Speaker #0L'épopée de la Croix-Rouge, de Solferino à l'humanitaire moderne. Bonjour à tous. Il y a un symbole que tout le monde reconnaît instantanément. Une croix rouge sur fond blanc. Vous l'avez certainement déjà vu sur des ambulances, dans des reportages de guerre, au coin de la rue lors des quêtes nationales, ou peut-être même lors d'un stage de secourisme. La Croix-Rouge, c'est l'une des organisations humanitaires les plus célèbres et les plus respectées au monde. Présente dans 192 pays, elle incarne depuis plus de 160 ans l'idée que même au cœur de la violence et du chaos, il est possible de protéger les êtres humains. Mais savez-vous comment cette organisation est née ? Comment un homme d'affaires suisse, parti régler une banale affaire commerciale en Italie, a-t-il pu changer à jamais le droit international ? et inventer l'humanitaire moderne. C'est le moment de découvrir l'épopée de la Croix-Rouge. Pour comprendre la naissance de la Croix-Rouge, il faut remonter au 24 juin 1859 et se retrouver au cœur d'une plaine du nord de l'Italie, non loin du lac de Garde. Et ce jour-là, la bataille de Solferino fait rage. D'un côté, les troupes franco-sardes. De l'autre, l'armée autrichienne. On parle de plus de 300 000 soldats engagés sur un front de 20 km. C'est l'une des batailles les plus meurtrières du XIXe siècle. Alors un homme n'est pas là pour se battre. Henri Dunant, un homme d'affaires, jeune voix, de 31 ans, est en fait en voyage pour rencontrer Napoléon III. Il a besoin d'un décret impérial pour ses activités commerciales en Algérie. C'est donc un voyage d'affaires, rien de plus. Sauf qu'il arrive au lendemain de la bataille. et ce qu'il découvre le dépasse totalement. Imaginez un peu, 40 000 blessés, plus de 6 000 morts, gisent sur le champ de bataille, abandonnés. Les services de santé militaire sont totalement débordés. Les soldats blessés crient, supplient, meurent de soif, sous un soleil de plomb, sans soin, sans eau, sans personne pour les aider. Alors Dunant est horrifié. Mais au lieu de détourner les yeux, il agit. Il mobilise les femmes des villages voisins de Castiglione, les convainc d'aider sans distinction de nationalité, en répétant sans cesse une phrase simple « tutti fratelli » , « tous frères » . Et pendant plusieurs jours, il coordonne des secours improvisés. Et il rentre à Genève. Mais il ne peut plus oublier, ses cris, ses visages, ses corps abandonnés lui reviennent sans cesse en tête. En 1862, il publie un petit livre intitulé Merci. Un souvenir de Solferino. C'est un récit sobre, factuel et bouleversant. Il y décrit ce qu'il a vu. Mais surtout, il propose deux idées révolutionnaires pour l'époque. Première idée, créer dans chaque pays, en temps de paix, des sociétés de secours volontaires prêtes à intervenir s'il y a une guerre. Deuxième idée, les blessés et ceux qui les soignent doivent être protégés par un traité international. reconnues par tous les États. Alors ces deux idées semblent évidentes aujourd'hui. Pourtant, en 1862, elles sont absolument révolutionnaires. Le livre de Dunant fait grand bruit dans les cercles philanthropiques européens. Et à Genève, un homme influent va le lire attentivement. Gustave Moignet, un juriste et surtout le président de la Société Genevoise d'Utilité Publique. Alors c'est un homme pragmatique, organisé, ambitieux. L'exact opposé du bouillonnant Dunant. En février 1863, les deux hommes se retrouvent avec trois autres figures genevoises. le général Guillaume-Henri Dufour, un héros national suisse, et les docteurs Louis Appiat et Théodore Monoir, pour former ce que l'on va appeler le Comité des Cinq. C'est l'acte de naissance du Comité international de la Croix-Rouge, le CICR. L'objectif des cinq hommes est ambitieux. Ils veulent convaincre les gouvernements européens de signer un traité. Attention, pas seulement de bonnes intentions. Un vrai traité, contraignant et reconnu par tous. En octobre 1863, une conférence internationale réunit des représentants de 16 États à Genève. Alors l'enthousiasme est là. Et l'année suivante, en août 1864, 12 de ces états signent la première convention de Genève. Alors ce texte fondateur pose des règles claires. Les soldats blessés doivent être secourus, quel que soit leur camp. Les hôpitaux de campagne sont neutres et inviolables. Les personnels soignants sont protégés. Pour les identifier, on adopte un emblème, une croix rouge sur un fond blanc. En fait, c'est l'inversion des couleurs du drapeau suisse. C'est un petit hommage discret à la neutralité helvétique. C'est la première fois dans l'histoire qu'un traité international impose des limites à la façon de faire la guerre. C'est la naissance du droit international humanitaire. Et le 25 mai de cette même année 1864, en France, est fondée la première société nationale française. La Société Française de Secours aux Blessés Militaires. là. SSBM. Alors en France, l'histoire va se compliquer très vite et d'une manière que peu de gens connaissent aujourd'hui. La SSBM, c'est en fait une société très