Speaker #0Je suis Léa Landman, vous écoutez Zone d'Influence. Ici, je décrypte les stratégies, les rivalités et les choix politiques qui redessinent les équilibres internationaux. Ça veut dire que j'explore les rapports de force derrière les décisions publiques, qui poursuit quel agenda et comment ces agendas entrent en collision. Mon objectif est simple, relier les points pour donner du sens à ce qui paraît désordonné. Le 8 février dernier, le cabinet de sécurité israélien a autorisé des entités civiles israéliennes à opérer en Cisjordanie. dans des zones où, depuis 30 ans, Israël n'exerçait formellement aucune compétence civile. Alors, à première vue, c'est une querelle interne. En réalité, quelque chose qui vient percuter directement la stratégie de Trump au Moyen-Orient et mettre en danger un projet régional, les accords d'Abraham, qui tient déjà à un fil. Pour comprendre pourquoi cette décision change tout, il faut d'abord comprendre la règle du jeu. Depuis 1995, la Cisjordanie est organisée selon un découpage issu des accords d'Oslo. Le territoire est divisé en trois zones. Zone A, c'est les grandes villes palestiniennes comme Ramallah, Naplouz ou Djenin. Le contrôle civil et sécuritaire y est palestinien. La zone B, le contrôle civil est palestinien et la sécurité est conjointe israélo-palestinienne. Et enfin la zone C, environ 60% du territoire. Le contrôle total... civil et sécuritaire y est israélien et c'est là que se trouve la majorité des implantations israéliennes. Au-delà du découpage technique, une règle implicite s'est installée. Israël exerce son contrôle en zone C, mais il n'exerce pas de gestion civile en zone A et B. Cette séparation n'a jamais été parfaite, mais elle constitue depuis 30 ans le minimum politique sur lequel repose tout le reste. La coopération sécuritaire, les discussions diplomatiques et la possibilité pour les États arabes de justifier toute relation avec Israël. Et c'est cette ligne que cette décision du 8 février commence à déplacer. Maintenant, regardez qui porte cette décision. Parce que les porteurs en disent très long sur la stratégie. Le 8 février, ce n'est pas la Knesset qui vote une loi. Ce n'est pas non plus le gouvernement plaigné. La décision, elle est adoptée par le cabinet de sécurité, qui est un forum restreint, dont les délibérations sont classifiées. Et elle est portée conjointement par deux ministres, Bezalel Smotrich, ministre des Finances, et Yisrael Katz, ministre de la Défense. Smotrich, on le connaît. C'est le chef d'un parti religieux nationaliste. Il revendique explicitement l'objectif d'empêcher l'émergence d'un État palestinien. D'ailleurs, en sortant du cabinet ce 8 février, il l'a dit sans ambiguïté, nous continuerons à tuer l'idée d'un État palestinien. Mais Katz, c'est autre chose. Katz, il est membre du Likoud. Il est ministre de la Défense. Et il co-signe cette décision avec Smotrich. Ce n'est pas Smotrich seul qui force la main du gouvernement. C'est une décision portée par le Likoud et par les partis religieux nationalistes ensemble. Autrement dit, Netanyahou a autorisé. Alors concrètement, qu'est-ce que le cabinet a voté ? Le cabinet autorise des entités civiles israéliennes à opérer dans des zones palestiniennes. Où depuis Oslo, Israël n'exerçait formellement aucune compétence civile. Il facilite la vente de terres. à des Israéliens en Cisjordanie. Il ouvre des registres fonciers, qui étaient jusqu'alors classifiés, pour permettre aux acheteurs potentiels d'identifier des propriétaires et de négocier directement avec eux. Il transfère certains pouvoirs municipaux palestiniens, notamment à Hébron, notamment autour de sites religieux juifs, vers l'administration israélienne. Il autorise les autorités israéliennes à démolir des constructions palestiniennes dans les zones A et B. Si elles sont jugées nuisibles, au patrimoine ou à l'environnement. Pris isolément, chaque point peut sembler technique. Mais ensemble, ces mesures introduisent une gestion civile israélienne là où la règle implicite d'Oslo l'excluait. Il ne s'agit pas d'une annexion formelle. Aucune frontière n'est redessinée. Aucune souveraineté n'est proclamée. Mais c'est un glissement administratif. Et ce glissement n'est pas accidentel et il n'est pas nouveau. C'est une stratégie progressive. Non pas à proclamer l'annexion, mais transformer en fait administrativement la réalité sur le