- Aziliz Le Corre
Dans la pénombre, je vois sa petite poitrine se soulever, paisible et s'affaisser, paisible encore et se soulever de nouveau, et je ne parviens pas à me détacher de ce mouvement qui signe la vie, ses espérances, sa fragilité. J'avais été très bouleversée de voir cette scène assez incroyable où dans la chambre de maternité, mon époux s'était endormi, mon bébé dormait, et j'étais seule avec ce texte en voyant en effet la petite poitrine de ce bébé se soulever.
- Anne-Françoise
Bonjour ! Je m'appelle Anne-Françoise et vous écoutez Un beau jour, le podcast qui donne la parole à des croyants dont la vie et la foi ont été changées à jamais par un événement imprévu. Et dans cet épisode, nous allons parler d'un événement qui est quand même parfois un peu prévu ou du moins désiré et qui pourtant arrive toujours comme une surprise, à savoir la naissance d'un enfant. Un événement qui est à la fois banal et extraordinaire, qui est à la fois universel et intime et qui est étonnamment décrié aujourd'hui. par certaines personnes alors qu'il est à la fois la source et l'avenir de l'humanité. L'enfant et l'avenir de l'homme, c'est le titre du livre publié aux éditions Albin Michel par Aziliz Le Corre, que je reçois donc aujourd'hui pour parler de ce sujet. Azilis est journaliste, elle est aussi mère de trois enfants, et elle a écrit ce livre notamment en réponse aux tenants du mouvement No Kids, qui défendent leur choix assumé de ne pas avoir d'enfant, pour inviter encore et toujours à l'émerveillement devant une nouvelle vie qui vient. Donc c'est ce dont on va parler ensemble. Bonjour Azilis.
- Aziliz Le Corre
Bonjour Anne-Françoise.
- Anne-Françoise
Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous présenter l'objet symbolique que vous avez apporté en lien avec votre histoire ?
- Aziliz Le Corre
Oui, alors ça paraît un peu étonnant parce que ce n'est pas le plus bel objet, mais c'est un masque. Ce qu'on portait au temps du Covid, je l'ai apporté parce que j'ai vécu ma première grossesse pendant le confinement, jusqu'à l'accouchement qui était... Je crois pour le troisième ou deuxième confinement, puisqu'il y en a eu plusieurs avec des pauses, etc. Et je sais que ça a été une souffrance pour beaucoup de gens, cette période. Nous, on l'a vraiment savouré et on a apprécié de pouvoir être, mon mari et moi, tournés vers cette vie qui grandissait en moi et ce petit bébé qu'on a pu couver ensemble, parce qu'à l'époque, il n'y avait pas de congé paternité d'un mois, il n'y avait pas de congé naissance. Et donc, on a eu finalement un temps en famille. qu'on n'aurait pas eu sinon.
- Anne-Françoise
Vous êtes devenue mère à quel âge ?
- Aziliz Le Corre
Comme mon fils aîné, j'avais 24 ans.
- Anne-Françoise
Pour revenir un peu sur votre histoire, est-ce que c'est quelque chose que vous aviez toujours voulu, d'avoir un enfant ?
- Aziliz Le Corre
Je me suis déjà posé cette question sans vraiment réussir à y répondre. Ma première intuition était de me dire « en fait, je pense que j'ai voulu une mère à partir du moment où je suis tombée amoureuse, etc. » Et en fait, j'ai réfléchi et je me suis dit que ça correspond plutôt à la période où j'étais au lycée. Et je me souviens très bien avoir eu ces discussions avec des camarades de classe. Et donc je devais peut-être avoir 17 ans et c'était la première fois qu'on parlait de ces sujets. Mais je pense que c'est lié à l'âge où on commence à être des femmes, etc. et à se dire qu'est-ce qu'on veut pour la suite. Et ça correspond personnellement à la période où je me suis convertie. Donc je pense qu'il y a quand même un lien entre les deux. Parce que forcément la vie prend une dimension différente quand on devient croyant. Et elle nous oblige à nous poser des questions un peu plus fondamentales sur ce qu'on veut véritablement être, ce qu'on veut donner au monde aussi. Et je pense que tous ces questionnements sont liés.
- Anne-Françoise
Il y avait une évidence du mariage et du fait d'avoir un enfant dans ce cadre-là ?
- Aziliz Le Corre
Oui, mais je pense qu'avant je ne l'avais pas du tout. J'étais jeune de fait, j'ai reçu le baptême quand j'avais 17 ans. Mais je pense que ce n'était pas du tout des questions que je m'étais posées avant. C'est vraiment venu avec la foi. ouvre à une autre dimension du cœur. On se demande aussi comment est-ce qu'on peut s'engager, comment est-ce qu'on peut être utile à ce monde. Et pour moi, le mariage était une évidence. Je ne me suis jamais posé la question, par exemple, de la vocation. J'avais beaucoup d'amis convertis qui, quand on est converti, on est un peu tout feu, tout flamme. Donc on veut aller au bout des choses, on veut aller le plus loin possible. Moi, cette question de la vocation ne m'a jamais effleuré l'esprit. En revanche, la question de la vocation dans le mariage, oui.
- Anne-Françoise
Et donc, vous étiez d'accord avec votre mari sur le fait d'avoir un enfant. Est-ce que... Vous l'avez attendu longtemps ?
- Aziliz Le Corre
C'était une discussion qu'on a eue très rapidement. Mon mari s'est converti plus tard, mais quand on s'est rencontrés, il n'était pas encore catholique. Et je lui ai dit, en revanche, je ne peux pas continuer si on ne se marie pas à l'église, si nos enfants ne peuvent pas être éduqués dans la foi. Moi, c'est des conditions sine qua non. Et on a eu cette discussion finalement très très tôt. Et ça a posé des bases très solides. Et donc, en effet, cet enfant était... Il était absolument désiré, on était en accord là-dessus, même si c'est toujours une surprise, parce que de fait, on a eu après des véritables surprises, mais on ressent quand même la... La même chose, qu'on ait entre guillemets programmé une conception, ou que ça arrive un peu sans qu'on s'y attende, parce qu'on ne se souvient pas de ce qu'on a fait telle nuit. Il y a quand même quelque chose de fou à chaque fois, on se dit mais quand est-ce qu'il a été conçu, d'où est-ce qu'il vient, qui est-ce qu'il va être ? C'est quand même quelque chose à chaque fois de dingue. Et il y a une prise de conscience qui n'est pas du tout dans la même temporalité entre l'homme et la femme. qui est assez dur à accepter. Moi, j'avais trouvé ça dur pour la première grossesse. Je ne comprenais pas pourquoi, pour mon mari, c'était très difficile de comprendre qu'il y avait un bébé dans le ventre. Moi, dès les premières semaines, je sentais mon corps changer. Je sentais qu'il se passait quelque chose. Je ne comprenais pas ce que c'était. Mais c'était très viscéral. Et lui, je voyais bien qu'il était un petit peu paumé à regarder ça d'extérieur. Et je l'ai beaucoup vu autour de moi. Parce qu'on était en fait dans nos bandes de copains les plus jeunes à devenir parents. Et je le vois chez des amis aujourd'hui qui ont plutôt 30 ans, qui ont leur premier bébé et qui vivent exactement la même chose. Et les hommes ont peut-être besoin eux de rencontrer l'enfant pour vraiment le réaliser. Il y a évidemment le corps de la femme qui change, ce ventre qui s'arrondit, le bébé qui bouge. Donc ça permet de prendre conscience petit à petit. Les échographies je crois aujourd'hui être quand même pas mal les hommes. Mais c'est encore insuffisant. Ils ont besoin vraiment de cette rencontre avec le visage. Alors que je pense que quand on est une femme, on le vit à l'intérieur de soi. Et donc on a vraiment conscience de cette vie qui a déjà besoin de nous.
