Speaker #0La naissance du monothéisme juif, un peuple, un dieu, un livre. Bonjour à tous. Nous sommes à Jérusalem en l'an 63 avant notre ère. Le général romain Pompée vient de prendre la ville. Il marche jusqu'au temple, le grand sanctuaire des Juifs, et il entre dans la pièce la plus sacrée, celle où seul le grand prêtre a le droit de pénétrer une fois par an. Les Romains ont l'habitude, dans leur temple, il y a toujours une statue du Dieu. Pompée s'attend donc à découvrir celle du Dieu des Juifs. Et là, surprise, la pièce est vide. Pas de statue, pas d'image, rien. Quel est donc ce dieu qu'on ne représente pas ? Comment ce peuple en est-il venu à affirmer qu'il n'existe qu'un seul dieu, alors que tous ses voisins en adoraient des dizaines ? Et quel rôle a joué un livre, la Bible, dans cette histoire ? Pour le comprendre, il faut remonter près de 1000 ans avant cette conquête romaine. A la fin du deuxième millénaire avant notre ère, au Proche-Orient, dans la région qu'on appelle alors le pays de Canaan, c'est-à-dire à peu près la Palestine historique, vivent des tribus. On les appelle les Hébreux ou encore Israël. Que sait-on de leur début ? À vrai dire, pas grand-chose. Notre principale source, c'est leur propre livre sacré, la Bible hébraïque. Le mot Bible vient du grec « biblia » qui signifie « les livres » . Et c'est bien toute une bibliothèque en effet, puisque la Bible hébraïque rassemble 24 livres. Alors que raconte-t-elle ? que tout commence avec un homme, Abraham, l'ancêtre des Hébreux. Dieu fait avec lui une alliance, c'est-à-dire un pacte. Il promet de protéger son peuple et de lui donner une terre. En échange, ce peuple ne doit adorer que lui et respecter de nombreuses règles de vie. Bien plus tard, toujours selon la Bible, les descendants d'Abraham sont devenus esclaves en Égypte. Un homme, Moïse, garde des troupeaux dans le désert quand il aperçoit un buisson en feu qui ne se consume pas. C'est le buisson ardent. Et une voix en sort. C'est Dieu qui le charge de libérer son peuple. Moïse lui demande son nom et la réponse est étrange. Je cite le livre de l'Exode, « Je suis qui je suis » . Ce nom, les Hébreux l'écrivent avec quatre lettres. Y, H, W, H, qu'on prononce souvent, Yahvé. Et il a quelque chose de mystérieux. Il ne désigne pas un dieu de l'orage ou du soleil avec un visage et un corps comme les dieux des voisins. Il dit simplement « Je suis, j'existe » . Par la suite, Moïse fait sortir les Hébreux d'Égypte, où ils étaient donc retenus comme esclaves. C'est l'Exode, que les Juifs célèbrent encore chaque année lors de la fête de la Pâque juive, Pessa, en hébreu. Et pendant 40 ans, on nous raconte qu'ils marchent dans le désert. Sur une montagne, le Mont Sinai, Dieu renouvelle alors avec eux l'alliance conclue avec Abraham. Et pour cela, il donne à Moïse les tables de la loi gravées des dix commandements. Le premier dit, je cite, « Tu n'auras pas d'autre Dieu en face de moi. » Et le suivant, « Tu ne feras aucune idole, aucune image. » Aucune image, vous commencez à comprendre pourquoi Pompée n'a trouvé aucune statue dans le temple. Alors la Bible raconte ensuite le temps des grands rois. David, celui qui a combattu Goliath avec sa fronde, qui devient roi et qui fait de Jérusalem sa capitale. Puis son fils Salomon qui fait construire le temple. Ce temple abrite l'Arche d'Alliance, un coffre précieux qui contient, selon la Bible, les fameuses tables de la loi de Moïse.
