Speaker #1Vous avez sûrement déjà entendu ça. Soit dans le présent, j'ai l'instant. Et peut-être que comme moi, à force de l'entendre, vous avez commencé à vous demander si vous étiez pas en train de rater quelque chose. Comme si tout le monde avait reçu un secret auquel vous n'aviez pas accès. Comme si être dans le présent, c'était un truc de gens qui méditent deux heures par jour en buvant du thé matcha face à une fenêtre qui donne sur une forêt de bambous. Soyons honnêtes, l'instinct présent, c'est devenu un peu une injonction supplémentaire. Après, sois authentique, prends soin de toi, poste tes limites. il faudrait en plus être là, dans l'instant présent, pleinement, tout le temps. Le comble, et ça c'est vraiment un magnifique comble, c'est que si vous commencez à réfléchir à ce que ça veut dire, être dans le présent, eh bien vous n'y êtes déjà plus. Ça c'est probablement une des contradictions les plus savoureuses du développement personnel. Aujourd'hui, dans une place à soi, on va démêler tout ça. Pas pour vous donner une énième technique à appliquer, mais plutôt pour vous proposer quelque chose de beaucoup plus simple, et peut-être de beaucoup plus radical, revenir à vous. Alors, le moment présent, qu'est-ce que c'est ? En fait, c'est assez simple. On pourrait dire que c'est pas le passé, que c'est pas non plus le futur. Si on s'arrêtait là, ce serait absolument simple et évident. Et pourtant, si on s'observe honnêtement dans une journée, combien de minutes sommes-nous vraiment là dans l'instant présent ? On rejoue mentalement la réunion d'hier. On anticipe la conversation difficile de demain. On remine ce qu'on aurait dû dire. On planifie ce qu'on va faire. Et pendant ce temps-là, la vie coule entre nos doigts. Et Cartolet l'a écrit dans Le pouvoir du moment présent. Il explique que la plupart des souffrances humaines viennent de notre incapacité à habiter l'instant. En fait, notre mental, c'est une machine à voyager dans le temps et personne ne nous a appris à en descendre. Ce que j'ai envie de rajouter ici, et ça c'est le fruit de ma propre exploration au travers de la voie du sentir et des enseignements de Louis-Saint-Deças, c'est qu'être dans le présent, ce n'est pas uniquement... quelque chose qui serait à opposer avec le passé et le futur. C'est difficile d'être dans le présent parce que dans le présent, on trimballe avec nous notre image et une image qui a été construite dans le passé. Je vous explique tout ça. Je vous propose une image assez simple pour illustrer ce propos. Vous pensez à une rose. La rose, elle a un parfum. Elle n'a rien à faire pour avoir ce parfum. Il émane juste d'elle naturellement et sans effort. Si la rose, elle avait une conscience, elle ne se rendrait probablement pas compte qu'elle sent aussi bon, parce que ce parfum, tout simplement, il vient d'elle. Nous, on est un peu comme cette rose. On a quelque chose qui émane de nous, naturellement. C'est notre être profond, notre être essentiel, c'est une présence, quelque chose qui n'a rien à prouver. Sauf que nous, on a développé quelque chose que la rose n'a pas, c'est une image de nous-mêmes. Cette image, c'est quoi ? C'est ce que les autres ont projeté sur nous. C'est une superposition de couches, certaines très anciennes, d'autres qui sont beaucoup plus récentes. Très concrètement, c'est ce que nos parents ont dit de nous, en bien, en mal, ou parfois les deux en même temps. C'est ce que l'école a mesuré, noté, évalué, classé. C'est les rôles qu'on nous a assignés aussi, dans notre famille. Et puis il y a la culture, les injonctions silencieuses, mais souvent très puissantes, sur ce qu'une femme ou un homme doit être, sur ce qu'un dirigeant ou une dirigeante doit incarner, sur ce que réussir signifie. Ces messages, en fait, on n'a pas vraiment choisi de les intégrer, mais on les a un peu absorbés. Comme on absorbe la langue de son enfance, on ne s'en rend pas compte. Et tout ça, en fait, c'est sédimenté, couche par couche. Et à un moment, on ne sait plus très bien ce qui vient de nous, ce qui vient des circonstances. Mais, une chose est sûre, c'est qu'on a construit une petite narration personnelle faite de ces images et de ces personnages. C'est ça, en fait, l'image. C'est une représentation de nous-mêmes, une représentation partielle. qui est construite de l'extérieur autant que de l'intérieur, et qu'on finit par habiter comme si c'était toute la maison, alors que finalement, c'est juste le hall d'André. Et c'est là où j'insiste, c'est vraiment, je pense, l'idée principale de cet épisode, c'est que cette image, cette image de soi, elle appartient au passé. Elle s'est construite à partir de ce