- Anne-Françoise
Et comment est-ce que vous avez réagi alors quand vous vous êtes rendu compte que vous étiez enceinte ? Est-ce que ça a suscité de la joie ou plutôt de la peur ?
- Aziliz Le Corre
C'était vraiment un mélange de sensations. Et je crois que j'ai ressenti cette sensation à chaque grossesse. Vraiment une joie à chaque fois immense. Et d'ailleurs, plus on a d'enfants, plus on avance, plus on est hyper reconnaissant. Je pense qu'on était jeunes, donc on n'avait même pas conscience du cadeau que c'était. On se disait juste génial, mais pas d'élément de comparaison avec des personnes qui connaissent des difficultés pour concevoir. Ou je ne sais pas, simplement prendre conscience du cadeau de la vie. Donc on était hyper heureux, mais il y avait quand même un sentiment de... De grandes craintes. Moi, je me souviens vraiment d'avoir eu un vertige. C'était très, très fort pour le premier, plus encore que pour les autres, où je me suis dit, mais attends, ça veut dire quoi être mère ? Est-ce que je vais être une bonne mère ? Il y a quand même ces questions qui nous passent par l'esprit. Et j'avais, c'était une sensation physique, surtout, de sensation que le sol se dérobait sous mes pieds. Et j'ai essayé d'analyser un peu cette sensation, et je suis persuadée que c'est... C'est le sentiment de responsabilité qui nous écrase en fait, mais qui est hyper positif. On a besoin d'être confronté à ce sentiment qui est trop important pour nous. On n'est pas capable en réalité de répondre à cette responsabilité. Et je pense que cette peur-là, elle est nécessaire pour pouvoir l'apprivoiser, apprivoiser ce nouveau rôle, tout en sachant par ailleurs que nous serons toujours insuffisants. Et ça, j'ai vraiment la sensation de l'avoir reçu. Dès l'instant où j'ai su que j'étais enceinte.
- Anne-Françoise
Comment s'est passée l'attente alors de cet enfant pendant la grossesse ? Vous parlez un moment dans votre livre de l'importance de la patience, de ces neuf mois nécessaires sans doute.
- Aziliz Le Corre
Ce que j'ai trouvé génial, je le disais, pendant le Covid, c'était cette possibilité d'être vraiment sur mon canapé, à littéralement regarder le nombril, voir tout ce qui se passait dans mon corps. Et j'avais... J'ai réussi à créer un lien très fort à ce bébé parce que je lui parlais tout le temps, je touchais beaucoup mon ventre, donc il me répondait, c'était fascinant. Et moi j'ai beaucoup apprécié les 9 mois, je n'ai pas trouvé ça spécialement long, je sais que la fin c'est toujours très pénible, quand on est grosse et qu'on se traîne et qu'on a envie de rencontrer son bébé. Mais pour le premier, plus que pour les autres, j'avais aussi un peu envie de le garder pour moi. Il y a quelque chose d'assez incroyable parce qu'on est seul avec ce bébé pendant 9 mois, presque seul. Et la relation qu'on a avec lui, personne ne peut l'avoir. Et à un moment, il faut que ce bébé, on le laisse déjà rentrer dans le monde. Donc se détacher un petit peu de nous, même si évidemment il va dépendre pendant longtemps de nous. Mais il y a une première séparation. Je me disais, oui, en fait, tu peux arriver, tu peux prendre ton temps. Je n'ai pas spécialement envie que tu sois arrachée à moi.
- Anne-Françoise
Et le fait de voir son corps se transformer, qu'est-ce qui s'est passé dans votre tête à ce moment-là ?
- Aziliz Le Corre
Moi, j'aime beaucoup être enceinte. Je trouve ça fascinant. J'ai pas eu de gros problèmes, mais j'ai pas non plus des grossesses extrêmement faciles. Je dis ça parce que souvent quand on dit qu'on a... Pour être enceinte, on dirait que c'est facile pour toi. J'ai plutôt de la chance, mais ce n'est pas non plus extrêmement facile. C'est-à-dire que je sais très bien quelles sont les difficultés des grossesses. Mais pour autant, je trouve ça merveilleux. Et j'arrive à mettre de côté la fatigue, les douleurs, les suivis médicaux parfois qui peuvent être très pénibles. Ça, je trouve que c'est le plus pénible en réalité, même si on a quand même beaucoup de chance. Je me dis que ça devait être différent pour nos aïeux. Nous, on sait qu'on ne risque pas grand-chose parce que... On a une médecine développée, on a un suivi très précis. En revanche, ce corps qui s'arrondit, qui est habité, comme beaucoup de jeunes filles, je pense que je n'étais pas forcément à l'aise avec mon corps, je n'étais pas forcément à l'aise avec un corps devenu un corps de femme, je n'ai même pas trop l'habité. Et en tombant enceinte, c'est fascinant parce qu'on prend, je trouve profondément conscience de la puissance du corps féminin, de ce qui peut abriter, et de ce qui nous différencie aussi de ce qu'est l'autre. C'est évidemment quelque chose de progressif qu'on comprend quand on est une femme dès la puberté, avec les règles, avec les cycles qui s'installent, puis dans la sexualité. Mais l'expérience ultime, il y a quand même cette expérience d'un corps habité, d'un corps pour deux dans une grossesse. Et moi j'ai trouvé ce corps incroyable. C'est fascinant d'observer ça, et même dans les mois qui suivent. C'est pour moi le plus pénible, je pense que beaucoup de femmes le diront, postpartum c'est quand même difficile. On est évidemment éprouvé par les hormones, par les kilos restants, par la fatigue, etc. Mais même l'allaitement, je trouvais que c'était une expérience incroyable d'avoir ce lien extrêmement privilégié avec son bébé, de pouvoir le nourrir. Je trouve que dire ça déjà c'est fascinant, c'est incroyable. Nous, on est une génération qui se réapproprie son corps et qui se réapproprie notamment cette question de l'allaitement. Mais que ce soit nos mères et particulièrement nos grands-mères, c'était quelque chose d'extrêmement mal vu parce que pour être une femme émancipée, il fallait s'émanciper de son corps. Et déjà que la maternité était un asservissement, alors l'allaitement l'est encore plus parce qu'il ne permettait pas de revenir au travail, de pouvoir finalement être partout. Et je suis assez heureuse de pouvoir aujourd'hui, moi, choisir. c'est à dire que On nous explique de manière très concrète que l'allaitement est meilleur pour la santé du bébé, mais qu'on peut faire autrement. Donc cette possibilité de choisir est quand même incroyable. Et j'ai le bon espoir quand même qu'on prenne de plus en plus conscience, et moi j'en ai vraiment eu l'impression dans mes films médicaux, à la maternité, etc., de la vulnérabilité et de la puissance du corps de la femme. En fait, ça va ensemble, et ça s'exprime vraiment pendant la grossesse. Ça peut paraître paradoxal, mais je crois qu'il faut accepter d'accueillir cette vulnérabilité pendant ces neuf mois, et les mois qui suivent, tout en prenant conscience que c'est une puissance que nous sommes les seuls à avoir.
