Speaker #0Lyon, histoire d'une ville carrefour. Bonjour à tous. Quand on pense à Lyon, on pense à la basilique de Fourvière perchée sur sa colline, à la gastronomie au bouchon, à la fête des Lumières, à ses milliers de bougies aux fenêtres. Mais montez un matin sur l'esplanade de Fourvière et regardez en contrebas. Sous vos pieds, deux cours d'eau qui se rejoignent. Le Rhône, rapide, venu des Alpes, et la Saône, lente, venue du Nord. Deux collines, une presqu'île coincée entre les deux. Et surtout, une porte, celle qui relie la Méditerranée à l'Europe du Nord, l'Italie à la France, la montagne à la Plaine. Voilà tout le secret de cette ville. Lyon n'a jamais été la capitale de la France. Jamais. Pas un seul jour. Et pourtant, elle a été capitale des Gaules sous l'Empire romain, capitale bancaire et de l'imprimerie à la Renaissance, capitale mondiale de la soie au XIXe siècle, capitale de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Et même capitale mondiale de la gastronomie, si l'on en croit un célèbre critique culinaire des années 1930. Alors, comment une ville qui n'est pas la capitale de son pays peut-elle devenir ? la capitale de tant de choses ? Et surtout, comment fait-elle pour se réinventer siècle après siècle quand tant d'autres villes s'endorment sur un âge d'or ? La réponse tient en un mot, et ce sera le fil rouge de cet épisode, Carrefour. Découvrons ensemble 2000 ans d'histoire d'une ville qui n'a jamais cessé d'être un lieu de passage et qui, à chaque fois que le monde a changé de route, a changé de métier. Commençons par le commencement, c'est-à-dire par un échec. Nous sommes en 43 avant notre ère. Jules César a été assassiné un an plus tôt et Rome est en pleine guerre civile. En Gaule, un peuple celte, les Allobroges, profitent du chaos pour chasser les colons romains installés chez eux à Vienne, dans l'Isère actuelle. Et ces colons se retrouvent sur les routes sans terre et sans toit. Le Sénat romain confie alors à un ancien lieutenant de César, Lucius Munasius Plancus, une mission de relogement. Fonder une colonie pour ses réfugiés. Ce sera la Colonia Copia Felix Munata Lugdunum, sur la colline de Fourvière. Et la tradition retient la date du 9 octobre 43. Autrement dit, Lyon, Lugdunum, commence comme un plan B. Une ville de repli. bâtie de terre et de bois pour des gens qui n'avaient nulle part où aller. Attention cependant, les Romains n'arrivent pas sur un site vide. Il y a déjà une occupation humaine depuis au moins la fin de la préhistoire. Et même des villages créés depuis l'âge de bronze, avec déjà des échanges commerciaux établis, notamment par les peuples celtes de la région. Sauf que là, Rome comprend très vite ce qu'elle tient. Quinze ans plus tard, Auguste... envoie son gendre Agrippa organiser le réseau routier de la Gaule conquise. Et Agrippa fait un choix décisif. Il place le point de départ de toutes les grandes routes gauloises à Lugdunum. Et d'ailleurs, le géographe grec Strabon le note, noir sur blanc dans sa géographie, quatre grandes axes partent de Lyon, vers l'Aquitaine, vers le Rhin, vers l'Océan et la Manche, vers la Narbonnaise et Marseille. Vous voyez le tableau ? On vient d'inventer, il y a 2000 ans en quelque sorte, le nœud routier de la Gaule. Et il est à Lyon. A partir de là, tout s'enchaîne. En XII avant notre ère, on inaugure sur les pentes de la Croix-Rousse le sanctuaire des Trois Gaules, dédié à Rome et à Auguste, où les délégués des peuples gaulois se réunissent chaque année. L'Ougdounoum devient donc la capitale politique et religieuse des Gaules. Elle frappe monnaie pour l'Empire, elle se couvre d'acducs, de termes, d'intérêts... Un théâtre qui peut accueillir jusqu'à 10 000 spectateurs. Et en 10 avant notre ère, il y a même un empereur qui y naît, Claude. C'est d'ailleurs là qu'intervient une des plus belles histoires d'archéologie de France. En novembre 1528, un marchand drapier lyonnais, Roland Gribaud, fait arracher un carré de vigne qu'il possède sur les pentes de la Croix-Rousse. Et en retournant la terre, ses ouvriers butent sur du métal. Deux énormes fragments d'une plaque de bronze. Au total... près d'un mètre quarante de haut, près de deux mètres de large, 222 kilos. Un érudit de la ville, Claude de Belièvre, comprend immédiatement ce qu'il a sous les yeux et convainc la municipalité de l'acheter en mars 1529 pour 58 écus, soit près du double