- Fabrice Amedeo
Cette nuit du 1er au 2 janvier 2025, sur ce chemin de résilience qui était le mien, habité par le doute, habité par la haine aussi des gens qui m'avaient fait du mal, c'est le manteau de Marie et l'amour divin qui est venu m'envelopper, me protéger et me montrer la suite du chemin.
- Anne-Françoise
Bonjour, je m'appelle Anne-Françoise et vous écoutez Un beau jour, le podcast qui donne la parole à des croyants dont la vie et la foi ont été changées à jamais par un événement imprévu. Et dans cet épisode, je reçois Fabrice Amedeo. Triple participant au Vendée Globe, ce tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance, qu'il a terminé deux fois, il le prépare à nouveau pour 2028 et sera donc au départ de la route du Rhum le 1er novembre prochain. Son dernier Vendée Globe, c'était il y a deux ans. Une aventure périlleuse, longue, dont la préparation avait été marquée par des épreuves dures. Mais voilà qu'au milieu du Pacifique Sud, il vit une expérience spirituelle très forte qui le change à jamais. J'ai quitté un monde et en retrouve un autre. Mon univers était sans transcendance et le voilà maintenant habité par Dieu. Ce sont les mots qu'il utilise dans le livre La Mère de Dieu qu'il vient de publier aux éditions Robert Laffont. Nous allons essayer de trouver les mots ensemble pour raconter cette histoire de résilience, de courage, de confiance en Dieu avec Fabrice Amedeo qui est en face de moi aujourd'hui. Bonjour Fabrice.
- Fabrice Amedeo
Bonjour Anne-Françoise.
- Anne-Françoise
Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous présenter Un objet symbolique que vous avez apporté et qui est en lien avec votre histoire.
- Fabrice Amedeo
Oui, tout à fait. Je suis venu avec la Vierge Noire, une petite statuette de la Vierge Noire. Elle m'a été remise au départ du Vendée Globe par le père Florent Millet, qui est recteur du sanctuaire de Rocamadour. A l'époque, quand il me l'a offerte, quand il me l'a remise, on est à cinq jours du départ du Vendée Globe, donc on est en novembre 2024. Je ne suis pas croyant et je ne sais même pas qui il est. Pour moi, il est juste un prêtre comme il y en a tant d'autres. Et donc je suis parti avec cette Vierge Noire sur le Vendée Globe et il s'est passé plein de choses avec elle.
- Anne-Françoise
On va revenir sur tout ça, mais d'abord on va faire un bond un peu en arrière et revenir sur la préparation de ce tour du monde qui pour vous a été pour le moins chaotique. Oui. Notamment, c'est le début de votre livre, vous parlez de cet épisode en 2022 où vous étiez lancé dans la course de la route du Rhum. Et au large du Portugal, vos batteries explosent, votre bateau prend feu et vous vous retrouvez seul sur un radeau de survie au milieu de l'océan. Vous écrivez longuement cet épisode traumatique, qu'est-ce que vous ressentez aujourd'hui en pensant à ce naufrage ?
- Fabrice Amedeo
Alors aujourd'hui avec le recul, je vois plus ça comme un moment très fort de ma vie, où j'ai failli perdre la vie évidemment, mais aussi un moment très fort de ma vie qui m'a fait prendre conscience de ma vulnérabilité et qui d'une certaine manière m'a fait tomber de cheval. Jusque là j'étais un peu comme le cavalier qui caracole de succès en succès, alors pas parce que je suis doué, mais parce que j'ai toujours énormément travaillé, donc j'ai toujours été dans cette espèce d'énergie de travail et le travail amène Parfois, quand on travaille beaucoup, le succès appelle le succès. J'ai eu un parcours un peu atypique. J'ai d'abord fait des études supérieures, j'ai été journaliste. Quand j'étais journaliste, j'avais un peu une double vie professionnelle, puisque j'étais journaliste à Paris. Et en même temps, je faisais de la voile en Bretagne. Je participais déjà à des courses prestigieuses, telles que la Route du Rhum et la Transat Jacques Vabre, sur des bateaux plus petits que les bateaux du Vendée Globe. Mais c'était déjà très engageant. Et en 2015, je quitte le Figaro, où je travaillais pour devenir marin professionnel. Je fais un premier Vendée Globe, je termine 11e sur 29. Et ensuite, je décide d'acheter un bateau plus récent pour essayer de faire un Vendée Globe davantage dans la performance, avec ce qu'on appelle les foils, vous savez, ces fameux ailerons qui font voler les bateaux. Alors j'ai abandonné sur le Vendée Globe 2020, mais l'échec, ça fait aussi partie de la vie, et ça ne m'a pas forcément amené à me remettre profondément en question. Et donc je suis parti sur cette route du Rhum avec toujours ce bateau-là, performant, sur lequel j'avais transformé les petits foils en grands foils pour voler plus haut, pour aller plus vite. Et ça a été un peu mon péché du bris, finalement, je pense, à ce moment-là. atteint largement mon plafond de verre techniquement parce que je suis pas un ingénieur je suis un homme de lettres et je me suis lancé dans cette aventure en disant que je pouvais faire comme les autres et aller vite et voler et faire le tour du monde en peut-être en 80 jours voire même en moins et en fait je pense que c'est pas à ma portée cette route du rhum l'a illustré puisque du fait de ces nouveaux foils on va pas rentrer dans le détail mais en effet j'ai eu un grand réservoir d'eau qui a explosé et cette eau qui a envahi le compartiment des batteries les batteries ont explosé du contact avec l'eau J'ai eu un incendie, j'ai dû quitter ce bateau en quelques minutes. Et j'ai passé 5 heures dans un radeau de survie, à attendre en fait, en étant au ras de l'eau. J'étais à 700 km dans l'ouest du Portugal. Et j'ai été repêché par un cargo au bout de 5 heures. Donc c'est à la fois très long et très court, 5 heures. C'était donc une expérience très forte. Je n'ai jamais pensé à la mort, je me suis battu pour vivre. Et voilà, ce cargo m'a repêché. C'était