage radioactif invisible se déplace en silence au-dessus de l'Europe. Alors ce n'est pas l'Union soviétique qui donne l'alerte, c'est la Suède. Le 28 avril, des capteurs d'une centrale nucléaire suédoise Merci. détectent des niveaux de radioactivité anormalement élevés. Alors d'abord, les Suédois craignent une fuite dans leur propre installation. Puis ils comprennent que la contamination vient de l'Est. Ils informent Moscou, qui reconnaît, laconiquement, qu'un incident a eu lieu à Tchernobyl. C'est la seule déclaration soviétique de la journée. Le nuage radioactif va couvrir une superficie évaluée à 3,9 millions de km², c'est-à-dire 40... de la superficie de l'Europe. Il touche la Biélorussie voisine, puis la Scandinavie, traverse l'Allemagne, l'Italie, la Grèce, la Turquie, et bien sûr la France. Et là, on entre dans une des pages les plus controversées de l'histoire française. Oui, porté par les masses d'air, le nuage arrive sur le territoire français le 30 avril 1986 et va le parcourir au moins jusqu'au 5 mai. Partout en Europe, les gouvernements prennent des mesures. Contrôle des aliments, Interdiction de laisser les enfants dehors, restriction de consommation des légumes, mais pas en France. Il y a des professeurs éminents qui tiennent des discours rassurants à la télévision. Une présentatrice météo de la deuxième chaîne, Antenne 2, explique qu'un anticyclone des Açores protège la France.
- Speaker #3
En France, l'anticyclone des Açores s'est développé. La météo affirme qu'il restera jusqu'à vendredi prochain suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection.
- Speaker #0
Dans les mémoires collectives, c'est devenu « le nuage de Tchernobyl s'est arrêté à la frontière » . Une formule que personne n'a officiellement prononcée, mais qui résume parfaitement le sentiment de millions de Français. Dans une note manuscrite du 16 mai 1986 à en tête du ministère de l'Intérieur, on peut lire, je cite, « nous avons des chiffres qui ne peuvent pas être diffusés. L'aide brebis très élevée jusqu'à 10 000 becquerels, accord pour ne pas sortir de chiffres. La France ne prend aucune mesure de protection. » aucune consigne alimentaire, pas de distribution de comprimés, diodes. Une décision largement contestée et au cœur de batailles judiciaires. Pourquoi ce silence ? La France est en fait alors en pleine cohabitation. François Mitterrand et Jacques Chirac partagent le pouvoir. Les deux hommes, pour des raisons différentes, n'ont aucun intérêt à amplifier l'affaire. Mitterrand ne veut pas fragiliser Gorbatchev, dont il soutient la politique de réforme. Chirac ne veut pas inquiéter la population ni nuire à l'industrie nucléaire française. Quel est le bilan réel de Tchernobyl ? C'est l'une des questions les plus débattues et les plus difficiles à trancher. Sur les victimes directes, 31 personnes meurent dans les semaines qui suivent l'accident, dont la plupart sont des pompiers et des premiers intervenants qui sont emportés par le syndrome d'irradiation aiguë. C'est un chiffre officiel soviétique qui a longtemps été contesté. En 2005, un rapport du Forum de Tchernobyl qui regroupe... plusieurs agences de l'ONU, dont l'AIEA, estiment le nombre total de décès liés à l'accident environ 4000 sur le long terme pour les populations les plus exposées. Mais d'autres études, notamment celles publiées en 2010 par l'Académie des sciences de New York, avancent des chiffres bien plus élevés, parlant de près d'un million de décès, attribuables aux retombées entre 1986 et 2004. Bon, le débat scientifique est toujours ouvert. Ce qui est certain, c'est que 116 000 personnes sont évacuées en 1986 dans un rayon de 30 km autour de la centrale. 230 000 autres sont déplacées dans les années suivantes. La zone d'exclusion autour de Tchernobyl couvre encore aujourd'hui 2600 km². Et de très nombreux civils développent des pathologies et des malformations, souvent cancéreuses. Sur le plan politique, Tchernobyl est un séisme. Gorbatchev le dit lui-même bien plus tard. La catastrophe révèle au grand jour les mensonges et les défaillances du système soviétique. Elle renforce les aspirations à la transparence, la glace nostre, et elle contribue à accélérer la désintégration de l'URSS en 1991 en drainant des moyens considérables qui auraient été bien utiles ailleurs. Paradoxalement, la zone d'exclusion est aujourd'hui devenue une réserve naturelle. Des bisons, des loups, des sangliers, des lynx. y ont colonisé les espaces abandonnés par les hommes. En cette année 2026, l'accident de Tchernobyl a 40 ans. 40 ans depuis la nuit où un réacteur soviétique a explosé changeait pour toujours notre rapport à l'énergie nucléaire. Tchernobyl, c'est bien plus qu'un accident industriel. C'est une leçon sur la fragilité humaine, sur les dangers du secret d'État, sur la responsabilité collective face aux risques nucléaires. Ces hommes, Akimov à sa console, les pompiers sans protection, les liquidateurs sur le toit du réacteur, ne savaient pas souvent exactement ce qu'ils affrontaient. Certains pensaient revenir chez eux après leur quart de travail. Certains ont donné leur vie sans même en avoir conscience. L'historien C.R.I. Plochy, auteur de Tchernobyl, histoire d'une catastrophe nucléaire, l'écrit avec une grande précision. Tchernobyl n'est pas seulement la catastrophe d'un réacteur, c'est la catastrophe d'un système qui mettait le prestige idéologique au-dessus de la sécurité humaine. Et des leçons ont été tirées. L'échelle INES, qui classe les accidents nucléaires de 1 à 7, a été créée directement en réponse à Tchernobyl pour imposer une transparence internationale. La publication obligatoire de... tout incident nucléaire est devenu une norme mondiale. Les réacteurs de type RBMK ont été profondément modifiés ou mis hors service. Et la coopération internationale en matière de sûreté nucléaire n'a cessé de se renforcer depuis 1986. 40 ans plus tard, Tchernobyl reste une cicatrice dans la mémoire du monde. Mais c'est aussi l'accident qui a forcé l'humanité à regarder en face ce qu'elle faisait et à faire mieux. Et le rappel est cruel. Depuis 2022, la guerre en Ukraine a replacé Tchernobyl au cœur de l'actualité. La centrale nucléaire est redevenue une zone de guerre. Les troupes russes ont occupé le site dès le premier jour de l'offensive, avant de s'en retirer fin mars. Et en février 2025, un drone russe a frappé l'arche de confinement, la structure géante qui protège les restes du réacteur numéro 4. Le monde a retenu son souffle, une nouvelle fois. 40 ans après l'explosion, Tchernobyl nous dit encore que les catastrophes nucléaires ne sont jamais totalement du passé. Mais c'est une autre histoire. Merci d'avoir écouté cet épisode. Désolé de le répéter à chaque fois, mais si ce récit vous a passionné, laissez s'il vous plaît un commentaire ou une note sur Spotify ou Apple Podcast. C'est vraiment important pour faire connaître le podcast. Parlez-en aussi autour de vous, abonnez-vous pour être informé dès qu'un nouvel épisode sort. Et vous ai-je déjà parlé des réseaux sociaux ? Sur la page Instagram du podcast, je publie aussi régulièrement du contenu historique. N'hésitez pas à aller voir, vous trouverez tous les liens en description. Et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle page d'histoire.