- Anne-Françoise
Comme vous le disiez, la grossesse et puis après tout ce qui s'ensuit, c'est parfois par certaines femmes vécues comme un asservissement, parce que le mot est fort. Comment est-ce que vous, au contraire, vous pouvez dire qu'avoir un enfant a été source de liberté ?
- Aziliz Le Corre
Moi j'ai eu la sensation, véritablement, déjà que ma vie prenait une autre dimension et un sens plus grand. Je pense qu'on peut trouver un sens ailleurs. On peut choisir d'autres engagements, mais là il y avait un petit être, maintenant il y en a trois qui dépendent de mon mari et de moi, et notre mission c'est de les rendre libres, donc c'est quand même une mission... C'est la plus belle qui soit, et en même temps qui est très difficile, parce qu'elle demande à la fois de se dire tu quitteras ton père et ta mère, et donc tu n'es pas à moi, je dois accepter ta liberté, je dois accepter que tu puisses faire mal, que tu subisses le mal, etc. Mais donc en fait ça m'a, je pense, profondément ancrée et donné un sens à ma vie, et en même temps ça m'a donné aussi, je ne suis pas consciente d'autres capacités que je ne soupçonnais pas en moi, j'ai l'impression que ça m'a vraiment transformée, mais En fait, ça rend capable d'amour aussi profondément, d'avoir un enfant. C'est un amour qui n'existe pas dans d'autres circonstances. C'est un amour qui est inconditionnel. Même avec son époux, c'est jamais inconditionnel. Le mariage, c'est un travail permanent pour essayer de le maintenir, pour essayer de trouver un équilibre. Alors qu'un enfant, je pense qu'il ne peut pas nous décevoir. Ou alors, c'est qu'on a probablement projeté quelque chose sur l'enfant qui est malsain et qui dépend de nous. Mais là, on n'est plus dans notre rôle. Et voilà, moi, j'ai trouvé que c'était d'abord une transformation de mon être. Et je pense que c'est ça qui m'a rendue profondément heureuse.
- Anne-Françoise
On va revenir sur ça, mais d'abord, il faut que vous me racontiez un peu comment s'est passée la naissance. Est-ce que c'était conforme à ce que vous imaginiez ?
- Aziliz Le Corre
Pour le premier, c'était vraiment conforme à ce que j'imaginais. On était énormément projetés, même dans les douleurs de l'accouchement. J'ai trouvé ce moment magnifique. Il y a quelque chose de fort avec un aîné, certainement aussi lié aux circonstances de la grossesse, puisque j'avais pu tisser un lien particulier avec lui, et réaliser pleinement qu'il était là. Quand je l'ai vu, j'ai eu l'impression de le reconnaître. Je me souviens très bien de son regard. qui était très pénétrant, j'ai l'impression qu'il me regardait en disant « c'est toi » , je me disais « mais oui, c'est toi ! » Donc c'était incroyable. Et un nouveau-né, c'est quand même fascinant parce que c'est une petite bête étrange qui est déjà habitée par son propre caractère. Et ça, on le perçoit tout de suite sur son visage. Donc c'était plutôt conforme à ce que j'imaginais, mais après, la rencontre de ce visage, elle dépasse tout. On n'a pas eu... De visite, parce que c'était le Covid, et moi j'ai trouvé ça génial, parce que je n'avais pas à dire ne venez pas. Sinon, évidemment, j'aurais des visites. Et le fait qu'on soit dans notre petit cocon, c'était merveilleux. D'ailleurs, pour les autres enfants, j'ai fait une exception pour la dernière, mais sinon, je n'ai jamais voulu de visite à la maternité, pour préserver ce moment de découverte avec ce petit bébé dans la famille à restreindre.
- Anne-Françoise
On vous entend dire beaucoup que c'était incroyable, alors qu'en soi ça semble très banal aussi, parce que c'est vécu par des milliards de personnes depuis les débuts de l'humanité.
- Aziliz Le Corre
Je pense que beaucoup de personnes ont vécu ce type de rencontre. D'autres, je sais que ça a été plus compliqué. Ça dépend aussi des circonstances de l'accouchement, de la grossesse, tout un tas de choses sont vécues. Pour une même femme, chaque naissance est unique. La rencontre, moi, ne s'est pas faite pareil avec mon deuxième ni avec ma troisième. Pour mon deuxième, j'avais déjà un premier bébé, ils étaient assez rapprochés, donc je m'étais moins concentrée sur mon nombril. Et donc quand il est né, j'avais davantage besoin de le regarder, d'apprendre à le connaître. Je l'ai aimé immédiatement aussi, mais ce n'était pas la même rencontre. Ce n'était pas l'aîné. Je pense qu'il y a quand même quelque chose aussi de... C'est incroyable avec un premier bébé, où c'est la découverte. Et puis quand j'ai eu une fille, là c'était... C'était une rencontre très particulière parce que nous on n'a jamais demandé les sexes, donc c'était une surprise à chaque fois. Et je ne m'attendais pas à vivre ça pour le coup avec une fille, mais ça m'a énormément troublée de devenir une mère de fille. C'était assez étonnant comme expérience parce que j'ai vraiment relu, un peu comme quand on raconte souvent quand on va mourir et que notre vie défile sous nos yeux. J'ai vraiment vécu ça à la naissance de ma fille en me disant... Comment est-ce que je vais l'armer pour que tout aille pour le mieux pour elle ? Et c'était différent, c'est-à-dire que le sentiment de responsabilité que j'avais éprouvé pour les garçons, là, était multiplié, et c'était tout à fait écrasant. Et donc j'ai eu un petit moment de bug, de reset, et il a fallu que je réalise. Et ça a mis, je pense, 24 heures, je regardais ma fille en disant « c'est incroyable, j'ai une fille » . C'était exceptionnel, d'ailleurs. Je crois que c'est pas tout à fait passé, quand je la regarde, je me dis « c'est fou » . Et je ne m'attendais pas du tout à ça. Je n'aurais jamais imaginé que le fait d'avoir une fille, je pourrais le vivre différemment de mes garçons.