un cargo qui était en route pour la Colombie, pour Cartagène. Et ils avaient accepté très gentiment de s'arrêter aux Açores. pour me déposer. Donc j'ai passé 30 heures avec un homme d'équipage absolument extraordinaire. Ça a été une expérience humaine très très forte. Je vous raconte ça parce que la chute de cette histoire, c'est un fil important pour ce qui va suivre. Et donc quand le bateau, le cargo s'est arrêté au large des... Ça sort à 1,5 000 de Punta del Gada. J'ai eu une haie d'honneur de l'équipage sur la coursive qui m'amenait vers le petit escalier à peu près car qui allait me conduire à un semi-rigide des secours parce que le cargo ne s'arrêtait pas dans le port pour me déposer. Il s'est arrêté à 1,5 000 du port et un semi-rigide des secours est venu à ma rencontre. Et donc sur cette fameuse coursive, il y a 20 hommes d'équipage qui me font une haie d'honneur. Je leur fais un check à tous. Et le dernier, je m'en rappellerai toute ma vie, c'est un petit homme. d'origine indonésienne, le cuistot du bord, il m'attrape le bras et il me dit « Have a good second life, sir » . Et ça, ça a été un moment très très fort parce que pendant tous ces moments où j'ai lutté pour survivre, je n'ai jamais pensé à la mort. Pendant ces 30 heures passées avec eux sur le bateau, j'ai plutôt pensé à comment rebondir, comment repartir, que faire. Et pas une seule fois, je me suis dit que finalement, j'aurais pu mourir. Et cette vie finalement qui redémarrait, c'était un peu une seconde chance. Et cet homme a mis les mots là-dessus. Et à cette époque-là, je ne savais pas que cette seconde vie qui allait être la mienne allait être une vie de croyant. Je pensais que ce serait peut-être... Juste l'occasion, c'est déjà pas mal d'être un meilleur mari, un meilleur père de famille, un meilleur homme, mais pas forcément une vie qui serait bouleversée par la découverte de la foi deux ans plus tard. Et donc avec le recul, ce naufrage, c'est à la fois la découverte de ma vulnérabilité, et puis cet homme, c'est un peu un messager qui m'a mis déjà un peu sur le chemin de la foi, en tout cas qui me l'annonçait.
- Anne-Françoise
Et donc comment est-ce qu'elle va commencer cette seconde vie ? Vous décidez de poursuivre malgré tout l'aventure du Vendée Globe, alors que vous avez d'autres événements personnels aussi qui viennent vous bouleverser ?
- Fabrice Amedeo
Oui, tout à fait. Je suis à peine revenu du naufrage, que je décide tout de suite de repartir. En me disant que j'avais un bateau performant, que ce ne sera plus possible de faire le Vendée Globe sur un bateau performant, parce que tous les bons bateaux avaient été vendus. Et puis, je ne vous cache pas qu'un naufrage, ça laisse aussi des traces économiquement pour une petite entreprise comme la mienne. Et donc, je décide de racheter un vieux bateau qui est en Guadeloupe, qui est vraiment complètement pourri. On le ramène sur un cargo, vous voyez, il n'est même pas en état de traverser l'Atlantique. Et avec mon équipe, on le rénove, on le remet à l'eau. Là, on est à un an du Vendée, quand on le remet à l'eau, une grosse année, 14 mois. Et je réussis à me requalifier pour le Vendée Globe. Mais toute cette préparation, elle a été perturbée par le deuil, puisque j'ai perdu ma maman quelques semaines après le naufrage. Donc ça a été un moment difficile. Je pensais atteindre une sorte de point bas de mon existence avec ce naufrage. Et en fait, j'ai vécu le deuil, qui a été une épreuve bien plus difficile à vivre finalement que ce naufrage, qui a aussi perturbé cette cicatrisation. Je pense qu'après un naufrage, un marin a besoin de digérer ce qui s'est passé, de reprendre confiance en lui-même, en l'océan. Et c'est vrai que du coup, le départ de ma mère a éclipsé finalement ce naufrage, puisque j'ai dû me battre contre quelque chose de plus difficile, contre une douleur plus importante. Et c'est des mois après, je me suis rendu compte, quand je suis retourné sur l'eau, que le naufrage n'était pas digéré, puisqu'en fait j'avais eu à digérer autre chose. Et donc c'est vrai que ça a considérablement perturbé ma préparation, ça m'a évidemment énormément secoué. Ça a aussi continué à me faire prendre conscience de ma vulnérabilité, tant que ces deux parents sont là, on a toujours l'impression qu'on est un peu éternel. finalement la mort ça concerne les autres. Moi j'avais été jusque-là relativement préservé par la mort, même si j'ai fait des études de philosophie, donc c'est un sujet de réflexion quasi quotidien, de penser à ma propre finitude et à la mort, mais j'avais quand même été relativement préservé, et donc c'est vrai que c'est une expérience qui ébranle, qui fait prendre conscience encore plus de sa finitude. Et donc voilà, tout ça fait finalement que j'ai pris le départ du Vendée Globe dans des conditions un peu particulières. Après le deuil, il y a aussi eu la trahison. Donc il y a eu ce naufrage finalement avec le bateau qui coule. Et après il y a eu le naufrage humain avec mon équipe de l'époque qui s'entend que j'étais plutôt à terre finalement après tout ce qui s'était passé. Je suis un peu parti en vacances après l'enterrement de ma mère. Plutôt que de se mettre au boulot et de se serrer les coudes en se disant on va assurer parce que Fabrice là il a besoin de soutien, ils n'ont pas fait le job et ils m'ont volé énormément de matériel. Bon le matériel ça se remplace mais c'est une vraie blessure humaine. des hommes en qui j'avais donné ma confiance, voire même mon amitié, qui m'ont traité comme une serpillère. Donc c'est vrai que ça a été une période assez épouvantablement difficile.
- Anne-Françoise
Et donc malgré tout, vous êtes au départ du Vendée Globe, le 10 novembre 2024. Qu'est-ce que vous ressentez à ce moment-là dans le chenal des Sables d'Olonne ?
