Speaker #0Marc Bloch, l'historien qui entre au Panthéon. Bonjour à tous. Nous sommes le 16 juin 1944, à l'aube. Dans un champ de Saint-Didier-de-Formans, dans l'Ain, une trentaine de résistants viennent d'être alignés. pour être fusillés par les Gestapo. La plupart sont très jeunes, mais pas tous. Parmi eux se tient un homme de 57 ans et père de 6 enfants. Sur ses faux papiers, il se nomme Marcel Blanchard. Dans la Résistance, on le connaît sous le nom de Narbonne. Mais en réalité, il s'appelle Marc Bloch et c'est l'un des plus grands historiens que la France ait jamais produit. On raconte qu'à côté de lui, ce matin-là, un tout jeune homme tremblait et murmurait que ça allait faire mal. Bloch doucement lui aurait répondu que non, cela ne fait pas mal, et qu'il serait tombé en criant « Vive la France ! » . 82 ans plus tard, le 23 juin 2026, cet homme fait son entrée au Panthéon. Il est le premier historien à y être admis. Ses cendres pourtant ne bougeront pas, elles resteront en creuse dans un petit cimetière de campagne. Nous verrons pourquoi, car ce choix en dit déjà long sur l'homme. Aujourd'hui dans Taquies en histoire, je vais essayer de vous raconter comment un savant a pu devenir un combattant, puis un héros. Voici Marc Bloch, l'historien, le soldat, le résistant. Marc Bloch naît à Lyon le 6 juillet 1886, dans une famille juive originaire d'Alsace, et ce dernier point a son importance. Oui, en 1871, après la défaite contre la Prusse, la France perd l'Alsace, qui est annexée par l'Allemagne. Et beaucoup d'Alsaciens doivent alors trancher. Soit rester chez eux en devenant allemand, ou tout abandonner pour demeurer français. Et la famille Bloch choisit la France. C'est ce que l'on appelle des optants. Et toute la vie de Marc sera traversée par cet attachement. Son père, Gustave Bloch, est un historien, un grand spécialiste de la Rome antique. Et l'enfant grandit donc entouré de livres et se révèle très tôt un élève d'exception. Lycée Louis-le-Grand à Paris, puis école normale supérieure en 1904. l'une des institutions les plus prestigieuses du pays, et l'agrégation d'histoire à 22 ans. Il passe même deux semestres en Allemagne, à Berlin et à Leipzig, où il apprend parfaitement la langue de l'adversaire d'hier, une maîtrise qui va lui servir plus qu'il ne l'imagine. Il y a une idée majeure que je vous propose de garder en tête tout au long de cet épisode. Chez Marc Bloch, la pensée et l'action ne se séparent jamais. Loin du savant retiré dans cette tour d'ivoire, Il est de ceux pour qui penser, c'est déjà s'engager. Mais avant de devenir ce grand savant, il y a la première guerre mondiale. En 1914, Marc Bloch a 28 ans. Il rentre tout juste d'Allemagne, son agrégation en poche avec toute une carrière devant lui. Et comme des millions de jeunes hommes de sa génération, il part au front. Mobilisé sergent dans l'infanterie, il ne reste pas à l'abri d'un état-major. Il connaît la guerre des tranchées, la boue, le froid, les obus et la mort des camarades. Sa parfaite maîtrise de l'allemand... comme on l'a dit, finit par le faire verser dans le renseignement. Mais l'observateur, là encore, ne le quitte jamais. Il tient des carnets, il prend des photographies, qu'il légende. Blessé en 1915, il profite de sa convalescence pour coucher sur le papier ses souvenirs de guerre. Il termine le conflit capitaine, décoré de la Légion d'honneur et d'une croix de guerre assortie de quatre citations. Pour un intellectuel qu'on aurait cru tailler pour les seules bibliothèques, C'est un courage que personne n'avait vu venir. La paix revenue en 1919 bloque à 33 ans. Il épouse Simone Vidal, avec qui il a 6 enfants, et il entreprend la grande œuvre de sa vie. Nommé à l'université de Strasbourg, une ville qui vient tout juste de redevenir française, c'est là qu'il va peu à peu bousculer toute sa discipline. Alors une précision s'impose ici, car on caricature facilement cette époque. L'histoire que pratiquaient alors les universitaires n'a rien de naïve. Des chercheurs comme Charles-Victor Langlois ou Charles Seigneau-Bos sont au contraire d'une rigueur remarquable. Ils ont forgé une méthode