terrain. Sur le terrain, la situation est déjà catastrophique. D'un côté, des cellules opérationnelles du Hamas qui multiplient les attaques et essayent de conduire des attentats en Israël. De l'autre, des colons israéliens qui se comportent comme les derniers des Cossacks descendent dans des villages palestiniens, incendies de maisons, appropriations de terrain, attaques de soldats de Tzahal. La violence est vraiment inhérente en Cisjordanie. Et le contrôle devient de plus en plus difficile. Et c'est là que la question se pose. Pourquoi Netanyahou a-t-il autorisé ça maintenant ? Netanyahou sait exactement ce que ça implique. Il dirige une coalition qui dépend du soutien de Smotrich et de Benvir. En parallèle, il a une base qui voudrait voir annexer la Cisjordanie. En plus, son procès pour corruption est en cours. Mais ce n'est pas pour ça qu'il a autorisé cette décision. Netanyahou joue sa partition habituelle. Il laisse les choses se développer, il repousse le choix impossible et il attend le moment de vérité. La décision, elle a été adoptée à quelques jours de sa rencontre avec Trump. Mais Trump, il a été très clair sur le sujet. Il n'y aura pas d'annexion en ce qui le concerne. Il l'a directement dit et il a donné sa parole aux États arabes. Et Netanyahou le sait. Il sait aussi que Smotrich pliera sous la pression américaine quand elle sera trop importante. Smotrich a déjà montré qu'il est prêt à tout pour rester au gouvernement, même quand c'est contraire à son idéologie. On peut donc penser que cette décision sera bloquée au moment où Trump mettra vraiment la pression. Nathania Hou avisera à ce moment-là. Mais il ne faut pas se faire d'illusions parce qu'entre les décisions formelles et la réalité sur le terrain, il y a souvent un écart et sur le terrain les faits accomplis s'accumulent. C'est là aussi qu'intervient la dimension internationale parce que cette décision ne tombe pas dans le vide. Donald Trump poursuit un projet au Moyen-Orient. D'abord la normalisation entre Israël et les États arabes, ensuite la reconstruction de Gaza et enfin, en arrière-plan, la neutralisation du programme nucléaire iranien. Et ces trois dossiers sont liés. Parce que pour que les États arabes puissent justifier une coopération avec Israël devant leur opinion publique, ils doivent pouvoir montrer que la situation en Cisjordanie ne se dégrade pas, en tout cas pas de manière visible. Donc un renforcement du contrôle civil israélien dans des zones palestiniennes, c'est exactement l'inverse de ce qu'ils ont besoin. Ils ne peuvent pas se permettre de couvrir ça. Et ça vaut même, et peut-être surtout, pour les États qui sont fondamentalement dans le camp israélien, les Alliés, les Émirats Arabes Unis et le Maroc. Une décision comme celle du 8 février les place en fait en position intenable devant leur propre société. L'Arabie Saoudite, elle, justifie publiquement son refus de normalisation. Erdogan, lui, se pose en défenseur de la cause palestinienne, avec un écho réel auprès des opinions arabes. Donc cette décision du cabinet israélien, En fait, elle donne à tous ceux qui veulent bloquer la dynamique de Trump exactement ce dont ils avaient besoin. Mais il y a plus. Un bloc s'est formé ces derniers mois. La Turquie, l'Arabie Saoudite, l'Égypte, le Qatar. Et leur objectif est comment ? Contrebalancer le poids d'Israël dans la région, mais aussi à Washington. Et plus précisément, empêcher une frappe américaine contre l'Iran, parce qu'ils ont peur des conséquences régionales. Ce sont tous des alliés de Washington. Et ils ont tous des relations avec Téhéran. Autrement dit, ils ont tous quelque chose que Trump veut. La décision du 8 février vient de leur donner un argument supplémentaire, pour peser en fait sur toute décision concernant l'Iran. Et Trump se retrouve un peu coincé en fait entre son allié israélien et les partenaires arabes dont il a besoin pour Gaza, pour la Syrie, pour l'Irak et dont il est proche. Ce n'est pas une réaction diplomatique, c'est mécanique. Une décision de politique interne israélienne devient un levier dans une négociation régionale beaucoup plus large. A cette question s'ajoute un facteur aggravant que personne, franchement, ne peut résoudre à court terme. L'autorité palestinienne traverse une crise profonde de légitimité, ça on sait. Mahmoud Abbas est au pouvoir depuis 2500 réélections, on le sait. Les sondages récents