- Fabrice Amedeo
Alors déjà, juste pour dire qu'est-ce que je fais au départ du Vendée Globe, après tout ce que j'ai traversé. Déjà, il faut savoir que le point bas finalement de toute cette aventure, c'est cette trahison. Et j'ai commencé à retrouver finalement un peu de lumière, entre guillemets, non pas forcément spirituelle, mais humaine, quand j'ai justement changé d'équipe. J'ai arrêté de m'entourer de gens malhonnêtes et j'ai favorisé les compétences humaines plus que les compétences techniques. Étant un homme de lettres, j'ai toujours cette espèce de complexe de ne pas être un technicien et donc de devoir m'entourer de gens techniquement très bons pour pallier à mes lacunes. Et là, je me suis dit, en fait, je vais arrêter de chercher uniquement des gens bons techniquement, je vais surtout favoriser l'humain. Et donc j'ai recomposé une équipe autour de moi. de gens bienveillants, qui avaient beaucoup de choses à apprendre techniquement, même si certains d'entre eux étaient qualifiés. Et en fait, c'est là que ça repart, que l'histoire repart, et que finalement, d'une certaine manière, la vie repart. Je prends le départ du Vendée Globe avec cette équipe qui est bienveillante. Le bateau... Je n'ai pas forcément préparé de manière optimale, mais au moins je me sens entouré. Et ça, c'est quelque chose de très important. Quand je pars sur le Vendée Globe, c'est vraiment un saut dans l'inconnu. Parce qu'en fait, je devais partir sur un bateau performant pour faire un Vendée Globe un peu performant. Alors moi, je n'aurais jamais le niveau des grands champions, mais j'ai fait 11e à mon premier Vendée Globe. Donc je me disais peut-être qu'un top 10, c'est possible s'il y a un peu de casse, s'il y a un peu de réussite. Voilà, donc je partais pour faire un Vendée Globe de la performance, ma performance à moi. Et puis finalement, je me retrouvais sur un... Le bateau avec aucun objectif de performance. Je partais pour montrer un peu ces 10 ans d'apprentissage en IMOCA. Les IMOCA, c'est les bateaux du Vendée Globe. Ça faisait 10 ans que je faisais de l'IMOCA, j'avais beau graisser. Et au final, je me retrouvais un peu comme un débutant meurtri par un naufrage. Et dans le doute, rien ne se passait comme prévu. Et donc, c'était vraiment ce départ du Vendée Globe. C'est un peu un saut dans l'inconnu. Je pars sans savoir ce que je vais réussir à faire avec ce bateau qui est ancien et que je n'ai pas réussi à beaucoup fiabiliser puisque je l'ai mis à l'eau un an avant le Vendée Globe. Je pars un peu dans l'inconnu quant à ma confiance en moi, ma confiance de marin et mon expérience. Et je pars même un petit peu dans l'inconnu quant à mes réelles motivations et à mon amour pour l'océan qui est un peu ébranlé par tout ce que j'ai traversé. Donc c'est vraiment le grand saut.
- Anne-Françoise
Dans les premiers mois de ce Vendée Globe, vous avez beaucoup de doutes. Comment est-ce que vous apprivoisez ce doute qui va souvent avec l'angoisse, que vous distinguez de la peur ? Comment est-ce que vous gérez tout ça ?
- Fabrice Amedeo
Alors pour raconter rapidement, le Vendée Globe, tout le monde sait, c'est le tour du monde, vous l'avez dit en préambule, donc c'est la descente de l'Atlantique, ensuite on fait le tour de l'Antarctique, et ensuite on fait la remontée de l'Atlantique. Donc le premier gros morceau, c'est la descente de l'Atlantique, qui en général se passe bien, et moi, dès les premiers jours de course, j'ai eu énormément de problèmes techniques. Mon bateau n'était pas prêt à faire le Vendée Globe. Donc la descente de l'Atlantique a été très très difficile. Et finalement, ça m'a mis un peu dans l'état d'esprit de me dire les galères ne sont pas terminées, ça recommence et ça va être épouvantablement difficile ce Vendée Globe. Presque le syndrome du chat noir, me disant j'ai pas de chance, qu'est-ce que j'ai fait, pourquoi je paye ? Et en arrivant dans les mers du Sud, là j'ai été saisi par l'angoisse, que je distingue de la peur. En effet, dans mon livre, quand on a peur, on a peur de quelque chose. Alors que quand on est angoissé, c'est diffus. Moi j'étais angoissé, j'avais pas peur de quelque chose, j'ai jamais eu peur, sinon faut s'arrêter quand on a peur de quelque chose. Mais j'étais angoissé, qu'est-ce qui allait encore m'arriver, qu'est-ce serait la prochaine chose qui allait casser sur le bateau, et si je refaisais naufrage, comment j'allais me sortir de cette situation, parce que quand on est dans les mers du Sud, notamment à l'entrée de l'Indien, c'est des conditions de mer qui sont très très difficiles, avec une mer formée, avec des coups de vent tous les deux jours. Et donc j'ai été habité par cette angoisse qui s'est installée dans mon ventre aussi, c'est-à-dire que j'avais tout le temps le ventre tiraillé par l'angoisse. Je vivais mal ce séjour dans les mers du Sud. C'est là que j'ai commencé à prier. J'ai dit tout à l'heure que je suis parti sur le Vendée Globe sans être croyant. C'était une prière de non-croyance. À ce moment-là, j'appelais ça ma prière du lâche. J'étais habité par l'angoisse et je me suis tourné vers une forme de prière, une forme de rendez-vous intérieur. À ce moment-là, assez naturellement, j'avais la Vierge Noire qui était dans mon bateau. Quelqu'un de mon équipe, peu avant le départ du Vendée Globe, l'avait fixée dans la cabine. Elle surplombait ma zone de vie. Assez naturellement, plutôt que de prier Neptune comme un marin athée et d'invoquer la clémence des éléments, je me suis tourné vers la Vierge Noire et je commençais à prier la Vierge Noire. Alors j'ai fait du cathé quand j'étais enfant, à dire le « Je vous salue Marie » plusieurs fois. Et puis à lui demander de m'accompagner, de me protéger, de m'aider à franchir l'océan Indien. Et du coup, j'ai réussi à franchir l'océan Indien comme ça. Et je vais partager avec vous un rêve que je raconte dans le livre aussi, que tout le monde se rende compte un peu de ce que je traversais sur le plan personnel. J'ai rêvé à un moment, je me rappelle très bien, j'étais dans l'Atlantique Sud, donc vraiment au tout