qui a fonctionné, de ce qui a été valorisé. On a félicité votre rigueur, vous êtes devenu quelqu'un de rigoureux. On a admiré votre combativité, vous êtes devenu une battante. On a été soulagé que vous soyez autonome, vous êtes devenu quelqu'un qui n'a pas besoin des autres. Mais en réalité, il y a autant de moments où vous avez la flemme. où vous avez envie qu'on vous aide, où vous n'avez pas du tout envie de vous battre. L'image, elle, elle ne connaît pas ces moments-là. L'image, elle ne connaît pas la nuance. Elle a même plutôt tendance à les effacer. L'image, elle nous fige dans une version partielle, statique et historique de nous-mêmes. Revenir au présent, donc, c'est remettre de la nuance, et probablement la nuance de l'être. C'est refuser de se résumer à ce passé-là, tout en refusant aussi de se projeter dans un futur imaginé. C'est habiter l'espace entre les deux, finalement. Celui d'ici et maintenant, c'est habiter le réel. Alors pourquoi c'est important de ne pas s'attacher à cette image de soi ? C'est aussi parce qu'elle ne nous appartient pas vraiment, en fait. Elle appartient aux circonstances, elle appartient à notre passé, à la vie qu'on a eue, à la famille qu'on a eue, aux épreuves qu'on a vécues. Mais si on était tombé ailleurs, cette image serait bien différente. Alors quand je parle de ne pas être dans le présent, Je ne parle pas seulement de ruminer hier ou d'anticiper demain. Je parle de quelque chose de beaucoup plus profond. On trimballe notre passé dans chaque instant. On se présente au monde avec cette image construite, et on la défend, on la protège, on la nourrit. Être dans l'instant présent, c'est lâcher cette image. Et être juste, ce qui émane. C'est vertigineux, non ? Quand les pensées prennent toute la place, quand on est pris dans le flot du mental, On devient ce que nos pensées disent de nous. Alors on devient objet. On est objet de notre pensée, de nos jugements, de nos comparaisons. On est objet du regard des autres. On est objet de nos narrations, de nos petits récits personnels. Je suis quelqu'un d'anxieux, je ne suis pas légitime, je suis une imposteur, je suis quelqu'un qui ne sait pas s'arrêter. La liste est interminable. Mais quand on sort de la domination des pensées, pas en les supprimant, je pense que c'est à peu près impossible, mais plutôt en voyant ces pensées, Il y a quelque chose qui change, parce qu'on devient sujet. On voit la situation et on accepte simplement l'expérience de vivre sans s'y dissoudre. La différence, elle est subtile entre objet et sujet, mais elle est quand même assez immense dans le sujet qu'on est en train de traiter. Dans le mental, on défend cette image, l'image de soi. Et défendre son image, si on n'y prend pas garde, ça peut être facilement un travail à plein temps. On va argumenter. Non, mais tu comprends, dans ce contexte, j'avais pas vraiment le choix. On va justifier. Je suis exigeante, oui, mais parce que j'ai des standards élevés. On va comparer aussi. Elle a eu cette opportunité, pas moi, et c'est pour telle ou telle raison. Et on va chercher des preuves qu'on est bien ce qu'on pense être, et qu'on n'est pas ce qu'on craint d'être. Et ça peut être assez épuisant. Quand on sort de la domination du mental, pas en le faisant taire, donc, mais en le voyant, ce centre de gravité, il se déplace, il descend, il s'ancre. Il y a quelque chose qui n'a plus besoin d'être défendu parce qu'en fait, on a décidé de ne plus être réductible à une image. Je vous donne un exemple concret, c'est une situation de coaching. Claire est la directrice générale d'une PME, c'est une femme qui est absolument brillante, elle est reconnue, elle est fatiguée. Quand elle arrive en séance, elle me dit « en fait, je ne sais pas vraiment qui je suis en dehors de mon job » . Donc on travaille ensemble sur ce que j'appelle la ligne de vie. Alors, il n'y a pas que moi qui l'appelle comme ça, mais j'ai un peu revisité ce protocole qui est parfois utilisé par les coachs. On retrace sa vie, on revient aux empreintes émotionnelles des différents moments qu'elle a traversés. On revient au moment fondateur, au récit qu'elle s'est construit aussi sur elle-même au travers de ses expériences. La petite fille qu'on félicitait pour ses résultats, l'adolescente qui avait appris à se rendre un peu indispensable pour la fratrie, et puis la dirigeante qui, aujourd'hui, voit qu'elle réduit sa valeur à sa seule performance. Et puis on zoome sur aujourd'hui, dans l'ici et maintenant. Elle voit le faux self. Cette image assez sophistiquée qu'elle a d'elle-même, bien construite, assez efficace. Et puis en dessous, l'être, son être essentiel, en tension, qui essaie