Speaker #0Hello, bienvenue dans ce nouvel épisode de Toubapoulajaï. J'avais envie de vous proposer deux épisodes, ou plutôt un épisode en deux parties. Dans la première partie, je vais vous parler du jour où je suis devenue blanche. Et dans la deuxième partie, du jour où je suis devenue noire. Bien sûr, je parle de jour, mais je dirais plutôt de période. de moments. Je me suis rendue compte que je ne m'étais jamais réellement présentée, ou du moins je n'avais jamais vraiment parlé de mon expérience en tant que métisse. Et je me suis dit qu'il était peut-être intéressant que je me plie moi aussi à l'exercice. Être métisse, c'est quelque chose qui est très impalpable. Et je pense qu'aujourd'hui, beaucoup de... on va dire que les passions se déchaînent autour de ce mot, de cette identité, de cette expérience, de ce phénomène, parce que c'est très difficile de réussir à comprendre l'essence même de ce mot et de ce que ça implique. Chaque personne a un vécu différent. Pour ma part, j'ai toujours eu l'impression que mon vécu, c'était quelque chose d'assez inédit, voire même que je n'avais jamais entendu ailleurs. Je l'ai dit brièvement que j'avais vécu en Côte d'Ivoire, mais j'ai aussi vécu en France et j'ai vécu dans d'autres pays. Et j'ai d'ailleurs même plus vécu à l'étranger et en Côte d'Ivoire qu'en France, si je fais les comptes. Et très souvent, quand j'entends parler du métissage ou des métisses, j'ai toujours l'impression que c'est une vision très, très étrange. ethnocentrée, une vision de personnes qui ont eu une expérience souvent en Europe. En moi, ça a souvent déclenché de la frustration, voire même de la honte. Et j'ai souvent eu du mal à dire les mots, à m'exprimer dessus, à parler dessus, à dire que j'en avais souffert d'être métisse ou déperçue comme. Alors aujourd'hui, je me suis dit que c'était plutôt intéressant que je vous parle du moment où je suis devenue blanche. Parce que souvent, les métisses vont expliquer... le moment où ils ont compris qu'ils étaient perçus comme non-blancs. Et même de manière générale, en France, en Occident, en Europe, on va souvent parler du moment où une personne non-blanche est arrivée, par exemple en France, et qu'on lui a fait comprendre qu'elle n'était pas comme tout le monde. Eh bien moi, j'avais envie de vous expliquer ce qui s'est passé, pour mon cas étant donné que ça a été tout l'inverse. J'ai fait le chemin inverse. J'ai grandi. J'ai littéralement fait ma petite enfance, mon enfance et mon adolescence en Côte d'Ivoire. Et c'est à ce moment-là que j'ai compris que je n'étais pas comme tout le monde. Alors aujourd'hui, c'est à mon tour d'archiver mon expérience en défiant probablement certains tabous et en vous racontant comment, où le jour où je suis devenue blanche. Pour moi, je pense que tout a commencé à partir de mes 5 ans, de mes 4-5 ans, quand je suis arrivée en Côte d'Ivoire. Quand j'arrivais en Côte d'Ivoire, c'était totalement nouveau, totalement différent. Je n'avais pas encore toute cette notion de racines, de pays, de métissage, de blanc, de noir. J'avais vécu en diaspora ivoirienne et j'avais certaines notions. Évidemment, je connaissais, mais j'étais encore très jeune. Et donc, j'arrive dans un pays que je ne connais que par les récits de mon père et qui a tout de différent avec la France. C'était très impressionnant pour moi et je pense que si je dois mettre de côté un petit peu deux minutes le métissage, je dois dire que juste arriver dans cet environnement-là, l'atmosphère, la météo, la proximité des gens, la manière de parler des gens, les infrastructures toutes étaient totalement différentes et c'était extrêmement perturbant pour une enfant de mon âge qui découvrait tout, qui découvrait même sa propre famille. Ça m'a mis énormément de temps à m'adapter, à comprendre. à sortir de cette éducation qui était finalement très française pour rentrer dans une éducation. Mais quand je dis éducation, ce n'est pas forcément les parents, c'est en environnement. L'environnement nous éduque aussi. Et donc, du coup, c'était tout ça qui changeait. Aujourd'hui, je trouve ça assez dingue de me dire qu'à un moment donné dans ma vie, dans mon existence, je ne me suis pas sentie chez moi en Côte d'Ivoire. Et même qu'il y ait des gens