début des mers du Sud, que le bateau était à l'arrêt avec les voiles flappantes, je ne sais pas comment on dit, battantes, dans le vent mou, et que je m'étais endormi en fait, que je ne m'étais pas réveillé au son du réveil, et que le bateau avait continué sa route jusqu'à aller dans une zone de vent mou. Et là je sortais de la cabine complètement pris de panique, et là je me rendais compte qu'en fait j'étais dans la rade. de Cape Town en Afrique du Sud, là où je m'étais arrêté 4 ans auparavant lors de mon abandon. Donc il y avait des grands navires de commerce, etc. Et donc là je me disais, bon c'est un signe, si je suis arrivé là dans mon sommeil, c'est que je devais m'arrêter. Donc j'affale mes voiles, je mets le moteur, j'appelle la direction de course du Vendée Globe pour dire j'abandonne. Et là je retrouve plein de visages dans mon rêve, plein de visages familiers, les mêmes personnes qu'il y a 4 ans, des boutiques, des endroits familiers, parce que je m'étais arrêté 4 ans auparavant. Et puis au bout d'un moment, il y a une espèce de sirène qui rugit dans Cape Town. Et puis je me sens aspiré vers un ailleurs. Et en fait, cet ailleurs, c'est la réalité. En fait, je sors de mon rêve et je suis aspiré par le réveil dans mon bateau. Et pendant le rêve, juste avant d'être réveillé, je me disais, c'est marrant, cette angoisse qui me saisit les tripes depuis l'entrée dans les mers du Sud, elle a disparu. Je me sens étonnamment bien. Donc c'est le signe que ça a été la bonne décision. Et quand je suis aspiré dans mon rêve et que je me retrouve en fait à 500 000 de l'Afrique du Sud, au milieu de l'Atlantique Sud. Avec mon bateau qui continue à avancer dans le vent fort, cette angoisse qui me saisit le ventre revient instantanément. Et donc, je décide de continuer, mais j'étais vraiment tiraillé. D'ailleurs, ce chapitre s'appelle « La tentation de Cap Town » . J'avais vraiment cette tentation de m'arrêter pour mettre fin finalement à ce qui était un peu une forme de supplice psychologiquement. C'est un vrai chemin de résilience et je n'étais pas bien là où j'étais. Et donc, ce rendez-vous intérieur dans l'océan Indien m'a permis de traverser l'océan Indien et de continuer ma route.
- Anne-Françoise
Ce rendez-vous donc avec la Vierge Noire ?
- Fabrice Amedeo
ce rendez-vous avec la Vierge Noire. que je prie, comme je l'ai dit, par superstition en ce moment-là. Et puis la suite de l'aventure va faire que les choses vont basculer.
- Anne-Françoise
Et vous parlez aussi d'une forme de vie spirituelle que vous appelez le sentiment océanique. Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Fabrice Amedeo
Alors le sentiment océanique, en fait, moi j'ai fait des études de philo et donc j'ai lu Spinoza à l'époque. Et en fait, le sentiment océanique, c'est cette rencontre avec l'univers, avec la nature. Et ce sentiment esthétique, finalement, qui peut nous habiter face à un coucher de soleil, face à l'immensité de la nature et l'impression de toucher Dieu, finalement. Mais pas le dieu des chrétiens, pas un dieu créateur, pas un dieu d'amour, mais un dieu qui serait la totalité de la nature. Moi j'étais habité par cette sagesse finalement, cette philosophie. Dieu c'était pas un dieu anthropomorphique à visage humain et un dieu amour, c'était Dieu la totalité de la nature. Et que finalement en quittant la civilisation et en partant sur les grands espaces bleus que sont les océans, j'avais cette chance de pouvoir justement toucher du doigt la totalité, d'avoir cette expérience holistique de la nature. et donc de finalement mourir à une forme de divinité. Et donc j'ai toujours eu cette spiritualité qui m'a habité pendant mes voyages, pendant mes courses, mais jamais celle du dieu des chrétiens.
- Anne-Françoise
Et donc à travers la Vierge Noire, peut-être que ce dieu commence à prendre un visage, ou en tout cas une personne ?
- Fabrice Amedeo
Pas encore, jusqu'à cette fameuse aurore australe, mais on y arrive je pense.
- Anne-Françoise
Et bien c'est ça, cette nuit du 1er janvier 2025, où les chrétiens fêtent la Vierge Marie, mère de Dieu.
- Fabrice Amedeo
Et oui, c'est fou ! Je sais, je ne le savais pas, par exemple. Vous l'avez appris après. Je l'ai appris après, exactement.
- Anne-Françoise
Et vous parlez de cette expérience que vous vivez comme d'une épiphanie. Vous pouvez nous en dire un peu plus, si vous arrivez à mettre des mots.
- Fabrice Amedeo
L'épiphanie, c'est le surgissement, c'est ce qui a surgi dans ma vie. Donc en fait, on est dans la nuit du 1er au 2 janvier 2025 sur le Vendée Globe. J'ai passé l'Australie puis la Nouvelle-Zélande et je suis dans l'océan Pacifique. Je continue à prier quotidiennement. Après avoir prié dans l'océan Indien pour passer les tempêtes, Là j'arrive dans un océan qui est... pour le coup pacifique, avec pas de dépression, donc pas de tempête, un grand anticyclone, et donc des conditions de navigation exceptionnelles, grand soleil pendant la journée, ciel étoilé la nuit, avec la voûte céleste au-dessus de la tête, vraiment des conditions incroyables. Et donc je continue à prier, mais cette fois-ci, à prier pour que l'océan Pacifique reste pacifique. Et donc cette nuit-là, je suis en train de prier, comme j'en ai l'habitude quotidiennement, et à un moment, j'entends un truc sur le pont, je sais plus ce que c'est, si c'est une voile qui fait seille, ou si c'est... Un cordage qui a fait un bruit. Donc voilà, quand on est seul sur son bateau, dès qu'on entend un bruit, on sort, c'est normal. Donc j'interromps ma prière pour sortir sur le pont. Et là, je lève la tête pour regarder les voiles, regarder le mât, regarder le plan de voilure du bateau. Et je vois donc un magnifique ciel étoilé, mais ça, ça faisait déjà quelques minutes. causeur que c'était le cas, et au-dessus de ma tête, une sorte de grand dôme vert, une lumière verte. Et bon, ça fait 60 jours que je suis en mer, donc là je me parle, donc je me dis, dis donc tu serais mégalo, tu penserais que tu es une forme d'élu, qu'il y a quelque chose qui te protège, genre rigole en fait. Et c'est vrai que c'est une