aristocratique, très masculine. Elle est dirigée par des hommes, des notables, des militaires. Bon, les femmes y sont tolérées, certes, mais comme auxiliaire, comme assistante, pas vraiment comme égale. Et ça ne passe pas. Deux femmes en particulier vont réagir. En 1879, l'Association des Dames Françaises, l'ADF, est fondée. Puis en 1881, l'Union des Femmes de France, UFF, voit le jour. Alors ce sont deux associations portées par des femmes qui veulent se professionnaliser, former de vraies infirmières, créer des écoles, en clair s'organiser sérieusement. Et ces femmes vont jouer un rôle absolument crucial lors des conflits suivants. On les a vues déjà à l'œuvre lors de la guerre franco-prussienne de 1870, mais c'est surtout lors de la Grande Guerre, entre 1914 et 1918, où elles sont en première ligne, derrière le front, dans des ambulances de campagne et dans les hôpitaux de fortune. Et ce n'est pas tout. En 1934, elles font quelque chose de totalement pionnier. Elles créent les IPSA, infirmières pilotes secouristes de l'air. Des infirmières formées au pilotage. capables d'intervenir par les airs dans les zones les plus inaccessibles. Imaginez un peu. Pendant des décennies, ces trois sociétés, la SSBM, l'ADF, l'UFF, vont coexister, parfois coopérer et souvent se faire concurrence. Jusqu'à ce qu'une catastrophe les oblige enfin à s'unir. En juillet 1940, la France vient de s'effondrer. L'armistice est signée, le régime de Vichy s'installe. Et c'est dans ce contexte dramatique que les trois sociétés françaises fusionnent pour former la Croix-Rouge française telle qu'on la connaît aujourd'hui. Bon, l'unification était nécessaire et elle était même réclamée depuis longtemps. Mais le fait qu'elle intervienne sous Vichy laisse une ombre sur l'institution. Parce que cette période marque aussi l'un des épisodes les plus douloureux de l'histoire du mouvement, mais à l'échelle internationale cette fois. Oui, au fil de la guerre, les délégués du comité international de la Croix-Rouge obtiennent des informations de plus en plus précises sur l'extermination en cours et notamment les centres de mise à mort nazis. En 1942, la direction du comité à Genève est même informée de la réalité de la Shoah, du génocide en cours. Et pourtant... Le CICR choisit de se taire publiquement. En fait, il est paralysé par sa doctrine de stricte neutralité. Il craint aussi de perdre l'accès aux prisonniers de guerre si le Reich se ferme à lui. Et à cela s'ajoute la pression du gouvernement suisse qui entretient des relations économiques avec l'Allemagne. Alors attention, certains délégués vont agir à titre individuel pour sauver des vies, vont délivrer des faux documents, vont alerter des gouvernements. Mais l'institution, elle, reste silencieuse. Ce silence, le CICR le reconnaît lui-même, des décennies plus tard, comme une erreur tragique, une trahison de sa propre mission fondatrice. C'est en fait la leçon la plus douloureuse de son histoire. Après 1945, le monde a changé et la Croix-Rouge change avec lui. L'idée de départ, secourir les blessés de guerre, ne suffit plus. Les besoins sont immenses et les crises multiples. L'organisation va donc se transformer profondément, et en particulier en France. Ainsi, la Croix-Rouge française devient un acteur majeur de l'action sociale dans le pays. Elle crée le SAMU social, qui intervient auprès des personnes sans-abri. Elle développe des réseaux d'aides alimentaires, des vestiboutiques pour des personnes en difficulté. Elle lance Croix-Rouge Écoute, une ligne téléphonique de soutien psychologique pour les personnes isolées ou en détresse. Et elle reste bien sûr une organisation de secourisme. C'est d'ailleurs le premier formateur privé en secourisme en France. Cette année, elle va initier près d'un million de citoyens aux gestes qui sauvent. Peut-être que vous aussi d'ailleurs vous avez suivi une formation PSC1 avec eux. Alors à l'international, l'action est tout aussi impressionnante. Le CICR visite les prisonniers de guerre dans les zones de conflit du monde entier. Il lutte contre la propagation du VIH. Il reconstruit des systèmes d'accès à l'eau potable dans les zones dévastées. Et il possède un service unique au monde, le rétablissement des liens familiaux. Quand des familles sont séparées par un conflit ou une catastrophe, le CICR aide à les retrouver. Aujourd'hui, le mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge, oui c'est son nom complet en fait, les pays à majorité musulmane utilisent plutôt le Croissant Rouge que la Croix. Donc ce mouvement international compte 192 sociétés nationales. En France, ce sont plus de 78 000 bénévoles qui font vivre au quotidien les 7 principes fondateurs de l'organisation. L'humanité, l'impartialité, la neutralité, l'indépendance. Le volontariat, l'unité et l'universalité. Sept principes, pas des slogans, des règles opérationnelles qui guident chaque décision, chaque intervention, chaque dilemme sur le terrain, et qui rendent parfois les choix très difficiles, comme on l'a vu avec la Shoah.