Speaker #0Dring ! Coucou tout le monde, c'est la rentrée ! J'espère que vous avez passé un bon été fait de pâtés de sable, de déjeuner au soleil, de rigolades avec les copines et de discussions politiques enrichissantes. Personnellement, j'ai découvert deux choses cet été. D'abord, excellente nouvelle, le temps n'existe pas. C'est pas moi qui le dit, c'est Einstein. Cet été, je me suis prise de passion pour des podcasts scientifiques sur l'espace-temps qui m'ont fascinée et vraiment apaisée face à une angoisse tenace que j'ai depuis l'enfance. le temps qui passe. Plus besoin de se biler, le temps est une dimension comme une autre, tous les moments existent en même temps, seul mon petit cerveau humain ne détecte que le présent. Youpi ! Si ça vous intéresse, parlons-en. Mais je vous préviens, votre jambe sera tenue comme jamais. Ensuite, je me suis aperçue que j'avais lu non pas une, mais bien deux autobiographies cet été. Sans même m'en rendre compte ! Des formations professionnelles de dingue ! Car ces fois-ci, il ne s'agit pas de stars du petit écran, artistes maudits ou de personnalités célèbres. mais de deux autrices contemporaines ultra talentueuses qu'une fois n'est pas coutume, j'ai envie de recommander. Il s'agit de Kauthar Archi et son livre paru en 2021, Comme nous existons, et d'Adèle Lyon, qui a publié Mon vrai nom est Élisabeth en 2025. J'ai pas envie de mettre dos à dos ces deux livres, car malgré leurs points communs, leur intelligence, la pertinence de leur réflexion sur la société et leur questionnement sur la place de l'héritage, culturel, sociologique, médical ou colonial, ils sont très différents. Comme nous existons est un récit court et incisif, écrit à la première personne, qui traite de l'enfance de Kauthar Archi, chercheuse en sociologie, fille d'immigrés marocains, et des attentes très différentes voire antagonistes de ses parents et d'elle-même pour son avenir. C'est un livre qui parle de racisme et d'exclusion, d'intégration, guillemets avec les doigts, spoiler, les mondes coexistent sans dialoguer, écrit dans une langue fluide et belle, où les failles que crée le colonialisme au sein d'une même famille sont tellement visibles qu'elles se lisent dès les premières lignes, quand l'autrice appelle ses parents « Anya et Mohamed » et non « Maman et Papa » . Un extrait. À peine étais-je assise sur le siège avant de la voiture que j'allumais la radio, peu m'importait la station, et que je poussais le volume à son maximum. Pareil boucan aurait dissuadé n'importe qui d'entamer la moindre conversation. Mais Mohamed, lui, empli d'un enthousiasme matinal, cherchait à me parler. Il me disait « La guerre, la guerre est partout, tu sais. Les forts, ce qu'ils font aux faibles, c'est insupportable. » Le patron, si tu savais tout cet argent qu'il gagne, que nous ne gagnons pas, et ce patron comme il nous insulte, comme il nous exploite, si tu savais. Dès cet instant, je me savais perdre le père et retrouver le travailleur. Mohamed prononçait quelques paroles en français, en arabe, puis finissait par ne plus s'exprimer qu'en arabe. Je sentais alors monter en lui une tristesse, une colère. Il maudissait cette époque, ce pays, au point d'en frapper violemment le volant, d'accélérer de rage. Et ce n'est qu'en me voyant pâlir de peur, que Mohamed ralentissait. C'était pour ça, la radio, pour ça, ce volume extrême, pour que Mohamed soit protégé de ces terribles pensées qui lui venaient à l'esprit chaque fois qu'il prenait l'autoroute et passait à proximité du grand entrepôt de l'entreprise de nettoyage où il travaillait. J'espérais que tout ce bruit finisse par le déconcentrer, qu'il oublie où nous étions, sur le chemin de son travail. Simplement, qu'il oublie le travail. Que je puisse, moi, retrouver le père. Cette image de nous, dans cette voiture, qui roulons sur d'interminables nationales, sans être d'ailleurs certain que ce soit le bon chemin, me poursuit encore. Car j'ai ce doute que, voulant protéger Mohamed de lui-même, j'ai cherché, au vrai, à me protéger aussi. Et c'est un grand regret. Je regrette d'avoir rejeté les révoltes de cet homme pour mieux rejeter cette idée qui m'était, à l'époque, insupportable, l'idée que j'étais la fille d'un travailleur malheureux. Je regrette de nous avoir, ainsi, abandonnés au bord du silence, de ne pas avoir su nous accueillir tels que nous étions, égarés, chacun à notre manière, dans le tumulte ordinaire des vies dominées. Je regrette de ne pas avoir su accueillir sa colère, su accueillir mon impuissance. Je regrette de ne pas avoir accepté qu'il soit l'adulte et moi l'enfant. Accepter que si en tant qu'adulte il pouvait faire des choses pour moi, en tant qu'enfant, moi je ne pouvais rien pour lui. Mon vrai nom est Elisabeth et quant à lui un bouquin dense. un genre de documentaire, une enquête à plusieurs voix agrémentée d'entretiens, de recherches scientifiques, un livre que j'ai lu en quatre jours top chronos. Au départ, une obsession très personnelle d'Adèle Lyon, savoir si elle n'est pas folle ou si elle pourrait le devenir. De là, sa lubie se mue en tentative de comprendre ce qui est arrivé à son arrière-grand-mère, Élisabeth, dite Betsy, dont toute sa famille parle justement comme d'un être dérangé. En grattant derrière les discours de son entourage, en remontant le fil de l'histoire de sa famille, En alliant enquête historique et sociologique