Speaker #0il n'y en avait aucune preuve, en dehors de la Bible. Et puis, en juillet 1993, dans le nord d'Israël, sur le site de Tel Dan, une membre de l'équipe d'archéologues remarque une pierre prise dans les restes d'un ancien mur. Une pierre qui a été réutilisée, tout simplement comme une pierre de construction. En fait, c'est un morceau de stèle gravé par un roi voisin pour célébrer ses victoires il y a près de 2800 ans. Et on y lit une expression, la maison de David, c'est-à-dire sa famille, sa dynastie. Bon, les spécialistes en discutent encore un peu, mais la plupart pensent que c'est la plus ancienne mention connue de David en dehors de la Bible. On a donc le signe qu'un roi de ce nom a probablement existé. Mais en revanche... Rien ne permet de dire si son royaume était aussi grand et aussi puissant que la Bible le raconte. Les choses deviennent plus claires à partir du 8e siècle avant notre ère. Les Hébreux sont alors organisés en deux royaumes. Au nord, le royaume d'Israël, avec pour capitale Samarie. Au sud, le royaume de Juda. avec pour capitale Jérusalem. Ce sont des petits royaumes qui sont coincés entre l'Egypte au sud et les grands empires de Mésopotamie à l'est. Et vers 720 avant notre ère, les Assyriens envahissent le royaume d'Israël. Il disparaît et une partie de ses habitants est emmenée de force dans d'autres régions de l'Empire. Mais le royaume de Juda, lui, résiste. En 701 avant notre ère, le roi d'Assyrie, Sénacherib, vient assiéger Jérusalem. où règne le roi Ézéchias. Et cet épisode, on le connaît par deux récits qui ne disent pas du tout la même chose. La Bible, encore, raconte que Dieu envoie un ange qui frappe le camp des Assyriens pendant la nuit et que Sénachérib repart chez lui. Les Assyriens, eux, ont gravé leur version sur un prisme d'argile. Et Sénachérib s'y vante, je cite, d'avoir enfermé Ézéchias dans Jérusalem comme un oiseau en cage. Et il précise qu'Ézéchias lui a versé un énorme tribut, c'est-à-dire un paiement en or et en argent. Bon, on le voit, chaque peuple raconte l'histoire à son avantage. Et c'est pour cela que l'historien compare toujours les sources. Et revenons justement aux traces laissées par l'histoire. À cette époque, les Hébreux ont bien un dieu principal, Yahvé, qui protège leur peuple. Mais beaucoup, comme leurs voisins, honorent aussi d'autres dieux, par exemple la déesse Ashéra. Et tout va changer... avec un roi de Juda, Josias, qui règne de 639 à 609 avant notre ère. Selon la Bible, il est devenu roi à 8 ans. Et pendant des travaux au temple, le grand prêtre annonce une découverte. Là, je cite le deuxième livre des rois. « J'ai trouvé le livre de la loi dans la maison du Seigneur. » Josias en fait la base d'une grande réforme. Il fait sortir du temple les objets consacrés aux autres dieux et il les fait brûler. à Juda, on n'honore plus que Yahvé, et dans un seul lieu, le temple de Jérusalem. Et surtout, c'est à cette époque que des scribes, c'est-à-dire des gens qui savent écrire, commencent à mettre par écrit les croyances et les traditions des Hébreux. Ainsi naît, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, le judaïsme, la religion fondée sur l'alliance entre Dieu et son peuple. Ses fidèles sont appelés les Juifs, Un nom qui vient de Juda, le nom du royaume. Mais attention à un détail important. Josias impose d'adorer un seul dieu. Il ne dit pas encore que les dieux des autres peuples n'existent pas. Et c'est aussi ce que dit d'ailleurs le premier commandement. Tu n'auras pas d'autres dieux en face de moi. Il interdit de les adorer et ne dit pas qu'ils n'existent pas. Les historiens appellent cela la monolatrie. Et pour passer à l'idée d'un dieu vraiment unique, le monothéisme, Il va falloir une catastrophe. La Syrie s'effondre, mais une autre puissance la remplace rapidement, Babylone. Et son roi n'a bu qu'au Donosaure II. Le royaume de Judas se révolte contre lui et c'est un mauvais calcul. Oui, en effet, en 587 avant notre ère, l'armée babylonienne prend Jérusalem. La ville est détruite, le temple de Salomon est incendié et l'arche d'Alliance disparaît pour toujours. Plus personne ne sait ce qu'elle est devenue. Le roi et de nombreux Hébreux, surtout les familles importantes, les prêtres, les