exigeante fondée sur la critique des sources et la vérification minutieuse des documents. Un héritage que Bloch conserve précieusement. Non, ce qu'il leur reproche est ailleurs. Leur horizon lui semble trop étroit. C'est une histoire savante. qui se concentre presque exclusivement sur la politique, la diplomatie, les grands hommes et les batailles, c'est-à-dire sur l'événement. Et à côté de cette histoire savante, en parallèle à l'école de la République, on enseigne le roman national, une histoire de France conçue pour souder les citoyens autour du jeune régime. Alors c'est un projet qui a sa cohérence, mais qui laisse dans l'ombre des pans entiers du passé. Marc Bloch, lui, veut élargir le regard. Au-delà des rois et des dates, il pose des questions toutes simples. Comment vivaient les gens ordinaires ? Que cultivaient-ils ? De quoi avaient-ils peur ? A quoi croyaient-ils ? Ils s'intéressent aux paysans autant qu'aux princes, à la forme des champs, aux outils, aux croyances, et surtout au temps long. Non plus l'événement d'un seul jour, mais ces structures profondes qui façonnent les sociétés pendant des siècles. En voici un exemple. En 1924, dans "Les Rois Thaumaturges", il étudie une croyance stupéfiante du Moyen-Âge. On tenait ainsi pour acquis que le roi de France pouvait guérir certaines maladies de peau d'un simple toucher. Là où un historien classique aurait balayé une superstition, Bloch la prend très au sérieux et se demande pourquoi des millions de gens y ont cru pendant des siècles. Est-ce que cela relève du pouvoir, de la foi et des sociétés ? Alors cette démarche à l'époque est radicalement novatrice dans ses objets et ses méthodes. Pour diffuser ses idées, il fonde en 1929 avec son ami et complice Lucien Febvre, une revue appelée « Les Annales » . Le nom mérite d'être retenu, parce qu'il va désigner bientôt tout un courant historique, que l'on appelle l'école des annales, au rayonnement mondial, et qui existe d'ailleurs toujours. L'ambition de cette revue, décloisonner l'histoire, en la faisant dialoguer avec l'économie, la sociologie et la géographie. Marc Bloch va même jusqu'à écrire un livre sur son propre métier. Une sorte de mode d'emploi de l'historien, l'apologie pour l'histoire. Il y défend une valeur simple et précieuse, l'esprit critique. Ne jamais croire une source sur parole, la confronter à d'autres, la vérifier, douter avec intelligence. D'ailleurs, dès 1921, Bloch rédige un texte étonnant sur les fausses nouvelles, ces rumeurs qui s'étaient répandues comme des traînées de poudre dans les tranchées. Voir un historien expliquer il y a un siècle. Comment naissent et circulent les fausses informations ? Quelque chose de troublant et de très actuel. En 1936 vient la consécration, son élection à la Sorbonne, à Paris. Le voilà parmi les historiens les plus respectés du pays, au sommet d'une œuvre considérable. Il aurait pu s'en tenir là, mais la grande histoire va une fois encore frapper à sa porte. En 1939, la guerre revient, et tout sépare ce moment de celui de 1914. 25 ans plus tôt, Marc Bloch était un jeune homme, sans attache, semblable à tant d'autres. Le voici à 53 ans, père de 6 enfants, dont une fille de 10 ans, professeur célèbre et admiré à la Sorbonne. Il n'est plus mobilisable, et personne, absolument personne, n'attend de lui qu'il reparte. Il se porte pourtant volontaire, une seconde fois. Officier d'actives, il vit de plein fouet l'effondrement de mai-juin 1940, cette débâcle où l'armée française est balayée en quelques semaines. Évacué vers l'Angleterre depuis Dunkerque, il est débarqué à nouveau en France et échappe de justesse à la captivité. Et que fait-il de ce désastre ? Il reste fidèle à lui-même. Il analyse à chaud, en historien. Il écrit pour comprendre pourquoi la France s'est effondrée si vite. Ce sera l'étrange défaite, publiée seulement après sa mort. Et c'est là que se révèle quelque chose de rare. Bloch ne se contente pas de désigner des coupables faciles. Alors ok, il est sévère avec les chefs militaires, à qui il reproche non seulement de s'être laissé battre, mais d'avoir jugé très tôt qu'il était naturel