- Anne-Françoise
Tu as bien donné l'expression « je suis devenue mère de fille » . Après une naissance, quand est-ce qu'on devient parent ?
- Aziliz Le Corre
C'est un peu ce que je disais au début de notre conversation. C'est-à-dire que je pense qu'on ne le réalise pas du tout au même moment quand on est un homme, une femme. Moi, j'ai eu l'impression que mon époux devenait père au moment où il a rencontré notre fils. Et c'était à chaque fois un peu pareil, il faut le dire. Et c'est extrêmement touchant, je trouve, quand on est une femme, d'observer son époux dans ces moments-là, parce qu'il y a quand même quelque chose qui cède d'un coup, alors qu'il y a une forme de distance qui existe malgré tout, même pendant la grossesse. Quand on est une femme, moi je suis persuadée que c'est quand on... quand on prend conscience qu'il y a une vie qui grandit en nous. En tout cas, moi, c'était immédiat. Et même quand on est un peu sonnée à l'annonce d'une grossesse, en fait, chaque jour qui passe... On s'attache un peu plus à ce bébé. D'où la grande difficulté quand on vit une perte, même précoce, ce qu'on appelle une fausse couche. Je pense qu'on ne mesure pas à quel point c'est violent pour une femme, parce qu'elle avait déjà vécu quelque chose dans son corps, donc elle vit une dépossession. Je l'ai observé beaucoup autour de moi, les hommes sont un peu dépassés par ça, et si ça ne se passe pas grave, on va décaler le projet de quelques mois. Mais non, une femme, elle ne le conçoit absolument pas comme ça, parce qu'elle vit une dépossession dans son corps.
- Anne-Françoise
Vous avez dit à un moment que cette naissance donnait du sens. J'aimerais qu'on puisse développer un petit peu ça. Comment est-ce que cette naissance, la première, a changé votre rapport à la vie ? Comment est-ce qu'une naissance peut donner du sens à une existence ?
- Aziliz Le Corre
Je pense qu'en effet, il faut faire attention à l'expression parce qu'on pourrait donner l'impression qu'une... La vie, déjà, n'aurait pas de sens sans cela, mais surtout qu'on se construit uniquement autour de l'existence de son enfant. Ce n'est pas du tout ça que je veux dire, mais évidemment, c'est quelque chose qui nous dépasse. Donc en fait, tout le reste est secondaire après la naissance d'un enfant, me semble-t-il. Évidemment, on est rattrapé par ses envies propres, parfois aussi ses égoïsmes, mais un enfant, il nous arrache à notre narcissisme. On ne peut plus être centré uniquement sur soi. J'avais dit ça un jour. pour plaisanter, pour provoquer un peu, mais c'est très juste, me semble-t-il, c'est que malgré les nuages, le fait de devoir se lever pour faire des biberons, pour consommer le bébé, etc., je dors mieux depuis que j'ai des enfants. Parce que je ne fais pas d'insomnie en pensant à pourquoi suis-je sur cette terre, quel est mon rôle ici-bas. Voilà, les questions existentielles, je pense que beaucoup se posent. En fait, on est obligé d'agir. L'enfant, il nous oblige à être dans l'action. On ne peut pas être simplement dans le commentaire, on ne peut pas être simplement dans une réflexion auto-centrée, qui est normale en fait, qui est intrinsèque, je pense, à notre condition d'être humain. Et l'enfant, il nous permet de dépasser ça et d'agir. Et ça passe par des choses justement extrêmement banales, des choses du quotidien. Le fait de se lever pour faire un bivouac en pleine nuit ou de verser son enfant, c'est un petit don, un petit sacrifice. à sa nuit de sommeil, le fait de devoir rentrer chercher son enfant à la crèche ou à l'école plutôt que de se dire je vais boire des couches, je ne vais pas rentrer. Ça structure quand même une vie. Ça ne veut pas dire qu'on n'a pas de vie à côté, mais je pense que c'est des choses essentielles. Sinon, j'aurais eu l'impression d'avoir une fausse liberté qui s'offrait à moi et je n'aurais peut-être pas été suffisamment ancrée. Avec ce risque, je pense qu'on a tendance à se poser beaucoup de questions, à un peu tergiverser, d'être dans des grandes questions existentielles sans fin, sans réponse, et qui mènent à rien, qui sont source de souffrance en fait. Parce qu'on a besoin, je pense vraiment, de s'arracher un peu à soi pour être dans l'action.
- Anne-Françoise
Vous disiez que ça ouvrait une capacité d'amour ?
- Aziliz Le Corre
Ah oui, ça c'est inouï, c'est un truc qui nous tombe dessus, on ne le commande pas du tout. En fait, on peut mourir pour son enfant, on peut donner sa vie. Il n'y a pas de question, c'est évident, on peut tout faire pour son enfant. Et je pense que c'est la seule personne pour qui c'est véritablement évident. Et oui, c'est la chair de notre chair, donc il y a quelque chose de viscéral profondément. En effet, si on peut mourir pour quelqu'un, on peut renoncer à aller boire des coups avec ses copines en sortant du travail.
- Anne-Françoise
Cet enfant, il a changé votre relation aux autres de manière plus large ?