de reprendre son souffle. Je lui propose de revenir aux sensations du corps, à Claire, et de visualiser la suite à partir d'aujourd'hui. Il y a deux possibilités qui s'ouvrent devant elle. Il y a un chemin qu'elle poursuit avec ses images, ses représentations, ses récits. Et puis un chemin où elle est vierge de tout ça. Elle est vierge du bagage mental et des récits. Un chemin où elle peut prendre la tangente. libre de ses narrations, consciente de ses personnages intérieurs, et connectée à ce qui est juste et à ce qui émane d'elle, et de son désir véritable, son désir profond. Et soudain, elle a un peu plus l'impression d'être là, elle n'est pas dans le passé, elle n'est pas encore dans le futur, elle est juste là, connectée à son désir, à ce qui est présent. Et ça, ce n'est pas un état mystique, c'est juste une détente de l'image. Alors, comment on fait ? Parce que je vous entends, tout ça c'est beau, mais concrètement, comment on fait ? La voie d'accès, c'est le corps, toujours. Le corps, il n'a pas de mémoire narrative. Il ne peut pas vous mentir. Il est ici, il est maintenant, il respire maintenant, il sent maintenant, il est lourd ou léger maintenant. C'est ce qu'on appelle l'attention sensitive. Et c'est à la fois la pratique la plus simple et la plus révolutionnaire que je connaisse. Je vous donne trois clés d'entrée concrètes pour accéder à cet espace qui n'attend que vous. La première entrée, c'est la pause sensorielle. Alors là, c'est assez simple, 30 secondes suffisent. N'importe quand dans votre journée, dans un ascenseur, avant une réunion, en attendant que votre café chauffe, vous pouvez vous poser cette question. Qu'est-ce que je sens vraiment là, en ce moment ? Vraiment d'aller... au contact de la sensation, sans la mentaliser, sans la comparer, juste le contact, le contact de vos pieds sur le sol, le poids de vos épaules, la température de l'air, simplement sentir. La deuxième entrée que je vous propose, c'est de voir vos pensées sans en être. Alors si jamais vous méditez et que vous êtes en guerre contre vos pensées, elle est en train de vous dire arrête de penser, arrête de penser, là vous n'êtes déjà plus dans le présent. Vous y êtes quand vous les voyez, ces pensées un peu comme des nuages qui passent. Voyez si cette image vous parle. En tout cas, quand vous sentez que le mental est trop présent, c'est juste de revenir dans le corps. Ça peut être les pieds, ça peut être les mains. Et assez facilement, assez vite, les pensées vont se disperser. Encore une fois, c'est pas faire taire le mental. Si vous écoutez ce podcast, c'est bien parce que vous trouvez ça très difficile et je sais de quoi je parle. Mais c'est en tout cas ne plus laisser le mental et vos pensées vous définir. La troisième clé que je vous donne, c'est de vous lâcher la grappe avec bienveillance. Quand vous reconnaissez une de vos représentations, une image de vous qui est en train de parler, de défendre son image, eh bien c'est simplement de la reconnaître et de vous dire « Ah tiens, je connais cette image de moi, mais ce n'est pas moi » . Et ça, je crois, c'est vraiment faire acte de liberté. Et toujours depuis le corps, toujours depuis le corps, et rassurez-vous, depuis le corps. Vous avez encore accès au mental. Vous ne deviendrez pas quelqu'un d'inconsistant, de perché ou de flottant. Au contraire, vous serez probablement plus ancré, plus clairvoyant, plus présent à ce qui se passe vraiment. Alors résumons. Être dans le présent, ce n'est pas une technique. Ce n'est pas une application de méditation en plus. Ce n'est pas non plus réservé à ceux qui ont le temps. Être dans le moment présent, c'est 1. reconnaître que notre image de nous-mêmes appartient aux circonstances et aux... passé. Elle ne nous résume pas. Et que s'identifier à cette image, c'est mécaniquement se définir au passé. 2. C'est comprendre la différence entre être sujet et voir ses pensées, habiter son corps, et être objet, c'est-à-dire se laisser définir par ses pensées et le regard des autres. 3. C'est revenir par l'attention sensitive au corps. À ce qu'elle a maintenant, être présent quelques secondes suffisent. Et 4. Progressivement, vous allez rencontrer ce qui émane de vous. sans effort et sans artifice. Et quand vous rencontrez sans jugement quelque chose d'assez extraordinaire se produit, vous pouvez enfin rencontrer l'autre sans jugement aussi. Vos collaborateurs, votre boss, vos proches. Et peut-être que c'est ça la présence au sens le plus plein du terme. Je vous laisse avec cette question que je vous invite à porter dans votre journée. Qu'est-ce qui émane de vous aujourd'hui, sans effort ? Je vous dis à très bientôt.