d'être battu. Mais il ne s'épargne pas davantage. Il se range parmi ceux qui se demandent s'ils ont vraiment été de bons citoyens, retournant l'outil critique contre son propre camp et même contre lui-même. En fait, c'est un homme lucide et exigeant, qui refuse de se mentir, et qui, sous la sévérité du constat, garde une espérance, comprendre les erreurs pour reconstruire le pays autrement. On arrive ici au moment le plus injuste de cette histoire. En octobre 1940, le régime de Vichy, celui du maréchal Pétain, promulgue le statut des juifs. Une loi qui exclut les français juifs de la fonction publique. Du jour au lendemain, ce professeur décoré, cet ancien combattant des deux guerres, ce patriote... se voit chassé par la France de Vichy au seul motif qu'il est juif. Le paradoxe est vertigineux. Sa famille alsacienne avait choisi la France. Lui a risqué sa vie deux fois pour elle et voilà que l'État qu'il sert le rejette. Alors il obtient bien une dérogation qui lui permet d'enseigner encore quelques temps. Il pourrait même partir. Il décroche une autorisation pour les États-Unis. Mais faute de visa pour toute sa famille, il y renonce et reste en France. En novembre 1942, lorsque les Allemands envahissent l'ensemble du territoire, le danger devient mortel. Ses deux fils franchissent les Pyrénées pour rejoindre les forces françaises libres. Lui, à plus de 55 ans, entre alors dans la clandestinité. Au printemps 1943, il rejoint le mouvement de résistance franc-tireur. Bon, il ne court pas les maquis une arme à la main. Avec l'humour qu'il caractérise, il dit avoir l'esprit militaire. Concrètement, il organise ce truc. et réfléchit avec d'autres aux réformes de la France d'après-guerre, celles de l'école en particulier, à laquelle il tient passionnément. Il finit par devenir l'un des responsables des mouvements unis de résistance pour toute la région Rhône-Alpes, où il est épaulé par une collaboratrice essentielle, Nina Morguleff. Il résiste en somme, mais avec ce qu'il est, son intelligence, son courage et son sens de l'organisation. Le 8 mars 1944, La Gestapo l'arrête à Lyon et l'emmène à la prison de Montluc, où il est interrogé et torturé par les hommes de Klaus Barbie. Le 16 juin 1944, on le conduit avec une trentaine de camarades dans ce champ de Saint-Didier-de-Formans dont nous avons parlé au tout début, et il y est fusillé. Quelques jours plus tard, le 2 juillet, sa femme Simone, épuisée par la maladie, s'éteint à son tour. Le 23 juin 2026 donc, la République fait entrer Marc Bloch au Panthéon. C'est Emmanuel Macron qui l'a annoncé fin 2024, à la suite d'une demande portée par la famille et notamment par son fils Daniel. disparu peu avant à 99 ans. Un détail qui en dit long, ses cendres ne seront pas déplacées. Le Panthéon accueillera un cénotaphe, c'est à dire un tombeau vide, un monument purement symbolique, car Bloch repose en creuse dans le petit cimetière du Bourdème auprès de ses enfants. Sa petite fille l'explique avec simplicité. Il était si attaché à cette terre qu'il n'y avait aucune raison de l'en éloigner, comme bien des descendants d'alsaciens qui avaient tout quitté pour la France. Il s'y était trouvé de nouvelles racines. Alors pourquoi lui et pourquoi maintenant ? D'abord parce que le Panthéon n'avait jamais accueilli d'historiens. Ensuite parce que ses combats résonnent étrangement avec notre époque. La défense de l'esprit critique contre les fausses nouvelles, l'attachement à l'école et à l'université, l'esprit de résistance et la conviction qu'il faut comprendre le passé pour éclairer le présent. Voilà qui était Marc Bloch, un homme qui n'a jamais séparé ce qu'il pensait de ce qu'il faisait. Un savant qui a transformé notre regard sur le passé et qui est mort debout pour défendre l'avenir de son pays. Ce pays là même qu'il avait rejeté. Le 23 juin, la France lui dit enfin merci. Si cet épisode vous a appris quelque chose, n'hésitez pas à en parler autour de vous. C'est ainsi que l'histoire se transmet et c'est ce que Marc Bloch aurait souhaité. Et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle page d'histoire. Musique de générique