du prix du bronze au poids. C'est un très bon investissement. Parce que cette plaque, qu'on appelle aujourd'hui la table claudienne, porte le texte d'un discours prononcé en l'an 48 par l'empereur Claude, empereur de Lyon donc, devant le Sénat romain. Un discours dans lequel il plaide pour que les notables de la Gaule chevelue puissent accéder aux magistratures et entrer au Sénat. Attention, Claude n'accorde pas la citoyenneté à tous les Gaulois. Il défend l'accès des élites gauloises aux honneurs romains. Ce n'est pas la même chose, mais c'est déjà énorme. Mais le plus fascinant est ailleurs. Parce que nous possédons aussi le récit de ce discours, par l'historien Tacite dans les Annales. Et les deux textes ne se ressemblent pas. Tacite a réécrit, resserré, rendu le propos plus élégant et plus percutant. Et là, nous avons, grâce à cette découverte, sous les yeux, pour une fois, la parole brute d'un empereur. et sa version retravaillée et améliorée par un historien. Pour ceux qui s'intéressent aux sources, c'est un cas d'école absolument rare. En 2028, cette découverte de la table claudienne fêtera ses 500 ans, et d'ailleurs il y a un programme de recherche qui lui est consacré. Mais revenons-en à notre lion romaine. Qui dit carrefour dit aussi circulation des idées. Et parmi elles, une nouveauté venue d'Orient, le christianisme. Le premier évêque connu de Lyon, Potin, est un grec. envoyé en Gaule depuis Smyrne en Asie mineure. Alors il n'est pas arrivé là par hasard, il a suivi les routes commerciales qui relient la vallée du Rhône au monde méditerranéen. Sauf que la communauté chrétienne de Lyon, c'est la première église structurée, attestée au nord des Alpes. En 177, sous le règne de Marc Orel, cette communauté est frappée par une persécution d'une violence extrême. Une quarantaine de chrétiens sont arrêtés. torturés, livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre des Trois-Gaules. Parmi eux, l'évêque Potin, donc, âgé à l'époque de plus de 90 ans, et une jeune esclave nommée Blandine, qui devient plus tard la patronne de la ville. Leurs corps sont brûlés, les cendres jetées dans le Rhône. Alors nous connaissons bien cet épisode grâce à une lettre bouleversante que les chrétiens de Lyon et de Vienne adressent à leurs frères d'Asie et que l'historien Euseb de Césarée a recopié deux siècles plus tard. C'est le... plus ancien texte chrétien de Gaulle qui nous soit parvenu. Et puis, en 197, la ville de Lugdunum commet une erreur politique. Dans la guerre civile qui oppose Septim-Sévère à son rival, Pludus Albinus, Lugdunum soutient le perdant. La bataille se déroule aux portes de la ville et, évidemment, elle est prise, pillée et sanctionnée. Elle ne retrouve alors jamais son rang de capitale impériale. Premier basculement et première leçon. Un carrefour, ça se perd aussi vite que ça se gagne. Voilà une chose que l'on oublie souvent. Pendant presque cinq siècles, Lyon n'appartient pas au Royaume de France. Après le partage de l'Empire de Charlemagne au Traité de Verdun en 843, La ville se retrouve dans la Francie médiane, puis elle est rattachée au Saint-Empire romain germanique. Concrètement, le dirigeant de Lyon n'est ni le roi de France, ni vraiment l'empereur. C'est l'archevêque, qui gouverne la cité comme un prince, à la manière de l'archevêque de Cologne. En 1079, le pape Grégoire VII lui accorde le titre de Prima des Gaules, en souvenir de l'ancienneté de son église. Ce titre, l'archevêque de Lyon le porte encore aujourd'hui. Et être une ville frontière, à cette époque, c'est un formidable atout. Lyon est assez proche du royaume de France pour servir de refuge, et assez loin de l'Empire pour être tranquille. Les papes ne s'y trompent pas. Ils y convoquent deux conciles majeurs, deux assemblées d'évêques, en 1245 et en 1274. Mais un roi de France finit par s'intéresser justement à ce carrefour, Philippe le Bel. Alors lui, il joue habilement de la rivalité. entre l'archevêque, les chanoines et la bourgeoisie marchande. Il commence par installer un officier royal dans la ville, puis il envoie une armée commandée par son fils. Et le 10 avril 1312, le traité de Vienne scelle l'affaire. L'archevêque Pierre de Savoie cède au roi sa juridiction sur la ville et le Lyonnais. Huit ans plus tard, en 1320, une charte donne enfin aux bourgeois lyonnais leur propre gouvernement municipal, le consulat. Ce sont donc