qui m'aient dit que je n'étais pas chez moi en Côte d'Ivoire. Sont-ce paradoxales, des années sont passées et tout, mais ça me paraît toujours assez lunaire de me dire, ouais, à un moment donné, t'avais l'impression de ne pas être chez toi, et on te le faisait bien comprendre. Donc c'est aussi une période qui était difficile pour moi, dans mon histoire individuelle, mais il faut aussi comprendre qu'au moment où j'arrive dans les années 2000, c'est aussi une période qui est difficile pour l'histoire commune des Ivoiriens, parce qu'à un moment donné, il y a eu des coups d'État, et il y a eu la guerre. Et cette guerre est arrivée... Très peu de temps après qu'on se soit installé, ce contexte a indéniablement joué sur la perception que les gens avaient de moi en Côte d'Ivoire. Tout comme le fait que la Côte d'Ivoire est une ancienne colonie française ou que la France, le gouvernement français, était impliqué dans les problèmes politiques et dans la guerre qui se déroulaient en Côte d'Ivoire. Mais le vrai basculement, il a arrivé à la période de quand j'arrivais à l'école, tout simplement. À cette période-là, c'était assez difficile parce qu'on ne nous renvoyait pas simplement à notre couleur de peau, on nous renvoyait aussi à un passé colonial. Avec mes sœurs, on était... en maternelle primaire. Et régulièrement, des enfants refusaient de s'asseoir à côté de nous. Et souvent, on avait des phrases du style « on refuse de s'asseoir à côté des gens qui ont colonisé nos parents » . « On refuse de s'asseoir à côté des gens qui ont colonisé notre pays » . Et pour nous, on n'avait aucune notion de ce que ça signifiait. Comme je vous dis, on venait d'arriver, donc c'était quelque chose qui nous paraissait tellement abstrait. Mais très vite, on a compris ce que c'était. Et très rapidement, du coup, moi, j'ai commencé à développer un profond dégoût pour ce que j'étais. Parce que j'avais l'impression que c'était de ma faute, que c'était moi, que c'était mes grands-parents. J'avais extrêmement mal, en fait, de me dire que toutes les personnes que j'aimais pouvaient créer des atrocités. J'arrivais pas, dans mon cerveau, j'arrivais pas à faire la distinction. Parce que de toute façon, en face de moi, on ne faisait pas la distinction entre le passé et ce que moi j'étais. Et même les figures... adultes, c'est-à-dire les professeurs qui auraient pu nuancer tous ces propos-là qui sortaient de la bouche d'enfants et qui visaient d'autres enfants, ne le faisaient pas du tout. Il n'y avait aucune volonté d'essayer d'arrondir les angles ou de faire comprendre à ces enfants-là la nuance qui se jouait, les différences. C'est-à-dire que eux, ça les faisait rire. Et régulièrement, ils allaient dans le sens des enfants qui sortaient ce genre de choses en disant « Oui, c'est toi que tu veux, t'as raison, pas de soucis. » C'était... très difficile. Donc progressivement, les années ont passé. Je suis restée en Côte d'Ivoire jusqu'à mon adolescence, jusqu'à mes 15 ans. Donc beaucoup d'années sont passées, mais jamais ça s'est arrêté. Cette discrimination se renvoie perpétuelle au passé colonial, pas mon passé, mon passé colonial. Rien ne s'est arrêté et j'ai envie de dire que presque ça a été crescendo. Et c'est possible que ça soit crescendo. c'est complètement possible et ça a été de plus en plus difficile de plus en plus horrible clairement sauf que quand on est adolescent on commence un peu à se rebeller et moi j'avais de moins en moins envie de me cacher de moins en moins envie de me taire et ça a énormément créé de gros problèmes j'avais déjà pas d'amis à l'école parce que mes parents ont pris le parti de nous inscrire dans des écoles Donc au début, on était dans des écoles privées avec un système français-ivoirien. Et très vite, on est arrivé dans des écoles progressivement avec un système ivoirien uniquement. Et donc mes parents n'étaient pas forcément des gens extrêmement riches. Et ça aussi, c'est super important à mettre en exergue. C'est-à-dire que souvent, quand on est métisse et quand on est en Afrique, en Côte d'Ivoire en tout cas particulièrement, plus particulièrement, on se dit que c'est des gens riches. C'est des gens qui ont grave les moyens et tout, alors que mes parents, c'était des jeunes parents