espèce de rond, et ça fait comme un œil, parce qu'il y a des espèces de petites lignes qui font penser un peu au dessin de l'œil quand on regarde un œil de près. Et bon, je n'y attache pas plus d'importance que ça, je ne me demande même pas ce que c'est en fait. Je me dis tiens c'est étonnant cette lumière, est-ce que c'est la voie lactée ? Et je redescends après avoir inspecté mon bateau dans ma cabine pour continuer à prier à la Vierge Noire parce qu'il faut absolument que cet océan Pacifique continue à le rester. Et voilà une fois que ce moment de prière est terminé, je remonte sur le pont et là en fait je me rends compte que ce dôme vert d'une certaine manière qui était au-dessus de moi était en fait le début d'une aurore australe et que depuis des couleurs vertes, violettes, jaunes... sont descendus jusqu'à la ligne d'horizon. Et donc je suis entouré de toutes ces couleurs avec une impression de solennité et puis quelque chose de très cosmique. C'est vraiment quelque chose de très fort. Je contemple ce spectacle avec beaucoup d'émotion. Là, on est vraiment dans le sentiment océanique, c'est-à-dire qu'il y a ce sentiment d'être dépassé par quelque chose de magnifique, le spectacle de la nature. Je me dis tout de suite que j'ai beaucoup de chance parce que je sais que les aurores boréales qu'on voit dans l'hémisphère nord... C'est possible justement d'aller sur des terres septentrionales telles que l'Islande ou la Scandinavie ou même le Nord-Canada pour les apercevoir. Dans l'hémisphère sud, les aurores australes, c'est très rare parce qu'il y a très peu de terres suffisamment sud pour les contempler. Il y a les 2-3 îles tout au sud de la Nouvelle-Zélande, mais c'est quand même très compliqué d'y aller. Et sinon, il y a le Cap Horn, mais il fait souvent très gris au Cap Horn à cause des nuages. Donc en fait, c'est un privilège de marin, souvent on dit les aurores australes. Et donc j'ai tout d'abord le sentiment de vivre un moment privilégié, d'être un grand privilégié. Et donc je contemple ce spectacle et au bout de quelques instants... en fait je ressens quelque chose que je n'ai jamais ressenti ressenti, je me sens enveloppé par de l'amour. Et instantanément, cette angoisse qui est dans mes tripes depuis quasiment un mois, même je crois largement un mois, elle s'efface, elle s'en va, et je me sens accompagné et protégé. Je me sens bien, et c'est comme si toutes mes blessures avaient guéri instantanément. Et mon premier réflexe, c'est de me dire « Waouh, là, c'est autre chose que ce que tu as vécu jusque-là, parce que j'avais eu la chance de vivre beaucoup de choses sur les océans. Là, c'est la religion de ton enfance. » Et je pense tout de suite à la religion de mon enfance, mais sans réussir à... à mettre des mots finalement sur ce que je viens de vivre. Je passe de longues minutes où je me laisse envelopper par cet amour et puis voilà, je finis par redescendre dans ma cabine et par me dire qu'est-ce que je fais de ce que je viens de vivre. Et donc là, je repense aussitôt à ce prêtre qui m'a remis cette statue de la Vierge Noire. Je me dis qu'il faut absolument que je le contacte. Et donc, il y a un ancien concurrent du Vendée Globe qui s'appelle Sébastien Destremaux, dont je sais qu'il est chrétien. Et donc, je lui écris sur WhatsApp, grâce au téléphone satellite, c'est la nuit pour moi, je suis de l'autre côté de la Terre, c'est la journée en France. Et il me répond au bout de quelques minutes, « Salut Fabrice, en effet, le prêtre qui était au départ du Vendée Globe et le père Florent Millet, voici son 06. » Et il m'envoie son numéro. Donc là, j'écris tout de suite sur WhatsApp au père Florent Millet, « Bonjour mon père, c'est Fabrice Samedéo, en direct des Mers du Sud. Voilà ce qui vient de m'arriver. » Et je le raconte de manière plus succincte que ce que je viens de faire, mais je le raconte quand même assez dans le détail ce que je viens de vivre. Pareil, il me répond au bout de quelques instants en me disant, « Cher Fabrice, c'est magnifique. J'y vois le manteau de Marie qui descend pour vous envelopper et vous protéger. » Son message m'a bouleversé parce qu'il a vraiment mis des mots sur ce que j'avais ressenti. Et je me suis dit, oui, en fait, cette nuit du 1er au 2 janvier 2025, sur ce chemin de résilience qui était le mien, habité par le doute, habité par la haine aussi des gens qui m'avaient fait du mal, c'est le manteau de Marie et l'amour divin qui est venu m'envelopper, me protéger et me montrer la suite du chemin. Alors la suite du chemin pour continuer le Vendée Globe, dans la sérénité et la confiance, malgré les épreuves qui continueraient à venir sur mon chemin. mais aussi montrer le chemin du reste de ma vie, d'une certaine manière. Et donc, j'ai continué le Vendée Globe après ce moment-là. J'ai continué à prier, évidemment, quotidiennement, non plus par superstition, mais par adhésion, j'étais devenu croyant. Le Vendée Globe a continué à être difficile, voire très difficile, parce que j'ai eu des scénarios météo très compliqués, avec soit beaucoup de vent, soit pas du tout de vent. Le temps s'est étiré à l'infini, j'ai mis 114 jours pour terminer ce Vendée Globe. J'ai écrit dans mon livre, je crois même que c'est le nom d'un chapitre, l'éternité s'est installée dans ma tête, j'ai eu l'impression de devenir fou. Mais ma vie avait pris un nouveau sens, avec finalement la foi. J'ai même repensé aux personnes qui m'avaient fait du mal, qui m'avaient volé, qui avaient piétiné ma confiance et mon amitié. Et j'ai eu le sentiment à ce que je leur avais pardonné. En tout cas, que j'avais non plus de la haine, mais de la tristesse pour eux. Et que finalement, cette espèce de haine qui montait en moi dès que je pensais à eux, elle était partie. Et que la vie était beaucoup plus facile comme ça. Et donc, j'ai terminé ce Vendée Globe le 3 mars, je crois, 2025. Et donc je suis arrivé sur le canton en étant croyant.
- Anne-Françoise
Comment est-ce que vous avez fait immédiatement le lien avec le Dieu des chrétiens, avec Jésus, dans cette expérience que vous avez vécue ?