des marchands qui dirigent désormais la ville, un peu comme à Venise. Retenez bien ce détail parce qu'il explique une bonne partie de la suite. Et nous arrivons alors au premier grand âge d'or lyonnais. Et il commence par un cadeau royal. En février 1420, le futur Charles VII, qui est alors dauphin d'un royaume en pleine guerre de cent ans, accorde à Lyon le droit de tenir deux foires franches par an. Franche, ça veut dire exemptée de taxes, ouverte aux marchands de toute nationalité, avec toutes les monnaies acceptées. C'est une sorte de zone franche médiévale. Alors le succès met du temps à venir. Mais Louis XI accélère brutalement le mouvement. En mars 1463, il... porte les foires à 4 par an, de 15 jours chacune, 60 jours de foire annuelle. Et dans le même temps, il interdit aux marchands du royaume de fréquenter les foires concurrentes de Genève. Le résultat, c'est que tout ce que l'Europe compte de négociants converge vers Lyon. Et surtout, les banquiers italiens qui s'y installent en nombre. Alors autour de la place du change, on invente, on perfectionne, on manie la lettre de change, le crédit international. Lyon devient l'une des grandes place financière d'Europe, aux côtés de Florence, de Gênes ou d'Anvers. Et l'argent attire les idées. En 1473 sort des presses lyonnaises le premier livre imprimé daté de la ville, un traité en latin. Derrière l'opération, un riche marchand a financé la venue d'un typographe originaire de Liège. 20 ans à peine après Gutenberg. Et la suite est spectaculaire. A la fin du XVe siècle, Lyon est devenu le 3e centre d'imprimerie d'Europe. derrière Venise et Paris. Et les ateliers de la rue Mercière expédient leurs livres dans toute l'Europe en profitant justement des foires. Et donc le carrefour du commerce est devenu un carrefour de la pensée. C'est à Lyon qu'un médecin de l'Hôtel-Dieu, qui était originaire de Touraine, publie en 1532 un livre promis à une longue carrière. Il s'appelle François Rabelais et le livre s'appelle Pentagruel. Bon, j'en arrive à l'événement que vous devinez si vous avez écouté l'épisode que j'ai consacré à l'histoire de la ville de Tours. Le roi Louis XI est furieux que le royaume paie aussi cher des étoffes de soie qu'on importe d'Italie. Et donc, en novembre 1466, il décide de créer une manufacture de soie en France. Et pour cela, il choisit la grande ville commerçante, Lyon. Sauf que les bourgeois lyonnais font la sourde oreille. Pourquoi ? Parce que leur... principaux partenaires commerciaux et bancaires sont justement les Italiens. Et donc fabriquer sur place ce que l'on achète à ses meilleurs clients, très peu pour eux. Ils traînent les pieds, ils temporisent, ils s'arrangent et au bout d'un moment, le roi furieux déplace le projet. Et c'est ainsi que la première manufacture royale de soie est finalement installée à Tours, vers 1470 où rapidement elle prospère. Dion vient donc de refuser la soie. Et il faut attendre 70 ans pour que la ville change d'avis. En 1536, ces deux négociants venus du Piémont, Étienne Turquet et Barthélémy Narys, qui obtiennent de François Ier des lettres patentes pour créer à Lyon la corporation des ouvriers en drap d'or, d'argent et de soie. Quatre ans plus tard, le roi accorde à la ville le monopole de l'importation des soies grèges, c'est-à-dire des soies brutes. Et alors là, cette fois-ci, tout le monde s'y met. En 1548, lors de l'entrée solennelle du roi Henri II dans la ville, on compte plus de 400 mètres de métier qui défilent. C'est la grande fabrique lyonnaise qui est née. Alors cette expression, la grande fabrique lyonnaise, elle associe les marchands-fabricants, les dessinateurs, les teinturiers, les tisseurs. Et cette fabrique lyonnaise, elle vit des commandes de la monarchie, notamment pour les décors et les vêtements de la cour. Elle va tenir trois siècles et demi. Alors il n'y a pas que la soie, Lyon devient aussi un centre intellectuel important, avec le Collège de la Trinité, animé notamment par les jésuites, et surtout en 1700 par la fondation de l'Académie des sciences, belles lettres et arts. A l'été 1793, la France révolutionnaire est en guerre à ses frontières et elle est déchirée à l'intérieur. À Lyon, les modérés se sont soulevés le 29 mai contre les jacobins locaux. Et ils ont d'ailleurs fait exécuter leur chef, Joseph Chalier. Sauf que pour la Convention, à Paris, c'est une rébellion. Et pire