qui avaient pris leurs économies pour venir vivre leurs rêves, pour venir monter une société en Côte d'Ivoire et vivre quelque chose qu'ils avaient toujours rêvé de faire, en fait, en définitive. Donc, ils n'avaient pas forcément les moyens d'inscrire trois enfants dans une école privée avec un système français, dans une école privée française. Donc, on a soit été en école privée ivoirienne, soit été en école publique. avec un système ivoirien. Et ça, ça a aussi créé un clivage parce qu'on était quasiment tout le temps, voire juste les seuls métis. D'une manière générale, même j'ai grandi dans un quartier où on était trois familles de métis. Et nous, on était juste les seuls six métis, justement. Et donc, progressivement, après adolescence et tout, les choses ont littéralement pris d'autres volumes parce que... De plus en plus, en fait, c'était un peu comme des expériences qu'on faisait sur nous, c'est-à-dire que comme on était métis, mais perçus comme blanches, régulièrement, par exemple, un prof pouvait me dire, tu viens au milieu de la classe et tu nous dis quel pays tu choisis. Je vous dis bien un prof. Et c'était, moi, je refusais, comme je vous ai dit, j'étais une personne assez, comment dire, déterminée à ne pas m'écraser et je refusais littéralement tout le temps de choisir. Et c'était des phrases du style, du coup, tu choisis encore une fois le colon, ceux qui nous ont colonisés. Et c'était vraiment assez symptomatique, j'ai envie de dire, parce qu'on essayait un peu de se défouler sur une enfant, finalement. de faire endosser quelque chose à une enfant. Et c'est pour ça qu'au début, je vous ai dit que j'allais un peu casser, un peu défier certains tabous, parce que souvent, on n'a pas cette notion-là. Souvent, on se dit qu'on a des notions de métisse qui arrivent en Afrique avec un parti pris, avec peut-être même des fois des fantasmes du pays de son parent non blanc. Et quand on arrive, on est un petit peu décontenancé parce que ce n'est pas forcément ce à quoi on s'attendait. On n'est pas forcément accueilli comme quelqu'un qui arrive et que direct, elle appartient à la communauté. Il n'y a pas de... Voilà, pas tout le temps. En tout cas, ça n'a pas été mon cas. Et c'est pour ça que je vous dis, mon histoire, c'est quand même une histoire que je trouve... que je n'ai jamais entendue nulle part et qui m'a donc, du coup, pendant très longtemps, fait un peu honte. Parce que j'en ai voulu à mes parents, j'en ai voulu à moi-même. Je me suis dit qu'il y avait un problème quelque part et que c'était forcément... le problème venait forcément de moi ou de ma famille. sans prendre en compte que le problème ne venait pas ni de moi ni de ma famille. Et quand je vous dis qu'on faisait des expériences, c'est-à-dire que par exemple à l'école, on a la chicote. Et il y avait des professeurs assez zélés qui avaient tendance à frapper les élèves. Mes parents se sont systématiquement interposés face à ça. Ils ont systématiquement refusé qu'on se fasse chicoter. Mais il y avait certains profs qui avaient tendance à vouloir expérimenter. Quand je dis expérimenter, c'était du style, on va la frapper pour voir jusqu'à quel niveau elle peut être rouge. Est-ce qu'elle peut saigner ? Est-ce que sa peau peut changer de couleur ? Ou alors, on dit que les blancs sont faibles, on va le vérifier. Chaque fois que ça s'est passé, à chaque fois, mes parents, je me souviens d'une fois où ma mère a littéralement fait le pied de grue devant l'école et devant la porte de la directrice et s'est montée jusqu'au rectorat. Et donc, du coup, on était à chaque fois un peu blacklistés de chaque école. Concrètement, c'était ça. Aujourd'hui, j'en rigole et je dis ça avec beaucoup de recul et presque un peu détaché parce que c'était il y a longtemps et j'ai fait un travail dessus. Mais ce n'est pas normal. Ce que mes sœurs et moi avons vécu, ce n'est clairement pas normal. Et je sais qu'il y a déjà des gens qui m'ont dit « Mais pourquoi tu n'es pas partie dans une école française, dans un système français ? » Et je trouve ça oufissime qu'on me dise ça parce que j'étais en Côte d'Ivoire. J'étais chez moi. je suis ivoirienne. Donc, oui, certes, il y aurait pu avoir, et ça, c'était le choix de mes parents, mais en aucun