scribes, sont emmenés à Babylone en Mésopotamie. C'est ce que l'on appelle l'exil. Alors la Bible garde le souvenir de cette... Cette tristesse dans un poème, un psaume, je cite « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion » . Sion, c'est un autre nom de Jérusalem. Alors, l'exil dure presque 50 ans. En 539 avant notre ère, le roi des Perses, Cyrus, s'empare à son tour de Babylone. Et en 538, selon la Bible, il autorise les exilés à rentrer à Jérusalem et à reconstruire le temple. Mais tous ne rentrent pas. Les Juifs commencent à se disperser autour de la Méditerranée et du Proche-Orient. C'est ce que l'on appelle la diaspora, un mot grec qui signifie dispersion. Puis arrivent de nouveaux maîtres, les Romains. En 63 avant notre ère, Pompée prend donc Jérusalem et il entre dans la salle vide du temple comme on l'a vu au début. Mais détail étonnant, il ne touche pas au trésor du temple. Et même dès le lendemain, il fait reprendre des cérémonies. Les Juifs gardent leur temple, ils gardent leurs grands prêtres, ils gardent une certaine indépendance à condition de payer un tribut à Rome. Bon, ça c'est une pratique habituelle des Romains. Les cultes qui existaient avant la conquête sont autorisés. Mais cet équilibre ne dure pas. En 66 après Jésus-Christ, c'est-à-dire une centaine d'années plus tard, les Juifs se révoltent contre Rome et la répression est terrible. En 70, les soldats romains de Titus, le fils de l'empereur Vespasien, prennent Jérusalem et brûlent le temple qui avait été rebâti et agrandi par le roi Hérode. Le temple ne sera jamais reconstruit et il ne reste qu'un mur, le mur des Lamentations. Les juifs se dispersent encore davantage autour de la Méditerranée. Désormais, ils se réunissent pour prier et lire la Bible dans des synagogues, guidés en cela par des rabbins, des maîtres qui enseignent la loi. Alors, comment ce petit peuple... tant de fois vaincu a-t-il pu garder sa religion ? Pour le comprendre, il faut revenir à Babylone. A l'époque, quand un peuple est vaincu, on pense que son dieu a été vaincu aussi. Les Hébreux exilés auraient donc dû abandonner Yahvé et adopter les dieux de Babylone. Mais en faisant cela, ils risquaient tout simplement de disparaître en se mélangeant aux autres peuples. Et c'est donc l'inverse qu'ils ont fait. Les exilés s'organisent pour rester eux-mêmes. Ils respectent le Shabbat, le jour de repos de chaque semaine et des règles précises pour la nourriture. Et surtout, ils rassemblent leurs souvenirs, leurs lois, leurs prières, ils les recopient, les complètent, les écrivent de nouveau. C'est pendant l'exil qu'une grande partie de la Bible hébraïque est mise par écrit. Leur façon de voir leur Dieu change aussi. « Si Jérusalem est tombée, disent les prêtres, ce n'est pas parce que Yahvé a été battu, c'est parce que le peuple ne lui a pas obéi. Yahvé ne commande donc pas seulement un petit royaume. » Il commande le monde entier. Un prophète, c'est-à-dire un homme qui parle au nom de Dieu, l'écrit clairement. C'est dans le livre d'Isaïe. Donc c'est Isaïe qui cite Dieu. « Je suis le Seigneur, il n'en est pas d'autre, hors moi pas de Dieu. » Alors cette fois, le pas est franchi. Il n'existe qu'un seul Dieu. C'est cela le monothéisme, la croyance en un seul Dieu. En grec, monos, un seul, théos, Dieu. Un seul Dieu. Et c'est pour cela que la salle du temple était vide quand Pompée y est entrée. On ne fabrique pas la statue d'un dieu unique et invisible qui a créé le monde entier. Mais à Babylone, les Hébreux ne vivent pas seuls. Ils entendent les récits des Babyloniens. Et d'ailleurs, la Bible en est très influencée. Alors un exemple parmi d'autres. En 1872, à Londres, un jeune savant, George Smith, déchiffre au British Museum une tablette d'argile venue de Mésopotamie. On y lit l'histoire d'un homme. Prévenu par un dieu qu'un déluge