- Aziliz Le Corre
J'ai trouvé que ça a déjà commencé pendant la grossesse. C'est pour ça que j'aime aussi beaucoup ce temps. C'est un temps très particulier où la femme se transforme, on en a parlé, physiquement, par ses sens. On a un odorat très développé, nos goûts changent, il y a des choses très concrètes, corporelles. Mais il y a aussi une transformation d'ordre psychique, je dirais même d'ordre spirituel. Quand on est avec ce ventre arrondi, qu'on est dans l'espace public, je ne sais pas si vous observez un peu les femmes enceintes, souvent elles ont les mains sur le ventre. Je pense qu'il y a vraiment un instinct de protection. Donc on habite l'espace de manière très différente. On a parlé de la temporalité tout à l'heure avec les neuf mois. Donc on s'inscrit aussi dans un temps qui est totalement différent. Il y a beaucoup moins de linéarité, on se projette moins vers l'avant. On est un peu plus tourné vers soi. Il y a une forme d'intériorité qui se crée. Et donc le temps défile de manière très différente. Et ça change aussi notre rapport aux autres. Et je pense parce qu'on est habité par quelqu'un d'autre. Déjà, naturellement, on s'ouvre à cette altérité. Je l'ai beaucoup vu dans ma manière de m'adresser aux gens. Je pense qu'il y avait plus de simplicité, même avec des inconnus. Une capacité à rentrer en contact avec n'importe qui qui était assez nouvelle. Et je crois que la maternité permet de nous changer en mieux. En fait, on a pris conscience de notre propre vulnérabilité. Donc c'est aussi plus facile de comprendre que les autres sont vulnérables. Et d'accueillir ça. C'est un peu un combat d'accepter... sa propre faiblesse, mais la faiblesse des autres aussi. On est dans un monde extrêmement compétitif. Nos métiers aussi, le journalisme, c'est quand même un monde où on est en permanence en compétition. Et quand on rentre dans cette phase de vie, je pense déjà qu'on est extrêmement ancré par son socle qui est sa famille. Mais il y a cette possibilité simplement d'accueillir la fragilité. Et c'est cet enfant qui nous apprend ça. Cet enfant dans le ventre, mais ensuite, après. extrêmement vulnérable qui s'offre à nous dans ce dénuement total. Je trouve ce petit corps nu à la fois chaud et fragile, c'est bouleversant. C'est assez incroyable quand on a rencontré un nouveau-né, et c'est quand même incroyable de les observer, de voir leur petite poitrine se soulever, et de se dire qu'en fait on a tous été ce petit être. Et moi je me projette beaucoup, même en me disant aussi, un jour j'ai été ce petit être dans les bras de mes parents. Et ça c'est, selon moi, je trouve que c'est extrêmement bouleversant. Et je dis souvent aux gens quand je donne des conférences, faites cette expérience mentale, et vous verrez ça va apaiser beaucoup de choses en vous.
- Anne-Françoise
De porter un petit bébé dans ses bras ?
- Aziliz Le Corre
Oui, de s'imaginer en fait, être ce petit bébé dans les bras de ses parents. Moi, je trouve que ça, c'est tellement bouleversant.
- Anne-Françoise
Et de devenir mère, ça a changé votre relation à vos parents ?
- Aziliz Le Corre
Alors, j'ai l'impression que ça ne marche pas tous les coups. Mais en tout cas, pour ma part, j'ai trouvé que ça a apaisé cette relation. C'est-à-dire que même quand on a une enfance heureuse, nos parents sont toujours imparfaits. Nous sommes, je suis une mère imparfaite. Mais ça, on ne le comprend pas. En tout cas, moi, je ne l'avais pas compris en dette mère. Je pense qu'on s'amusait beaucoup à faire ça, surtout avec mon petit frère, à ressortir les mêmes anecdotes, à faire une liste de reproches à nos parents. Ça nous amusait à la fois beaucoup et en même temps, je pense qu'on était assez sincères dans les reproches. Et aujourd'hui, je me dis, mais c'est seulement ridicule. Et il y a une possibilité véritablement de se dire, en fait, moi, je vois que je suis une mère insuffisante à tel ou tel moment. Et on se dit tout le temps, comment est-ce que je peux faire mieux ? Pour le coup, j'ai de la chance, mes parents sont toujours aimés, ont toujours fait de leur mieux, c'est pas le cas, je sais bien, de tout le monde. Mais je crois qu'on est capables de se dire, nos parents, en fait, ils font avec leur propre histoire, avec leur propre faille, et avec les conditions qui sont les leurs d'existence. Donc ça, on est beaucoup plus à même de l'accepter. Et en tout cas, moi, j'ai l'impression que ça nous fait rentrer véritablement dans une filiation. On a conscience d'être la fille d'eux, ses parents, en devenant nous-mêmes parents. Donc il y a quelque chose de... Très touchant et qui peut sembler là encore un peu paradoxal, c'est-à-dire qu'on devrait s'émanciper finalement de nos parents en devenant les mêmes parents. Et c'est plutôt l'inverse qui se crée, c'est l'émancipation qui s'est produite au moment où on a décidé de quitter ses parents, de se marier. Eh bien, il y a un retournement quand on devient parent et il y a, à mon avis, quelque chose qui se scelle, qui est très salvateur.
- Anne-Françoise
Vous parliez aussi de... d'un changement même d'ordre spirituel. Et au tout début de cet échange, vous disiez que cette idée d'avoir un enfant coïncidait avec votre conversion. Est-ce que vous pouvez nous en dire un petit peu plus sur comment vous êtes devenue catholique ?
- Aziliz Le Corre
Je suis devenue catholique quand j'étais au lycée. C'était une rencontre assez fulgurante avec Dieu dans un monastère.
- Anne-Françoise
Vous veniez d'une famille... qui n'étaient pas croyantes.
- Aziliz Le Corre
Je venais d'une famille... Nous, on n'a pas été baptisés, mes frères et soeurs et moi. C'était plutôt une famille un peu bouffcurée. Je suis bretonne. Il y a quand même deux types en Bretagne pour caricaturer la côte un peu tradie. Et puis, les chrétiens rouges ou de gauche, un peu plus dans les terres. Et par ailleurs, il y a beaucoup de bouffcurés, comme on dit. qui sont très opposés à ce que représente l'Église aussi. Nous, en tout cas, on a été élevés dans une famille où on se moquait beaucoup des chrétiens. Par ailleurs, mes parents avaient été éduqués eux-mêmes dans la religion catholique par tradition, mais de façon plus appuyée d'une famille de mon père, où il y avait vraiment encore des gens qui avaient une foi très vive et sincère, pas simplement par habitude. Mon maman m'a plutôt expliqué que c'était une béquille pour des gens un petit peu faibles. Et puis, en grandissant, comme plein d'ados, c'est un peu la crise d'ados, mais qui s'est avérée nihiliste. Cette vie n'a aucun sens, pourquoi suis-je là ? Et les réponses que je trouvais paraissaient assez insuffisantes. C'est-à-dire que soit, en effet, ça n'avait aucun sens et il valait mieux en finir. Enfin, je n'avais pas du tout de pulsion suicidaire, mais c'était les premières réponses. Et la deuxième, c'était, puisque tu es là, il va falloir se battre et essayer de trouver sa place. Je trouve la deuxième réponse aussi assez violente. Ils ont une