sur la psychiatrie en France, Mon vrai nom est Elisabeth est une innovation littéraire d'une intelligence fabuleuse. Dans l'extrait suivant, je vais mêler l'interview qu'elle fait du frère de sa grand-mère, donc un des fils d'Elisabeth, et d'un passage où elle parle du rôle de la génétique dans les maladies mentales. Le fils est né. Je vais être enregistrée. C'est parfait. Mais je n'ai rien à dire. La maladie de ma mère, c'est quelque chose qui a empiré, qui était en puissance et qui a empiré au fur et à mesure des naissances et de la fatigue. C'est certain que ce sont des maladies qui ont tendance à atteindre leur maximum vers l'âge où on a plusieurs enfants. Je crois que c'est absolument vrai. Tu peux regarder ces choses-là, il y a beaucoup de cas dans l'histoire. Pourquoi ? Je ne sais pas si c'est l'âge, les gènes ou... Tu as une cousine qui a eu des problèmes comme ça. Heureusement, les médicaments ont tout résolu. Donc c'est pathologique, puisque les médicaments ont résolu le problème. Est-ce que c'est probable que tu aies ça génétiquement ? Je n'en sais rien. Il faut que je réfléchisse au problème. Moi. Que j'ai ça... Moi ? Le fils aîné. Oui, il faut que j'y réfléchisse. Moi. Silence. Le fils est né. Ce que je veux dire... C'est qu'il y a quelque chose de génétique dans la famille de ma mère qui peut ressortir ici ou là pour des raisons inconnues. Moi. Tu es né en quelle année ? Le fils est né. Je suis né en 1944 à Saint-Germain-en-Laye, de façon normale, de ma mère. Mais j'ai autant effacé que les autres. Des souvenirs d'enfance, je n'en ai pas. Dans notre famille, on ne parle pas beaucoup. Ta grand-mère ne parle pas beaucoup. Je ne parle pas beaucoup. Mon père ne parlait pas beaucoup. On n'est pas des gens qui racontons nos vies. Surtout, ne pas parler de soi. Et ma deuxième sœur, elle refuse de penser à ce sujet. Elle a raison d'ailleurs. Moi. Pourquoi ? Le fils aîné. Parce que c'est un sujet qui lui pèse sur le cœur et il n'y a pas de raison de se faire du mal. Pour elle, c'est très important de ne pas parler. C'est tout à fait normal. Moi. Tu ne trouves pas ça bien de mettre des mots sur les choses parfois ? Le fils aîné. C'est très mal. Moi. Très mal ? Le fils aîné. Oui. Non ? C'est un manque de considération des sentiments des gens. Moi. Comment ça ? Le fils aîné. Qu'est-ce que tu veux faire ? Moi, je n'ai pas l'intention de faire parler quelqu'un contre son gré. Le fils aîné. Voilà, et ben c'est tout. Nous sommes d'accord. Moi. Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de... Le fils aîné. Non. Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a 50 ans. C'est de la mémoire fabriquée. Votre père vous a violé et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposée à mettre fin à ce silence. Totalement opposée. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma. Ça se dit en français trauma... de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'oublie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science, je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon, la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries. Ce qui me frappe le plus est sans doute ceci. La croyance en une cause organique de la maladie mentale qui, tout au long de la psychiatrie, a justifié un contrôle supplémentaire sur les corps des femmes, n'a cessé d'œuvrer chez les enfants de Betsy, qui, 70 ans après les faits, continue à massurer du caractère génétique de la maladie de leur mère. Dans les récits entendus dès l'enfance, la folie apparaît comme une présence, latente mais organiquement localisée, transmise par le sang, et susceptible de se réveiller si certaines circonstances se trouvent fatalement réunies. L'argument de la transmission génétique protège l'idée d'une origine physiologique de la maladie mentale. Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps. Or, ce discours a un avantage certain. Il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter la famille, le milieu, et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupable. Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale, au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau, est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le jeune baladeur responsable de tant de mots. Là où les deux livres se rejoignent à mon goût, c'est à la fois par la famille, qui tente de faire corps tout en taisant les dissensions, les à peu près, les incompréhensions. Ce sont de vastes questions qui m'animent autant que Cahoutararchie et Adélion, raison pour laquelle je me suis passionnée pour ces deux livres. Il y a aussi un autre aspect, constructiviste, sociologique, qui flottent dans les deux livres, et qui permettent d'expliquer les conséquences du colloyalisme chez Cahoutararchie, et les conséquences de la psychiatrie et du sexisme chez Adélion. Bon, c'en est fini de bouquins recommandables. Dans les prochains épisodes, on revient à la formule classique, célébrité francophone qui raconte sa life. Et y'a du lourd, parce qu'en France, on n'a pas de pétrole, mais des idées, ça, on en a. Tâches de naissance et jeux télé, petite taille et cinéma, sportifs et musicos, adultères et politiques, voilà quelques indices sur mes prochaines lectures. que j'espère être aussi intéressante que celle de cet été, mais je ne fais pas trop d'illusions. Bref, bonne rentrée tout le monde, et à bientôt pour le prochain épisode.