cas, ça pourrait expliquer ou excuser ce que j'ai vécu. Très souvent, je suis entrée où le nom du podcast, c'est Toubaboulajaï, parce que c'est justement en référence à des surnoms qu'on a pu me donner quand j'étais petite, qui étaient extrêmement violents. On m'a souvent appelée, et toi, Sarkozy ? Alors qu'on savait pertinemment que c'était... Pour beaucoup, c'est Sarkozy qui est à l'origine des problèmes en Côte d'Ivoire et plein d'autres. On m'a appelée Chirac. Enfin, jamais je trouverais ça normal qu'on appelle quelqu'un, moi je ne sais pas, Poutine. Les gars, genre parce qu'il est russe. Enfin, c'est chelou quand même. Ou Mobutu parce qu'il est congolais. Charles Taylor, enfin, vous voyez ? Genre, eh oui, je rapproche à ce genre de personnes parce que pour moi, c'est des présidents qui étaient problématiques. Et qu'on m'appelle comme ça, c'était tout sauf normal. Donc mes parents se sont... toujours battu, littéralement, pour qu'on n'ait jamais à subir ça. Mais on a quand même été malheureusement face à certains profs qui pensaient qu'ils étaient tout puissants et qui ont expérimenté ce genre de choses. Il faut savoir que la chicotte, c'est quand même un outil de colonial. Vouloir chercher à voir comment expérimenter, dire « Ah ouais, je veux voir comment tu changes de couleur » ou ce genre de choses, c'est pas normal. Ça aussi, c'est colonial. Et encore une fois, c'est pour ça que je vous dis que je soulève quelques tabous et qu'en tant qu'adulte maintenant, avec tout ce que j'ai pu vivre, je sais que ça, c'est quelque chose qui n'est pas forcément assez bien accueilli, des fois, chez certaines personnes, quand je vais le dire, parce que directement, ils se disent que ça peut faire penser à un système raciste, en fait. Il faut comprendre que c'est des adultes qui s'adressent à un enfant, avec aussi une manière très agressive. Comme je vous ai dit, on était dans une période difficile de guerre. de contexte de guerre, et la France était clairement impliquée dans cette guerre-là. Donc, il y avait énormément d'hostilité envers certaines personnes, pas toutes les personnes, mais certaines personnes avaient énormément d'hostilité envers les Français et les Blancs. Mais en tout cas, une chose est sûre, c'est que ça a été très traumatisant, parce que quand on demande à une enfant qui est en primaire, au collège, qui est enfant, adolescente, de choisir... Et puis quand on lui dit, quand elle dit, moi je sais que j'avais énormément, j'avais déjà énormément de caractère, et très souvent je disais je ne choisirai pas, je ne choisis pas, je ne peux pas choisir, c'est mes deux pays. Et donc d'en s'en suivre toute une grande tirade de culpabilisation vers moi. C'est-à-dire qu'on voulait me faire culpabiliser de ne pas choisir. Et là, on me disait, mais comment ça, tu ne choisis pas ? Comment ça, tu ne peux pas ? Tu ne choisis pas ? Donc, tu préfères vivre en France, dans le pays du colon, dans le pays du colonisateur ? Tu préfères aimer les colonisateurs ? Et c'était tout le temps ce mot, colon, colon, colon, colonisateur, qui m'a vraiment, je pense que ça a vraiment traversé toute ma vie. Et donc, à ce moment-là, il y a eu, il y a tout ce champ lexical qui... qui se met dans ta tête, dans ton subconscient, qui se construit en toi. À ce moment-là, je comprends que je suis blanche. Mais ça a vraiment traversé toute notre éducation scolaire. Et on en est arrivé, même je pense, à un moment donné avec mes soeurs, des fois on ne le disait pas forcément à nos parents. Parce qu'on avait trop peur, on avait plus peur que nos parents tapent un scandale et que ça remonte jusqu'au réctorat, parce que c'était déjà arrivé, plutôt que de le dire. Parce qu'en fait, ça nous excluait encore. plus. On subissait une double discrimination, c'est-à-dire cette discrimination déjà d'être métisse et perçue comme blanche, donc ce white passing, et aussi la discrimination du fait que nos parents refusaient de nous... n'acceptaient pas les châtiments corporels. Et donc, du coup, nous, on était les seuls à ne pas se faire frapper dans la classe. Vous imaginez bien que c'était assez compliqué. Et j'ai une anecdote comme ça, j'étais au collège, au primaire, pardon, et tout au long de l'année, mon père a... m'a traqué qu'il