confrontation permanente aux autres. Et puis, l'idée quand même de Dieu, mais d'un Dieu finalement simplement d'une transcendance, me paraissait avoir du sens. Il y a aussi beaucoup de choses qui m'ont touchée par le... Simplement le rapport à la beauté. Moi j'étais beaucoup touchée par la beauté, notamment la nature. Et je me disais, c'est vrai, ça me paraît quand même étonnant, que tout ça soit le fruit du hasard. Enfin je sais pas, je regardais beaucoup les arbres et je me disais, ça me paraît trop beau pour que ce soit juste là quoi. Et donc je pense que j'avais été assez préparée par des lectures, par des réflexions, par la raison. Et quand j'étais dans un lycée catholique et un jour il y a eu une sortie chez des religieuses. J'ai levé la main pour y aller, tout le monde m'a dit « tu veux pas aller en cours, qu'est-ce que tu fous ? » Et en fait là-bas, à travers le témoignage d'une sœur qui expliquait pourquoi elle était devenue religieuse, en fait elle avait fait un schéma très pratique avec des cercles, et dans le premier grand cercle il y avait ses hobbies, dans un deuxième il y avait les choses qui commençaient le plus essentielles, donc je sais pas, peut-être que moi je préviens la littérature, la philosophie, un autre où elle a émis ses proches. Et puis après, il y avait la pierre angulaire de son existence. Elle avait écrit, puisqu'elle était croyante, Dieu, amour. Et le fait de lire accolé Dieu, amour, ça m'a... En tout cas, je ne sais pas très bien ce qui s'est passé, mais pour moi, ça a transpercé mon cœur. J'ai compris à ce moment-là qu'il y avait un Dieu qui m'aimait de toute éternité et que je n'avais pas besoin de me rendre immeuble. Donc ça, c'était très bouleversant. Je suis encore bouleversée très longtemps après. Et donc, j'ai eu la chance d'être dans un lycée assez exceptionnel, avec un aumônier qui a tout de suite compris ce qui se passait, et qui m'a très bien accompagnée. Donc en fait, j'ai eu quand même beaucoup de chance d'entrer dans l'église comme ça. Tout ce que j'avais pu entendre sur l'église, et d'ailleurs aujourd'hui j'en connais les défauts, je continue de les constater, mais on ne m'a jamais dit aussi tout le bien qu'elle pouvait faire, et à quel point elle pouvait changer des existences pour le mieux. Je ne sais pas du tout à quoi ressembler ma vie, ni mes choix, si Dieu ne m'avait pas accompagnée, comme il l'a fait depuis longtemps. Et donc en devenant mère, c'est quelque chose d'assez incroyable, parce que quand on n'a pas été élevée d'un foie et qu'on doit la transmettre, on a une mission qui est folle, mais qui nous fait encore plus prendre conscience de la liberté de l'autre. C'est-à-dire qu'on doit accepter, c'est-à-dire j'essaie de donner ce que j'ai reçu comme un cadeau immense. Mais je sais pas si tu vas le recevoir. Donc il faut réussir à être dans cet abandon tout le temps. C'est pour ça que moi, dès le premier jour, je regardais mes fils et je leur disais « Tu quitteras ton père et ta mère, je sais. » Il faut pas que je t'étouffe ou que je te laisse libre, il faut pas que j'essaie de commander tes choix. Donc ça, j'en ai vraiment conscience et je sais que c'est exactement ce que Dieu fait avec nous. Il nous laisse totalement libres de choisir. Moi, ça m'accompagne vraiment aussi dans ma manière de comprendre mes enfants et d'accepter qui ils sont. Et je trouve que c'est ça qui est fantastique, quand on a plusieurs enfants, j'ai la chance d'en avoir trois pour l'instant, et ils sont totalement différents. Ils sont nés différents avec ce caractère des bébés, ça s'exprime vraiment dès tout petit, ça s'affirme en grandissant. Et je vois bien que déjà, mon aîné qui a presque 5 ans et demi, il commence à avoir des questionnements sceptiques. La foi extrêmement vive d'un tout petit, elle commence déjà à être remise en question. Nous, on est là pour essayer de leur répondre au mieux, mais on est totalement insuffisants. Et ça, c'est génial. Et l'enfant nous oblige vraiment, je crois, à nous reposer en permanence des questions qu'on arrête de se poser quand on vieillit, quand on a des idées toutes faites, qu'on pense que le monde est comme ci ou comme ça. L'enfant, c'est un véritable philosophe. Il s'émerveille des petites choses, mais aussi il est capable de me dire « Non, là, ça ne me va pas du tout ce que tu me dis. » J'adore être confrontée à cette liberté. Le fait que j'ai pu choisir moi aussi d'être qui je voulais être en choisissant le baptême, ça c'est mes parents, je pense qu'ils nous ont éduqués en nous expliquant qu'on était libres. Ils ont été très cohérents parce qu'ils ont accueilli cette nouvelle. Ils ont même, je pense, évolué aussi, ils ont cheminé comme on dit. Et ça je trouve que c'est très beau parce que nos enfants nous nourrissent, en fait ils nous font grandir aussi. C'est pas simplement nous qui les éduquons, qui les élevons. C'est eux aussi, c'est une relation extrêmement réciproque.
- Anne-Françoise
Et votre idée de Dieu a évolué depuis que vous êtes maman ?
- Aziliz Le Corre
Je pense que ma relation à Dieu s'est fortifiée. C'est lié aux années aussi. Je pense en même temps qu'il y a aussi beaucoup plus de questionnements profonds. C'est-à-dire des choses qu'on peut balayer quand on est en état de grâce. C'est merveilleux. Il y a quand même des grandes questions auxquelles je n'ai toujours pas de réponse. Et c'est extrêmement dur, je trouve, parfois, de s'abandonner, de ne pas être en colère. Quand on se rend compte du mal qui arrive dans le monde, je pense que j'ai de longtemps été naïve, et je crois seulement à réaliser que le monde est très violent. Je sais quelles sont les réponses qu'on donne à ça, mais parfois j'ai quand même du mal à comprendre. Je sais que beaucoup de gens ont peur d'avoir des enfants parce qu'ils seront plongés dans un monde qui est violent. Je continue. Heureusement d'être sauvée en permanence par l'espérance. Et d'être plutôt, par exemple, moi je suis assez heureuse de vivre à l'époque dans laquelle on vit. Je ne suis pas réac. Je suis assez à l'aise avec la modernité. Ça me convient plutôt bien, même si je vois tous ces défauts. Et je ne fantasme pas du tout un monde passé, un âge d'or ou quoi. Mais quand même, je me dis pour ne pas désespérer, comment est-ce qu'on fait si on n'a pas Dieu ? Et c'est pour ça que j'espère sincèrement que... On arrivera à transmettre la foi à nos enfants, même si la grâce, ça ne vient pas de nous, mais qu'on leur donnera des clés pour s'en sortir un peu, parce que je trouve que ça, c'est assez difficile. Et plus j'avance dans la vie, parfois, plus je dis adieu quand même. Pourquoi ? Des choses que je ne comprends pas.
- Anne-Françoise
Est-ce que, dans les personnes que vous avez rencontrées pour votre livre, c'est des personnes qui refusent d'avoir un enfant ? C'est comme ça qu'elle se positionne, en tout cas. Est-ce que c'est un manque d'espérance que vous avez senti ? Qu'est-ce qui pourrait faire comprendre un tel choix ?