montrent un soutien majoritaire au Hamas dans des élections hypothétiques. Dans certaines zones comme Jenin ou Naplouz, l'autorité palestinienne peine à exercer un contrôle effectif et certains analystes en tirent une conclusion radicale. L'autorité palestinienne est déjà tellement discréditée qu'elle ne peut pas être sauvée et il faut reconstruire autre chose. Et ce débat est légitime. Mais il passe à côté de la question immédiate. Qu'est-ce qui se passe dans le vide, dans ce vide, si l'autorité palestinienne s'effondre ? Et la réponse est Hamas, qui est déjà implanté, on l'a dit. Et l'Iran qui finance, qui arme, qui structure avec un objectif évidemment simple, c'est de maintenir la pression sur Israël en Cisjordanie. Djenin est devenue une zone où l'autorité palestinienne ne pénètre presque plus. Naplouse, Toul Karem, avec des cellules immenses du Hamas qui opèrent en quantité croissante. Et le paradoxe, c'est que la coopération sécuritaire entre Israël et l'autorité palestinienne fonctionne encore. Les renseignements sont partagés, il y a des arrestations coordonnées, des actions contre des cellules du Hamas, parce que n'oublions pas que le Hamas et le Fatah sont des ennemis jurés. Plusieurs centaines d'anciens généraux et officiers supérieurs israéliens ont signé une lettre ouverte à Netanyahou. Détruire l'autorité palestinienne, c'est se priver d'un bouclier sécuritaire que rien ne peut remplacer pour le moment. Et en vidant les zones A et B de leur substance politique, Israël accélère l'effondrement de la seule structure qui coopère encore avec ses forces de sécurité. C'est peut-être voulu, mais dans le vide qui suit, ce n'est pas des partenaires propets qui s'installent, c'est le Hamas qui recrute. Revenons à la question centrale. Pourquoi maintenant et à quel prix ? On peut résumer la situation par un triangle. Smotrich poursuit un agenda territorial et idéologique en Cisjordanie. C'est sa fenêtre, son moment, son idéologie et il la saisit. Netanyahou poursuit un objectif stratégique centré sur l'Iran. C'est sa priorité depuis 20 ans. C'est pour ça qu'il a besoin de Trump. Pas pour la Cisjordanie, pas même pour Gaza. Mais pour neutraliser le programme nucléaire iranien. L'administration américaine cherche un équilibre régional autour de Gaza et de la normalisation. C'est son deal, son moment historique, son héritage au Moyen-Orient. La décision du 8 février s'inscrit en fait dans la logique du premier Raja Da. Mais elle complique le second et elle fragilise le troisième. Avant cet octobre, une architecture régionale inédite était en train de prendre forme. Une coalition implicite entre Israël et les États arabes sunnites. dont le ciment était la menace iranienne commune. C'est le projet de Netanyahou depuis 20 ans. Stopper l'Iran, non pas seul, mais avec les États arabes à ses côtés, dans un ordre régional où Israël serait enfin intégré. La normalisation saoudienne en était le couronnement. Bon, le 7 octobre a fracturé cette dynamique, mais la décision du cabinet vient d'en rendre la reconstruction encore plus difficile. Les gains immédiats sont politiques et idéologiques. Les coûts sont diplomatiques, régionaux et stratégiques. La Cisjordanie n'a pas été annexée depuis 1967, pas parce qu'Israël en était incapable, mais parce que le coût a toujours été jugé trop élevé. La base de Netanyahou suivra sur ce sujet, à condition qu'il lui donne satisfaction sur l'Iran. L'annexion formelle n'est pas une urgence électorale. C'est une idéologie et les idéologies peuvent attendre. Smotrich a peut-être gagné une bataille tactique, mais il vient de compliquer la guerre de Netanyahou. et de compromettre peut-être le projet d'une carrière. Parce qu'au fond, l'avenir de Gaza, de la Cisjordanie et de l'Iran n'est plus vraiment entre les mains d'Israël, il est entre les mains de Trump. Israël garde la main sur les questions de sécurité et de défense pure. Les lignes rouges, les lignes jaunes, l'antiterrorisme en Cisjordanie, les frappes si nécessaire, mais surtout le reste. L'architecture régionale, la normalisation, la reconstruction de Gaza, la gestion diplomatique de l'Iran ou de la Syrie, c'est Trump qui décide. Et Trump a d'autres pressions que la sécurité d'Israël. Il a les États arabes, il a son projet pour Gaza, il a son héritage au Moyen-Orient. C'est ça le vrai basculement. À la semaine prochaine sur Zone d'influence.