ne fallait pas me frapper. Et il a mis un point d'honneur à dire « je ne veux pas que ma fille soit frappée » . Et ce qui s'est passé, c'est qu'à chaque fois qu'un élève se faisait frapper pour X ou Y raisons, style 10 fautes dans la dictée, au lieu de 1, c'est 10 coups de chicotte. Et du coup, moi, je devais systématiquement sortir de la classe. C'était obligatoire, je devais sortir. Et le prof, à ce moment-là, ne m'appelait quasiment... À la fin de l'année, je me souviens qu'il ne m'appelait même plus par mon prénom, donc Mélissa. Il m'appelait le Vatican, parce que le Vatican, c'est un État dans un État. Ça allait très loin. Tous ces moments-là, j'ai compris que j'étais blanche. Donc je sais que tout ça, c'est des sujets un peu touchy, parce que souvent, comme je vous l'ai dit au début, on a une vision très ethnocentrée des choses, pour beaucoup de choses, et on a du mal à se dire qu'il y a d'autres personnes aussi qui ont vécu un schéma inverse, et que cette parole-là, elle est un peu délicate, parce qu'on n'arrive pas trop à mettre des termes dessus. Est-ce qu'on dit que c'est du racisme ? parce qu'on frappe un enfant pour voir quelle couleur il aura ou qu'on lui dit qu'il est plus faible ? Est-ce qu'on dit que c'est de la discrimination ? Est-ce qu'on parle de privilèges à ce moment-là ? De privilèges blancs ? Toutes ces questions-là, elles m'ont traversée, elles me traversent encore. Et c'est pour ça que je dis que moi, mon vécu, il est assez inédit, il est assez différent. En fait, le plus difficile, c'était de subir tout ça et de se dire que ce n'était pas de sa faute. En fait, ce n'était pas de ma faute. Au fur et à mesure, on grandit. Donc, quand j'avais 4 ans, évidemment que je ne comprenais pas. Mais quand je suis arrivée au collège, j'ai compris. Et là, je me suis dit, mais ce n'est pas de ma faute. Tout ce qui se passe, ce n'est pas de ma faute, mais on m'a pris pour cible. Et à ce moment-là, c'est compliqué. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je suis très fière de dire que je suis ivoirienne et je suis très fière de dire que je me sens noire, tout comme blanche, parce qu'en fait, j'ai payé ma place. En fait, je me suis battue pour ma place. clairement. Et il n'y a personne à qui je vais accorder le droit de me dire que je suis différente ou que non, je n'ai pas le droit de me désigner comme telle. Je vois beaucoup de choses sur les métisses. Et récemment, j'ai pu voir par exemple une personne noire, plusieurs personnes noires dire à des métisses, non mais en fait, vous n'êtes pas noire. Arrêtez de vouloir être noire. Arrêtez. Et je trouve ça très intéressant parce que tout ça, c'est assez... Pour moi, c'est des sujets tabous. Parce qu'on va nous dire, non, mais en fait, moi, je suis noire que si mes deux parents sont 100% noirs. Mais déjà, comment on a établi les couleurs ? Pourquoi on les a établies ? Il faudrait déjà arriver à cette essence-là, à cette genèse-là, pour se dire que, ouais, là, on est en train de frôler quelque chose qui n'est pas forcément cool, quoi. Et donc, à partir de ce moment-là, j'ai compris et je suis devenue blanche. Mais c'est pas grave, en vrai, parce que, genre... J'aime beaucoup être blanche, comme j'aime aussi être noire. Et en vérité, après tout ça, je peux vous dire que je suis très très fière de m'affirmer comme j'en ai envie. Ce pouvoir qu'on a, je suis tombée sur un documentaire sur Arte qui est passionnant, qui est très intéressant, que je mettrai en barre d'infos, qui parlait justement de la peau noire. Et à un moment donné, il donne la définition de comment on peut se sentir noire. en disant c'est la manière dont on est perçu, si on est perçu comme tel, et si nous-mêmes on se perçoit comme tel. Eh bien moi j'ai la chance de me percevoir en tant que comme blanche, tout comme noir, et que finalement, suivant le contexte, on me percevra comme blanche, tout comme noir. Donc ça me donne le super pouvoir de me désigner comme je veux. Et tant bien même que je ne peux pas changer les opinions des gens, je ne peux pas changer ce que les gens pensent ou ce que les gens disent, Ça ne m'atteint plus. Ça coule. Et surtout, ça coule sur moi, mais surtout, je me dis, il y a quelque chose qui est super symptomatique, en fait, j'ai