- Aziliz Le Corre
Alors ça, c'est clair que le manque d'espérance... D'ailleurs, c'est un mot qui n'existe pas, en fait, en dehors du monde chrétien. Ça, c'est terrible, je trouve. Il y a un manque d'espérance et il y a surtout un manque d'abandon, qui est assez conscient, pour le coup. L'abandon, c'est-à-dire qu'il désirait tout contrôler. Et le fait, en effet, un enfant, on ne contrôle plus rien, parce qu'on ne le contrôle pas lui. Quand je parlais de sa liberté, c'est ça. Et je pense que dans un monde où on peut contrôler la vie, du début à sa fin, puisque maintenant la loi sur la fin de vie vient d'être adoptée, on peut maîtriser les tenants et les aboutissants de cette vie. Donc, évidemment, de pouvoir ensuite maîtriser... les conditions matérielles, etc. Parce que c'est ça qui vient en premier dans les discussions que j'ai pu avoir avec toutes ces personnes qui ont gentiment accepté de me parler de leur choix. Ce qu'elles désiraient, c'était de se dire « Bon, en fait, je veux pouvoir disposer de mon emploi du temps comme je le veux. J'ai peur demain de ne pas avoir assez d'argent et je préfère l'utiliser pour mon pouvoir d'achat. » Donc c'est une sorte de notion un peu contemporaine qui apparaît très souvent dans le langage. C'est étonnant. Et puis après, quand on creuse, parce que les gens, au bout d'une heure de conversation, se confient un peu plus, il y a évidemment parfois des failles intimes, etc. Mais il y a beaucoup de crainte, la crainte d'être un mauvais parent, la crainte que son enfant ne soit pas aussi conforme à ce qu'on souhaite qu'il soit. J'ai envie de leur dire, arrêtez de projeter quoi que ce soit, laissez la vie jaillir, laissez-vous surprendre. Et je pense qu'il y a vraiment une peur de la surprise, une volonté de contrôle absolue.
- Anne-Françoise
Il y a aussi beaucoup de personnes qui parlent des difficultés de la maternité, à toutes ces étapes. Comment est-ce qu'on peut porter un regard juste qui ne soit pas éthéré sur la maternité et qui en même temps sache s'émerveiller ?
- Aziliz Le Corre
Oui, en fait, je trouve que c'est assez difficile de trouver le bon équilibre. Je comprends que beaucoup de femmes aient vécu une forme de désillusion. D'ailleurs, je crois que c'est un penchant assez délétère aujourd'hui. C'est que si on regarde les réseaux sociaux, on peut voir en effet des influenceuses qui créent une image idéalisée, totalement fantasmée de la famille parfaite, avec les enfants qui sont matchy-matchy entre eux, avec la maman, etc. Et puis de l'autre côté, des témoignages terribles sur uniquement les difficultés. Mais des choses que je ne nie pas. Je sais que la dépression du postpartum existe et il faut le dire aux femmes. Simplement, on ne peut pas s'arrêter à ça. On ne peut pas dire qu'on va toutes faire une dépression du postpartum, qu'on va toutes vivre des épreuves terribles dans son corps à l'issue de l'accouchement. Ces choses existent. Et je pense que c'est profondément au corps médical aussi de se transformer parce que ça, on en est quand même encore loin. et de pouvoir mieux accompagner les femmes. Moi, je trouve que ça évolue entre mon premier et mon dernier enfant. Je n'ai pas du tout le même type d'accompagnement. Et on respecte beaucoup plus les femmes. Je trouve que ces dernières années, on a vraiment conscience que c'est leur corps déjà et qu'on ne peut pas en disposer comme on veut. Ce n'est pas un objet. En revanche, je pense que dire simplement qu'on est fatigué quand on se réveille la nuit, on doit donner son temps pour l'autre, oui, il y a des petits sacrifices parce que du coup, on ne va pas faire ci ou ça, mais la vie, elle ne s'arrête pas non plus avec un enfant. pas du tout, et elle prend une autre dimension. Je pense que si on aborde la maternité de cette façon-là, c'est déjà mal barré. Si on fait une liste de pour et de contre, en effet, c'est très pertinent de voir les contres. À la fin des fins, de manière très pratique, certainement les no-kids ont raison. En revanche, je crois que c'est un élan. Je crois beaucoup aux élans de vie, je suis très portée par ça. Il y a quelque chose en nous, un moment où on décide de dire, OK, j'y vais, et l'enfant nous permet ça. À chaque maternité, j'ai eu des élan de vie assez incroyables. Après ce moment où on est extrêmement centré sur cette attente, où on est dans un cocon, à la fois dans son corps et dans son foyer, parce qu'il y a aussi une grande dimension d'attente dans ce foyer qu'on prépare pour la venue de l'enfant. Puis les mois après où on reste à la maison, il y a un moment où il y a quand même un besoin, je trouve, un peu de sortir de soi, justement, de sortir de cet état. Et j'en ai parlé avec beaucoup de femmes entrepreneurs aussi. Il y a quand même beaucoup de femmes qui témoignent de ça, mais on ne les entend jamais. Et qui disent que ça nous rend créatives. Parce qu'en fait, je suis persuadée que chaque naissance est une renaissance. Et c'est la possibilité toujours de se laisser surprendre par la vie et de voir que la vie peut se réinventer, même la nôtre. Et les femmes, je pense que nous sommes, contrairement aux hommes, qui ont une vie assez linéaire de fait aussi de leur disposition corporelle, nous sommes soumises à des cycles. On peut penser évidemment... au cycle menstruel, mais à des cycles de vie. L'enfance, la puberté, on devient des femmes, on est opposées, et tout ça crée des circonstances je pense assez différentes dans nos rapports aux autres et dans notre manière de nous penser dans le monde. Et je trouve que c'est une richesse incroyable dont la maternité fait partie.
- Anne-Françoise
Comment est-ce que la maternité pourrait aussi être une posture un peu féministe ? Vous vous organisez bientôt un colloque au Bernardin le 23 septembre avec pour thème « Comment réincarner le féminisme ? » Qu'est-ce que ça veut dire et quel est le lien entre féminisme et maternité ?
- Aziliz Le Corre
En effet, ce que je reproche au féminisme, et notamment au féminisme bovarien, c'est d'avoir pensé la femme en opposition à son corps. Et à la puissance dont on parlait, c'est-à-dire que nous sommes toutes, que nous soyons mères ou non, possiblement en puissance des mères. Et cette capacité de porter la vie, c'est une capacité que les hommes n'ont pas. Et au lieu de la mettre sous le tapis, de vouloir même la nier, parce que quand on lit les écrits de Simone de Beauvoir, c'est quand même un rejet du corps féminin, des sécrétions du corps de la femme jusqu'à la maternité, elle vomit ce corps-là. Elle parle d'un enfant comme d'un parasite qui se nourrit de nous. Et donc pendant longtemps, les féministes et beaucoup d'entre elles continuent de penser ainsi, la maternité comme une forme d'oppression qui nous empêcherait de nous émanciper. Donc il faudrait, pour être une femme totalement émancipée, ne pas être une mère. Et si on est une mère, ne surtout pas allaiter et rentrer très vite au travail pour ne pas se faire dépasser par les hommes. Donc nous devrions être un homme comme les autres. Je m'oppose totalement à ça. Et je pense au contraire qu'il faut penser les femmes dans toutes ses dimensions. La maternité est une dimension parmi les autres, mais l'idée de ce colloque, c'est de mettre au cœur la pensée du féminisme, l'incarnation, c'est-à-dire le corps d'abord, et comment ensuite s'expriment toutes les autres fécondités qui sont propres au caractère féminin. Le colloque sera un lieu de débat, parce que nous allons faire venir aussi des femmes qui sont d'un féminisme plus classique. L'idée, ce sera vraiment de pouvoir ensuite définir ce qu'est ce féminisme incarné. à l'aide des différentes conférences. Et je pense vraiment que nous parviendrons quand même à trouver un consensus, même lors des débats, j'en suis persuadée.