encore, une rébellion dans la deuxième ville du pays avec des royalistes dans ses rangs. Ça explique que l'armée de la Convention met le siège devant la ville. Bombardement, encerclement, guerre d'usure. La ville de Lyon capitule le 9 octobre 1793. Et trois jours plus tard, la Convention publie un décret d'une violence rare. On y lit que Lyon sera détruite, que tout ce qui fut habité par le riche sera démoli, tout en prévoyant de conserver les maisons des pauvres, certains bâtiments industriels et tout ce qui est lié à l'instruction et à l'humanité. Le nom de Lyon doit être effacé du tableau des villes de la République. Et ce qui reste doit former la ville affranchie. Et sur les ruines, on élèvera une colonne portant cette inscription « Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus » . Et donc la répression est terrible, on installe la guillotine Place des Terreaux, qui est alors à l'époque la Place de la Liberté, on fusille, on mitraille dans la plaine des Brotteaux. Les historiens comptabilisent près de 1900 exécutions entre octobre 1793 et le printemps 1794. Si on les rapporte à la population de la ville, c'est environ un habitant sur 70. Bon, les démolitions, finalement, elles vont être plus symboliques qu'effectives. Alors ok, on va abattre les façades de la place Bellecour. Mais Bonaparte, premier consul, en ordonne la reconstruction dès 1800. Quant au nom... La ville le récupère le 2 octobre 1794, après la chute de Robespierre. Une ville de passage, c'est une ville riche. Une ville riche est une ville suspecte pour des révolutionnaires. Et Lyon vient d'en faire l'expérience la plus brutale de son histoire. Et pourtant, quelques années plus tard, la soie repart. Et elle va connaître sa révolution technique. Entre 1800 et 1804, un Lyonnais du nom de Joseph-Marie Jacquard met au point un métier à tisser. commandé par des cartons perforés. Le principe n'est pas nouveau, mais il le perfectionne. Et c'est génial. Le motif du tissu n'est plus dans la mémoire ou dans les gestes d'un ouvrier, il est enregistré sur des cartes. Ce qui signifie qu'on peut le reproduire, on peut le stocker, on peut le refaire. Oui, vous avez bien entendu, un programme stocké sur des cartes perforées. Et un siècle et demi plus tard, les premiers ordinateurs vont fonctionner en partie sur ce principe. D'ailleurs, les pionniers de l'informatique s'en inspirent totalement. En 1843, Ada Lovelace, qui annote la description de la machine analytique de Charles Babbage, écrit qu'elle doit, je cite, « tisser des motifs algébriques comme le métier de jacquard tisse des fleurs et des feuilles » . Mais ces nouveaux métiers à tisser, dits métiers jacquards justement, ils sont hauts, trop hauts, pour les maisons du vieux lion. Et donc les tisserands, de soie qu'on appelle les canuts, montent alors sur la... colline de la Croix-Rousse, où l'on construit pour eux des immeubles aux plafonds démesurés et aux immenses fenêtres. Et donc on a Fourvière, la colline qui prie, on a désormais la colline, la Croix-Rousse, qui travaille. Un mot sur les fameuses traboules, ces passages qui traversent les immeubles d'une rue à l'autre. On raconte partout que les canuts les ont creusés pour transporter la soie à l'abri de la pluie. Non, en réalité la plupart sont bien antérieurs. Elle date du Moyen-Âge et servait surtout à descendre chercher l'eau à la Saône. Bon alors, évidemment, les canuts, eux, s'en sont servis. Et un siècle plus tard, d'autres vont les utiliser, mais pour d'autres raisons, on y reviendra. Alors, nous sommes en 1831. Les canuts, justement, ces ouvriers tisserands, travaillent 15 heures par jour, pour un salaire qui a été divisé par deux depuis l'Empire. Et donc ils réclament ce qu'ils appellent un tarif, c'est-à-dire un prix minimum garanti pour leur travail. Le préfet obtient un accord en octobre, mais les marchands-fabricants, qui embauchent donc les canuts, refusent de l'appliquer. Et donc, le 21 novembre, les canuts descendent des pentes de la Croix-Rousse vers la place des Théraux. Et sur leur drapeau noir, une devise brodée, vivre en travaillant ou mourir en combattant. Ces affrontements vont durer trois jours, font près de 600 morts et blessés. Le 23 novembre, les insurgés occupent l'hôtel de ville. Ils sont maîtres de la deuxième ville de France, mais ils ne savent pas quoi en faire. Et donc l'armée reprend la ville début décembre. Alors, on