va tout recouvrir. Cet homme construit donc un bateau et y fait monter des animaux. C'est quasiment l'histoire de Noé dans la Bible, mais écrite bien avant. Ses collègues d'ailleurs racontent que Smith, fou de joie par cette découverte, s'était mis à courir dans la pièce et enlever tous ses vêtements. Bon, les auteurs de la Bible ne recopient pas, ils transforment. Pour les Babyloniens, le monde est né d'une guerre entre des dieux. et les hommes ont été fabriqués pour les servir. Le premier livre de la Bible, la Genèse, raconte tout autre chose. Je cite sa toute première phrase, « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Un seul Dieu, pas de combat, et un être humain créé, je cite encore, à son image. » Bon, bien sûr, la Genèse, ce n'est pas un livre de science. La préhistoire montre que l'humanité est le résultat d'une très longue évolution. La Genèse est un récit religieux qui affirme une croyance. et qui a inspiré les artistes pendant des siècles. On peut penser à Michel-Ange à la chapelle Sixtine. Mais y a-t-il des éléments historiques dans la Bible ? Et comment le savoir ? Pour cela, il faut passer par l'archéologie. Et de nombreux archéologues ont essayé de prouver l'historicité de certains faits racontés par la Bible. Par exemple, en 1929, le britannique Leonard Woolley fouille la ville d'Ur, en Mésopotamie. Il trouve une épaisse couche d'argile. Et alors là, il est persuadé d'avoir découvert la trace du déluge. Mais aujourd'hui, on pense qu'il s'agit d'une simple inondation locale du fleuve. En réalité, l'archéologie ne permet pas de confirmer le récit biblique. On n'a aucune trace d'Abraham, ni de Moïse, ni de la sortie d'Égypte. Seuls quelques personnages sont évoqués par de très rares sources. David, sur la pierre du vieux mur de Teldan. dont nous avons parlé, ou encore Ézéchias, sur le prisme de Sénachérib. Alors, faut-il pour autant mettre la Bible de côté ? Surtout pas. Elle reste une source indispensable pour étudier l'histoire des Juifs dans l'Antiquité, mais à condition de la lire pour ce qu'elle est, le récit qu'un peuple a écrit pour dire ce en quoi il croit. Alors, comment est né le monothéisme juif ? Selon la Bible, tout commence par une alliance conclue avec Abraham, puis renouvelée avec Moïse au Sinaï. Pour les historiens, le chemin a été plus long. Dans un monde où chaque peuple avait ses dieux, les Hébreux ont d'abord préféré un dieu, Yahvé. Et sous le roi Josias, ils ont commencé à n'adorer que lui et à écrire leurs croyances. Puis, dans l'épreuve de l'exil à Babylone, ils ont affirmé qu'il n'existait qu'un seul dieu, créateur du monde entier. Alors les menaces n'ont pas cessé, les babyloniens, puis les romains, qui ont détruit tous les deux leurs temples. Mais le judaïsme a survécu. Pourquoi ? Parce qu'il ne reposait plus seulement sur un lieu, il reposait sur un livre. que l'on pouvait emporter partout. En fait, c'est la même leçon que pour Romulus et Rémus dans l'épisode sur la naissance de Rome, que je vous invite à écouter si vous ne l'avez pas encore fait. On a d'un côté un récit fondateur, et de l'autre, on a l'enquête de l'historien. Et les deux ne répondent pas, en fait, à la même question. Mais cette idée d'un dieu unique, né chez un petit peuple vaincu et exilé, elle a eu un destin immense. Elle a ensuite inspiré deux autres religions monothéistes, le christianisme puis l'islam. Merci d'avoir écouté jusqu'au bout cet épisode. S'il vous a intéressé et que vous en avez envie, j'ajouterai un dernier commandement peut-être. Soutenir mon travail en laissant une note et un commentaire sur Spotify ou Apple Podcast. Je lis tous les commentaires que vous me laissez avec un très grand plaisir. N'hésitez pas à me proposer aussi des sujets d'épisodes. Et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle page d'histoire. Musique de générique