- Fabrice Amedeo
En fait, même si je n'étais pas croyant en prenant le départ du Vendée Globe, j'avais quand même fait du catéchisme étant jeune, j'ai été baptisé, j'ai fait ma première communion, confirmation, donc j'avais quand même cette éducation religieuse. Et donc certains réflexes d'une certaine manière, une certaine culture liée à la spiritualité, liée à la foi. Quand je me suis senti enveloppé par de l'amour, En fait, j'ai tout de suite pensé à ça, puisque même quand on n'est pas croyant, on associe le Christ à l'amour. Je me suis tout de suite dit, ce sentiment d'être enveloppé par de l'amour, ce n'est pas l'expérience esthétique du philosophe voyageur face à l'immensité océanique, c'est autre chose. Et donc j'ai tout de suite en effet pensé à ça.
- Anne-Françoise
Les galères ont continué malgré tout, et pourtant il y avait quelque chose qui avait changé. Est-ce que vous arrivez à développer un peu ce qui a changé dans la suite du Vendée Globe ?
- Fabrice Amedeo
Les galères ont continué, et c'est vrai que j'ai vu la suite du parcours. d'un autre œil. C'est-à-dire qu'avant, je me demandais si je n'étais pas chat noir, qu'est-ce que j'avais fait pour mériter ça. Il y avait peu de sens finalement dans ce que je faisais, si ce n'est de me raccrocher au fait que ce Vendée Globe, il fallait le terminer, que ma performance à moi, ce serait de terminer deux Vendées Globe en étant un ancien journaliste. que Charlie Dalin venait de terminer, parce qu'on déglobe magnifique en 64 jours, et que ma performance à moi, ce serait de boucler cette boucle, deux ans après avoir fait Naufrage, et en ayant eu un parcours de vie très différent. Et donc je m'accrochais à ça, c'était un petit brin d'herbe auquel s'accrocher. Et en fait, j'ai trouvé un nouveau socle avec la foi, parce que tout a pris une nouvelle dimension, et j'ai regardé la vie et donc ma navigation sous un nouveau jour. Par exemple, quand le temps s'est tiré en longueur, plutôt que de me dire que j'étais un chat noir, je me disais que peut-être... C'était Dieu qui voulait éprouver ma volonté d'aller jusqu'au bout, voire même Dieu qui m'offrait l'opportunité de passer plus de temps en mer pour approfondir cette foi nouvelle, avant de retrouver finalement tout le fourmillement de la vie à terre qui allait fragiliser finalement cette foi. Parce que là, j'étais vraiment dans un endroit où j'avais tout le temps d'y penser, de prier, de digérer finalement. que je venais de vivre. Quand tout d'un coup on passe d'un monde sans transcendance à un monde avec de la transcendance, tout change en fait. Et donc c'est ça qui est incroyable. En plus, ça m'est arrivé moi au large de la Nouvelle-Zélande, donc pile à mi-parcours. J'ai fait un demi-tour du monde sans transcendance et un autre demi-tour du monde avec de la transcendance. C'est absolument incroyable.
- Anne-Françoise
Qu'est-ce que ça change dans la façon d'appréhender la solitude ?
- Fabrice Amedeo
Du coup, je me sens moins seul. Je me sens beaucoup moins seul. Avant, la solitude était associée à... au dépassement de soi, à la difficulté, faire face aux embûches, se faire mal, éprouver sa volonté. On est dans le champ lexical de la guerre contre soi-même, de la lutte contre les éléments. Et finalement, avec la découverte de la foi, la solitude, c'est un voyage, mais un voyage en étant accompagné, ou en tout cas un voyage qui permet de retrouver l'essentiel et de s'ouvrir vers Dieu. Et donc c'est magnifique.
- Anne-Françoise
Donc après 114 jours de mer, vous retrouvez vos proches. voilà vous arrivez au sable d'Olonne comment est-ce que vous arrivez à raconter cette aventure ce que vous y avez vécu ?
- Fabrice Amedeo
Alors en fait ce qui est drôle dans cette histoire c'est que j'ai passé les mers du sud à me dire que c'était très dur le Vendée Globe que je serais hyper fier d'en terminer un deuxième mais que c'était le dernier quand j'ai passé le Cap Horn qui vient un peu clôturer ce grand passage dans les mers du sud le début de la remontée vers l'Atlantique je me rappelle très bien avoir regardé mon sillage et avoir dit adieu aux mers du sud ou en tout cas adieu aux mers du sud en solitaire sur un bateau de course en me disant j'y reviendrai peut-être Un beau jour sur un bateau d'expédition Merci. mais en équipage et pour aller explorer l'Antarctique. Donc adieu les mers du Sud. Sur la remontée de l'Atlantique, j'ai senti que cette espèce de pacte que j'avais passé avec moi-même, en fait je me disais c'est beaucoup trop dur, tu n'y retourneras pas. Et je me disais aussi, quand tu vas franchir cette ligne d'arrivée, l'ego va enfler. Parce qu'on va te dire bravo, les journalistes vont te poser des questions, et puis on est pris par cette espèce de vertige et un peu de la notoriété. Les gens disent t'es un héros, t'as fini le Vendée Globe, etc. Et donc... Là c'est le piège en fait, c'est de se faire piéger par son ego et de se dire je veux y retourner, pour revivre ces moments-là, qui sont des moments magiques, de retrouvailles avec sa famille et puis d'être célébré après une telle aventure. Et donc je me disais là il faudrait que tu te méfies de toi-même et que tu te rappelles de ces moments difficiles dans les mers du Sud et que surtout, surtout tu ne flanches pas et que tu te rappelles de ce pacte passé avec toi-même de ne jamais y retourner. Et donc sur la remontée de l'Atlantique, ce pacte passé avec moi-même, j'ai senti qu'il s'ébréchait légèrement de temps en temps parce que j'ai retrouvé les belles lumières, les couchers de soleil, etc. Je me disais... On est quand même pas si mal sur un bateau au large comme ça. Et je me disais, bon ça va être génial de terminer les Vendée Globe, mais tu vas terminer dans les derniers, c'est vraiment pas glorieux que ton histoire, c'est un peu l'histoire de ta ville, Vendée Globe se termine là-dessus, peut-être qu'il faudrait retourner pour essayer de faire mieux. Puis là je me disais, non, non, non, rappelle-toi ton pack avec toi-même. Donc il y avait quand même déjà cette forme un peu de doute qui s'est installée. Et en fait, la veille de l'arrivée, son 13ème jour de course, je passe au large de Belle-Île. En Bretagne, alors c'est un peu curieux de passer au large de Belle-Île quand on arrive du sud pour aller en Vendée. Mais en fait, j'ai eu des