a une seconde insurrection qui éclate trois ans plus tard, en avril 1834, mais elle est tout aussi durement réprimée. Alors, ces révoltes ne sont pas des simples émeutes de la faim. Les canuts ont un journal, l'écho de la fabrique. Ils ont des sociétés de secours mutuelles. Ils ont une pensée économique élaborée. Et comme l'a montré l'historien Ludovic Frobert, on tient là l'un des tout premiers mouvements ouvriers organisés de l'histoire de France. Après cette répression, le modèle de la fabrique se fragilise. Les fabricants lyonnais prennent davantage de distance avec les ateliers urbains, tandis que le travail se répartit entre la ville, les faubourgs et les campagnes. De fait, tout au long du XIXe siècle, c'est un basculement. On observe le passage progressif d'un monde d'artisans-tisseurs corps maître de leur métier, à une condition ouvrière plus dépendante et plus proche de celle de l'industrie moderne. A la fin du XIXe siècle, la soie décline, mais Lyon a déjà changé de métier. Avec l'industrialisation, la ville développe la chimie, la mécanique, les textiles artificiels et une industrie toute neuve, la photographie. Dans le quartier de Montplaisir, la famille Lumière produit des plaques photographiques par millions. Le 19 mars 1895, Louis Lumière installe sa caméra face au portail de l'usine familiale et il filme simplement les ouvrières qui sortent du travail. Ce film dure 45 secondes et s'appelle « La sortie de l'usine Lumière à Lyon » . C'est, en France, le film fondateur du cinéma. Sa projection, au Salon indien du Grand Café à Paris le 28 décembre 1895, est même retenue par l'histoire. comme l'acte de naissance du cinéma. En précisant toutefois qu'une autre projection avait eu lieu à Berlin deux mois plus tôt, mais elle n'avait eu aucun écho hors d'Allemagne, alors que le cinématographe Lumière, lui, fait le tour du monde en trois mois. En 1905, Édouard Hériot devient maire de Lyon, et il demeure à une interruption près, quand Vichy le révoque, jusqu'en 1957. 1905-1957, un demi-siècle. Membre du parti radical, Hériot est une figure majeure de la vie politique française de ce premier XXe siècle. Et avec l'architecte Tony Garnier, il engage une importante politique de modernisation urbaine en développant notamment de nouveaux quartiers comme Gerland ou le quartier des Etats-Unis. Lors de la Première Guerre mondiale, Lyon sert de ville de l'arrière et ses industries tournent pour l'effort de guerre. Berlier, par exemple, fabrique des camions militaires. La population lyonnaise est durement touchée par la guerre. 10 600 morts sont inscrits sur le monument aux morts de l'île du Souvenir, une œuvre d'ailleurs de Tony Garnier. En juin 1940, la France est vaincue, coupée en deux. Lyon se retrouve en zone dite libre, c'est-à-dire non occupée par l'armée allemande et à quelques kilomètres seulement de la ligne de démarcation. Et là, la géographie reprend son importance. La ville devient un point de... passage pour les réfugiés, les intellectuels, les juifs qui fuient le nord, les agents clandestins ou encore les journalistes et les éditeurs qui quittent Paris. Les grands mouvements de résistance s'y organisent. La presse clandestine s'y imprime dans une ville qui possède justement une longue tradition d'imprimeurs et un labyrinthe de passage entre les immeubles, les traboules, qui facilite les fuites. C'est ainsi que Lyon devient le centre de la mission Merci. confiée à Jean Moulin par le général de Gaulle. Arrivé en zone sud en début de 1942, Moulin installe une partie de ses activités clandestines dans la ville. Sa mission, c'est d'unifier les mouvements de résistance et de les rattacher à la France libre sous l'autorité du général de Gaulle. Et c'est dans la banlieue lyonnaise que les trois grands mouvements de la zone sud se regroupent au sein des mouvements unis de résistance. C'est aussi à Lyon que se crée l'armée secrète. Et même si le Conseil national de la résistance CNR ne siège pas à Lyon, il a largement été préparé dans cette ville. Mais après l'invasion de la zone sud en novembre 1942, la répression s'abat. La Gestapo lyonnaise, dirigée par Klaus Barbie, installe ses bureaux dans l'ancienne école de santé militaire avenue Berthelot. Le 21 juin 1943, à Caluire, dans la banlieue nord, Barbie arrête le délégué du général de Gaulle et président du Conseil national de la résistance, Jean Moulin.