envie de dire, dans tout ça, dans tous ces efforts que certaines personnes font à vouloir faire sentir les métisses comme des personnes qui ne seront jamais à leur place à n'importe quel endroit. Ça montre que finalement, c'est peut-être eux qui ne se sentent pas à leur place et c'est peut-être eux qui ont des problèmes par rapport à ça, alors que moi, je n'ai aucun problème. J'ai eu la chance d'avoir mes deux parents qui m'ont toujours considérée comme leur égale. C'est-à-dire que mon père ne voit pas en moi une femme blanche, il voit en moi une femme noire comme lui, une Wobbe, parce qu'on est de cette ethnie-là, une enfant de Mans, une enfant de Fakobli. Et ma mère, elle voit en moi pas une autre qu'une femme blanche, une enfant de Nantes qui a des racines bretonnes. Enfin, voilà quoi. C'est ça qui est cool. C'est le fait que mes parents, pour eux, je suis comme eux. Et ça ne veut pas dire qu'ils ne voient pas les couleurs. Ça ne veut pas dire qu'ils ne voient pas que je suis Médis. Ça veut surtout dire que ça ne me résume pas. Voilà, je suis perçue d'une manière différente. Mais en Côte d'Ivoire, en tout cas, c'est à partir de ce moment-là que j'ai compris que j'étais blanche et que je suis devenue blanche. Je pense qu'on devient la couleur qu'on est. On n'est pas... pas comme ça en fait, on le devient parce qu'en fait c'est le regard posé sur l'autre qui façonne notre identité quand on est enfant quand on est jeune et je pense qu'arriver à une période où on devient adulte ou à la trentaine je pense que c'est notre regard à nous-mêmes qui nous façonne, c'est peut-être un petit peu philosophique ce que je dis là mais je le pense sincèrement, je pense que quand on de moment on est jusqu'à notre vingtaine, c'est les autres qui nous façonnent Et à partir de la trentaine, c'est nous qui décidons de nous façonner comme on souhaite. Et parce que ça demande énormément de force, de caractère, de maturité, d'expérience tout simplement. Et de prise de conscience. Moi j'ai pris conscience que tout ce que j'ai pu subir aujourd'hui m'a fait mal dans le passé, mais m'a forgé aujourd'hui. Est-ce qu'aujourd'hui je dirais que c'est du racisme ? Parce que je sais que c'est un mot qui est tabou. dans ce qu'on vit, nous, en tant que métis. Des fois, c'est difficile d'exprimer ça comme ça. Je ne sais pas. Mais une chose est sûre, c'est que clairement, on ne pourra pas dire le contraire. On vit de la discrimination. Et cette discrimination, en fait, souvent, on voudrait l'invisibiliser parce que, paradoxalement, on est aussi soumis à, plus enclin en tout cas, à vivre aussi des privilèges par rapport aux personnes non-blanches. C'est quelque chose à méditer. Mais une chose est sûre, c'est que dans ce contexte que moi j'ai établi, c'est-à-dire de création de la contre-image, d'archives de la parole, d'archives des corps, je voulais absolument finalement partager mon vécu, parce que je trouve que moi je ne me suis jamais identifiée au vécu des autres personnes métistes. Je suis arrivée en France, je rentrais au lycée, enfin j'étais à la fin de mon collège et j'arrivais au lycée. Et donc du coup, c'était totalement différent. Et là, c'est à partir de ce moment-là que j'ai compris que je suis devenue noire finalement. Et ça, ça sera l'objet d'un autre épisode. Donc voilà, j'espère que cet épisode vous a plu, vous a parlé. En ce qui me concerne, j'ai balayé un petit peu parce que je dois vous avouer qu'il y a beaucoup de choses qui touchent à mon intimité, à l'intimité de ma famille, que je n'ai pas forcément envie de tout dire parce que c'est aussi quelque chose qui est assez dur. Comme je vous ai dit, moi j'ai vécu pendant la guerre et la guerre c'est dévastateur pour énormément de personnes. Une chose est sûre, c'est que j'espère que cet épisode vous aura parlé, vous aura plu. Si c'est le cas, si vous vous êtes sentis ou vous reconnaissez ou pas d'ailleurs, si vous avez envie de dire, moi je me reconnais. connais pas, ce que tu dis, ça me plaît pas ou quoi que ce soit, et bien écoutez écrivez-moi, envoyez-moi des DM ou quoi et je serai ravie d'entendre vos expériences et que vous contribuiez à cet archivage de la parole et à ce travail artistique que je mène autour du mentissage merci, au revoir à bientôt