difficultés jusqu'au bout avec un anticyclone centré sur l'Europe. À cette époque de l'année, normalement, c'est des dépressions qui nous font aller tout droit après le Cap Finistère, le nord-ouest de l'Espagne, vers les Sables d'Olonne. Moi, j'ai fait un long bord en direction de l'Angleterre. Et à la latitude de Brest, j'ai viré de bord pour redescendre vers la Vendée. Donc, je suis passé tout près de la maison, en fait. Moi, j'habite en Bretagne, près de Belle-Île. C'est ma zone de navigation, c'est mon jardin. On est la veille de l'arrivée, 113ème jour de course, le soleil se couche. Là, je croise les bateaux de pêche du Guilvinec qui partent pêcher sur le tombant du plateau continental. Il y a un ou deux dauphins, les mouettes, etc. C'est incroyable. La mer s'aplatit. J'ai vécu 113 jours au large avec une mer difficile. On retrouve la mer proche des côtes, ce qui n'a rien à voir. Et là, je suis saisi par un sentiment de joie qui est absolument incroyable. Des moments de bonheur, on en vit tous et j'en ai vécu beaucoup. tels que par exemple la la naissance de mes enfants, mais ces moments de joie extatique qui brûlent et qui donnent envie d'hurler sa joie au monde, c'est assez rare en fait voire même unique, je suis submergé je suis envahi par cette joie, j'ai envie d'appeler le bateau de pêche que je croise à la VHF à la radio pour lui dire c'est moi je rentre, j'ai réussi ils n'ont rien à faire, ils croisent juste un voilier et donc je vis une joie absolument incroyable en me disant j'ai bouclé la boucle j'ai terminé le Vendée Globe, je suis rentré à la maison des moments de joie, c'est tellement rare de tels moments de joie dans une existence Et donc je me dis, en fait, je crois que juste pour revivre ce moment d'éternité et cette joie extatique, je suis prêt à revivre toutes les emmerdes que j'ai traversées et à repartir sur un Vendée Globe. Et donc j'ai passé 113 jours à dire à ma famille, quand je les avais au téléphone, que c'était le dernier. Et le 114e jour, de retour à terre, je leur ai dit que je voulais y retourner.
- Anne-Françoise
Et donc vous vous apprêtez à... Apprendre à nouveau le départ de la route du Rhum, ça va faire émerger peut-être des souvenirs. Comment est-ce que vous abordez les choses ? Est-ce qu'on vit les choses différemment quand on est à la fois ?
- Fabrice Amedeo
Oui, on vit les choses différemment quand on est à la fois. Déjà, j'étais un marin blessé par le naufrage et le fait d'avoir bouclé le Vendée Globe, qui était un peu un Vendée Globe contre vents et marées, ça m'a redonné confiance en l'océan, en moi-même, et ça a clôturé ce chapitre du poste. message de la vie difficile. Et donc, en tournant cette page, finalement, je me sens de nouveau en confiance pour partir affronter l'océan Atlantique en solitaire. Et puis après, comme vous venez de le rappeler, il y a la foi qui est maintenant partie de ma vie. Et c'est vrai que je vais partir accompagner cette Vierge Noire qui est aujourd'hui sur le bureau entre nous. Elle sera à bord. Et il y a ce sentiment d'être protégé et de s'en remettre finalement un peu à la volonté divine. Je vous parlais tout à l'heure de métaphore guerrière, ce sentiment de « il faut se battre, il ne faut jamais rien lâcher » , etc. Et donc j'étais un peu comme un nageur qui nage à contre-courant, c'est-à-dire pour atteindre ses objectifs, il faut serrer les dents et traverser l'Atlantique pour terminer une route du Rhum. Là, j'ai plus l'impression maintenant d'être une petite feuille qui virevolte à l'automne, qui atterrit dans un ruisseau qui va se laisser couler dans le sens des flots. Je me vois plus comme ça, c'est-à-dire que je vais affronter les éléments, mais avec humilité. écouter l'océan et puis c'est aussi lui qui décidera si ça doit bien se passer ou pas.
- Anne-Françoise
Et vous avez continué à vivre votre foi, à prier, une fois que vous étiez de retour à terre, là, depuis deux ans ?
- Fabrice Amedeo
Oui, alors, quand je suis arrivé après le Vendée Globe, assez naturellement, je suis allé à la messe. Donc moi, j'habite à Vannes, donc je suis allé en l'église de Notre-Dame-de-Lourdes, qui est à 200 mètres de chez moi, donc c'était assez simple. J'ai été accueilli par toute une communauté de paroissiens qui, en plus, avaient suivi le Vendée Globe, donc ils étaient trop contents de me voir arriver. Ils avaient suivi mon histoire, donc ça, c'était assez rigolo. J'ai découvert la foi en étant en solitaire, loin de tous, et donc j'ai commencé à prier en étant seul. En fait, j'ai ensuite découvert la pratique de la foi en collectivité, d'une certaine manière, et j'ai trouvé ça très émouvant et très fort d'être en communion avec les gens qui sont autour de moi, dans une église, animés par la même foi, chantés ensemble, la même chose. Et donc ça a été un moment aussi assez fort de retour à terre, qui a donné beaucoup de sens finalement à ma vie à terre, après tous ces moments passés en solitaire sur mon bateau.
- Anne-Françoise
J'ai envie de vous demander, mais ça sort un petit peu du fil de discussion, mais qu'est-ce que c'est l'aventure pour vous ?
- Fabrice Amedeo
Pour moi, ce qui fait le sel de l'aventure, c'est l'inconnu. On sait d'où on part, on a toujours un objectif, mais on ne sait jamais vraiment si on va y arriver. Donc on ne sait pas où on va aller finalement et on ne sait pas comment ça va se passer. Et des aventures, j'en ai vécu beaucoup, mais ce Vendée Globe 2024, à tous les égards, c'est une grande aventure avec un grand A, puisque je vous ai dit tout à l'heure, je suis parti vraiment dans l'inconnu avec ce vieux bateau, avec toute cette incertitude. J'ai vraiment eu l'impression de traverser les ténèbres et puis finalement j'ai trouvé la lumière. Et donc je suis parti en étant athée, je reviens en étant croyant, je suis parti en étant dans le doute, je reviens habité par une forme de confiance. C'est ça l'aventure et c'est très très riche. Alors tout le monde n'a pas la chance de pouvoir partir seul sur un bateau dans les mers du sud, mais on a tous je pense la possibilité de vivre des aventures, de vivre une aventure. Ça peut être une aventure amoureuse, ça peut être une aventure partir marcher le week-end pour se retrouver. Il n'y a pas besoin de faire des choses extraordinaires pour partir à l'aventure.