- Anne-Françoise
Dans votre livre, vous citez beaucoup d'auteurs, de philosophes. C'est souvent une question qu'on pose à la fin de ce podcast. Est-ce qu'il y a un livre qui vous a accompagné pendant cette période de votre première grossesse et de la naissance de votre premier enfant que vous pourriez conseiller ?
- Aziliz Le Corre
Oui, quand je suis partie à la maternité, on est nés deux semaines avant le terme. Donc je n'avais pas trop fait ma valise. Je ne l'avais pas trop prévu et j'ai dit à mon mari, non mais il me faut un livre. Enfin, j'étais en panique, il me faut un livre. En même temps, je me disais, est-ce que je vais vraiment avoir le temps de lire dans ces circonstances ? Je ne savais pas trop ce qu'il fallait faire. Il m'a dit, écoute, prends ce petit bouquin, c'est de la poésie en prose, tu pourras lire un poème par-ci, par-là et voilà, ça ne sera pas trop dur à suivre, même dans un état de postpartum avancé. Et c'est un petit livre de Philippe Claudel qui s'appelle Parfum et en effet, c'est des poèmes et donc je l'avais pris vraiment sur les conseils de mon époux. sans savoir de quoi il s'agissait. Et j'ouvre ce livre, La nuit après la naissance de mon fils. Et j'ouvre au hasard, et je tombe sur un poème qui est magnifique, où il parle de son bébé, de sa petite fille qu'il vient d'avoir. Moi je suis très émotive, donc je ne sais pas si je vais réussir à le lire, mais je vais essayer de le lire quand même. Rien ne peut mieux nous dire de ce que nous sommes, de ce que nous avons été, que l'odeur de la peau d'un enfant enfoui dans le sommeil et qui repose, bouche à demi ouverte dans son lit, sans crainte, ni peur aucune, ni tremblement. Car il nous sait là, tout contre lui, proche et prêt à éloigner les ténèbres, les dissoudre ou les nier s'il le fallait. Je ne vais pas tout lire parce que c'est magnifique, mais il y a des passages, comme il dit, dans la pénombre, je vois sa petite poitrine se soulever, paisible et s'affaisser, paisible encore et se soulever de nouveau, et je ne parviens pas à me détacher de ce mouvement qui signe la vie, et ses espérances, sa fragilité. Et j'avais été très bouleversée de voir cette scène assez incroyable où... Dans la chambre de maternité, mon époux s'était endormi, mon bébé dormait. Et j'étais seule avec ce texte, en voyant en effet la petite poitrine de ce bébé se soulever. C'était un moment magique et la littérature est incroyable pour ça. Elle sait nous prendre à des moments où on ne s'y attend pas.
- Anne-Françoise
Il y a une prière qui vous a accompagnée ou que vous avez aimé dire à ce moment-là ?
- Aziliz Le Corre
On a beaucoup prié pour notre fille, parce que la grossesse avait été un peu plus compliquée. On avait beaucoup prié Notre-Dame des Victoires. Vraiment, c'est incroyable. À chaque fin de neuvaine, on a été exaucés. Je sais que ça paraît pour certains un peu... On doit beaucoup, donc c'est pour ça que ma fille s'appelle Marie. D'ailleurs, c'est une prière que j'ai beaucoup faite, parce que quand je me suis convertie, ma sœur attendait son premier enfant. Et donc j'étais partie en Terre Sainte. Et je savais qu'elle allait coucher en mon absence. J'avais très peur qu'elle couche trop tôt et que je ne puisse pas voir le bébé tout petit. Un ami prêtre m'avait dit de prier Notre-Dame de Guadalupe, patronne des enfants à naître, qui dit « Je vous supplie de bénir la future maman, que vous me confiez que je prends en charge spirituellement pour épargner la vie de son enfant à naître, afin qu'elle l'accueille dans la joie et trouve la paix dans son cœur. Donne-lui, ô ma mère, le même amour que celui que vous aviez lorsque vous portiez Jésus dans votre sein. » Je trouve ça toujours très très bouleversant d'avoir cet exemple de la Vierge qui nous porte et qui prend tous les fardeaux du monde. À ses pieds, c'est quand même quelque chose de fascinant. Et c'est pour ça qu'à la fin du livre, j'ai toute une lettre où je parle à une amie qui sont le fruit de plusieurs rencontres. Et je sais très bien que dans ce monde, la référence n'est plus chrétienne. Mais je pense que la Vierge, elle peut attraper tout le monde. Et simplement d'aller déposer, comme on l'a fait avec Notre-Dame des Victoires. Ses difficultés, ses souffrances, la Vierge les prend immédiatement.
- Anne-Françoise
Qu'est-ce que vous lui diriez si vous la voyez aujourd'hui ? En général, on demande plutôt si vous étiez devant Dieu, mais ça peut être la Vierge Marie aussi.
- Aziliz Le Corre
Devant Marie, je lui dirais un merci pour tout. J'aurais envie de l'embrasser et de lui dire merci. Je pense que Dieu, je lui dirais davantage pardon. Mais la Vierge, c'est une mère, donc on ne lui demande pas de pardon.
- Anne-Françoise
Merci beaucoup, Azilis.
- Aziliz Le Corre
Merci à vous.
- Anne-Françoise
Et merci pour votre écoute. Et merci d'être toujours plus nombreux à écouter Un Beau Jour, à vous abonner, à partager cet épisode sur les réseaux sociaux et à mettre 5 étoiles et des commentaires sur Apple Podcasts et Spotify. Pour découvrir d'autres témoignages de feu, vous pouvez bien sûr écouter les autres épisodes du podcast, mais aussi lire chaque semaine le magazine Famille Chrétienne. Et enfin, n'hésitez pas à découvrir les autres podcasts de Famille Chrétienne, Tous Saints, C'était moins de la foi, racontés par Bénédicte de Lélis, Maman Prie, Sexo et d'autres encore. Merci pour votre fidélité et à lundi dans 15 jours pour un nouvel épisode.