- Anne-Françoise
Il y a trois questions qu'on pose en général à la fin de ce podcast. Est-ce qu'il y a un livre que vous avez lu pendant le Vendée Globe ou qui est en lien avec votre histoire que vous voudriez conseiller, mis à part le vôtre évidemment ?
- Fabrice Amedeo
Il y a beaucoup de livres que j'ai lus récemment ou qui m'habitent, mais il y a quand même un livre que j'aime particulièrement. Je peux en dire deux ?
- Anne-Françoise
Bien sûr. Oui,
- Fabrice Amedeo
je peux en dire deux. Il y a un livre que le marin aime particulièrement, c'est La longue route de Bernard Moitessier. Bernard Moitessier raconte qu'il a été le premier tour du monde en course. En 1969, le Golden Globe, c'était vraiment des pionniers qui partaient sur des petits bateaux, disparaissaient derrière la ligne d'horizon et on n'avait plus de nouvelles pendant des semaines. Ils ont fait le tour du monde et lui, il était bien meilleur que les autres. Il a franchi le Cap Horn en tête et quand il est arrivé au niveau de l'Argentine, c'est la remontée de l'Atlantique pour rentrer en Angleterre, ça partait d'Angleterre à cette époque-là, il a choisi de rester dans les mers du Sud et de continuer. Et donc, il a envoyé un message avec un lance-pierre sur un cargo. Parce qu'à l'époque, il n'y avait pas de téléphone satellite pour prévenir la Terre. Moi, si j'avais voulu faire comme lui, j'aurais juste écrit un mail ou envoyé un message. Ça aurait pris quelques instants. Lui, c'était un petit peu plus compliqué. Et donc, le message qui a été reçu à bord du cargo et ensuite transmis au Sunday Times, qui était le journal anglais organisateur de cette course, c'était « Je continue la route pour sauver mon âme » . Et il y a dans ce message, je trouve, quelque chose de magnifique. Sauver son âme, il y a quelque chose de l'ordre de la spiritualité, puis il y a aussi un immense acte de liberté. c'est-à-dire qu'il avait la possibilité de rentrer en Angleterre. quelques semaines plus tard, pour aller récolter les lauriers et la gloire. Et finalement, il a choisi de rester sur l'océan. Il a refait un demi-tour du monde autour de l'Antarctique pour s'arrêter en Polynésie française, où il a vécu assez longtemps. Et sinon, il y a un autre livre qui m'a beaucoup babité pendant des années, Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Sylvain Tesson, il raconte une forme de retraite personnelle, une cabane sur les bords du lac Baïkal. Il se passe plein de choses, en tout cas, il raconte beaucoup de choses qui sont... plus de l'ordre de l'intériorité que de l'aventure en tant que telle, puisqu'il est statique. Déjà, je l'ai lu plusieurs fois, ce livre, tellement je l'ai trouvé magnifique. Et j'ai été très touché par son rapport à la solitude, puisqu'il vit une douleur amoureuse, donc la manière dont il gère toutes ces choses-là en étant seul. Il y a aussi le doute, il boit de l'alcool, etc. Enfin, tout n'est pas rose. Et je me rappelle m'être dit qu'un jour, j'aimerais écrire, moi aussi, une aventure, comme Sylvain Tesson a écrit la sienne. Et donc, je ne pense pas avoir son talent. Mais en tout cas, je pense que j'ai mis autant de sincérité dans ce livre, La Mère de Dieu. C'est important de dire que Mère de Dieu, c'est M-E-R, d'ailleurs. Mais qui a évidemment une ambiguïté que j'assume. Donc, je n'ai pas le talent de Sylvain Tesson, mais je pense que j'ai mis autant de coeur et de... et d'honnêteté dans mon livre « La mère de Dieu » que lui en a mis dans les forêts de Sibérie.
- Anne-Françoise
Est-ce qu'il y a une prière récitée ou inventée qui vous a accompagné ?
- Fabrice Amedeo
Évidemment, le « Je vous salue Marie » m'a accompagné pendant tout le Vendée Globe.
- Anne-Françoise
Et donc si vous étiez devant Dieu aujourd'hui, ou devant la Vierge Marie, ça marche aussi, qu'est-ce que vous lui diriez ?
- Fabrice Amedeo
Je lui dirais ou je leur dirais « Ah oui, tout cela était donc vrai » . Parce que, bien sûr, j'ai rencontré la foi. Mais cette fois, même si j'ai eu la chance de vivre cette expérience très forte dans les mers du Sud, reste sujette au doute, évidemment. C'est une foi, ce n'est pas une certitude. Et donc je reste finalement animé par l'espérance. L'espérance que ce que j'ai ressenti soit vrai. Mais évidemment, je n'ai aucune certitude. Et donc il y a toujours ce doute. Et jusqu'à mon dernier souffle, je serai animé par cette espérance, mais aussi par ce doute. Et donc si je les rencontre, je pense que je leur dirai « Ah donc, tout cela était vrai » .
- Anne-Françoise
Merci beaucoup Fabrice.
- Fabrice Amedeo
Merci à vous.
- Anne-Françoise
Et merci pour votre écoute. Et merci d'être toujours plus nombreux à écouter Un beau jour, à vous abonner, à partager cet épisode sur les réseaux sociaux et à mettre 5 étoiles et des commentaires sur Apple Podcasts et Spotify. Pour découvrir d'autres témoignages de feu, vous pouvez bien sûr écouter les autres épisodes du podcast, mais aussi lire chaque semaine le magazine Famille Chrétienne. Et enfin, n'hésitez pas à découvrir les autres podcasts de Famille Chrétienne, Tous Saints, Maman Prie, Sexo et d'autres encore. Merci pour votre fidélité. Et à lundi dans 15 jours pour un nouvel épisode.