Speaker #0Le 7 octobre n'a pas été un choc isolé. Il a déclenché une cascade d'événements, un effet domino, qui a progressivement modifié les équilibres régionaux. Tout commence avec l'attaque du Hamas. Elle ouvre la séquence. Le Hezbollah réagit, conformément à sa fonction dans l'axe iranien, c'est-à-dire pression contrôlée, dissuasion graduée. Mais cette fois, la mécanique ne produit pas les effets attendus. En l'espace d'un an, Israël s'attaque méthodiquement à la capacité politique du Hezbollah et l'affaiblit fortement sur le plan militaire. Et là, le coup devient... difficilement soutenable. Le Hezbollah se replie, il réduit sa présence en Syrie pour se recentrer sur le Liban. Et ce retrait crée une brèche. En Syrie, Ahmed El-Shara exploite cette fenêtre. Et privée de son principal soutien opérationnel, le régime syrien s'effondre. Cette chute, elle modifie profondément l'équation stratégique régionale. Elle ouvre en fait un corridor aérien jusqu'à l'Iran qu'Israël peut ensuite exploiter. Autrement dit, ce qui s'est joué depuis le 7 octobre ne relève pas d'une succession... De crise indépendante. Il s'agit d'une chaîne d'effets où chaque séquence fragilise la suivante. Et au bout de cette chaîne, c'est la position régionale de l'Iran qui se trouve modifiée. L'axe qu'il avait patiemment construit ne structure plus la région de la même manière. Pendant près de 20 ans, une partie de l'équilibre régional reposait sur ce que l'Iran appelle l'axe de résistance. C'est un système fondé sur des proxys, armés, un financement massif. Une pression indirecte permanente et surtout une capacité à peser sans apparaître en première ligne. Ce système n'a jamais été stabilisateur, au contraire il a souvent même contribué au chaos régional. Mais il avait l'avantage d'être lisible et relativement prévisible dans sa logique. Donc aujourd'hui il ne fonctionne plus de la même façon. Alors soyons clairs, l'Iran n'a pas disparu, c'est toujours une puissance régionale. Il reste un acteur capable de nuisances et de dissuasions, sans parler du nucléaire. Mais le modèle sur lequel reposait sa puissance régionale ne produit plus les mêmes effets. L'Axe ne disparaît pas, mais il passe d'une logique de projection offensive à une logique de survie et d'adaptation. Donc les proxys existent toujours, mais leur capacité de coordination régionale est réduite. Ils sont plus exposés, plus contraints, beaucoup moins libres dans l'usage de la force. La Syrie, qui servait de hub logistique et politique, ne joue plus le même rôle. La continuité territoriale qui permettait à l'Iran de projeter sa puissance jusqu'à la Méditerranée est désormais fragmentée. Et surtout, l'Iran est absorbé par une crise interne profonde, sociale, économique, politique, qui mobilise la majorité de ses ressources. L'Iran est au mode survie. Résultat, le rôle régional de l'Iran a évolué. Non pas parce qu'il aurait choisi de se retirer, c'est évidemment pas un choix, mais parce que l'architecture même de sa stratégie est aujourd'hui fragilisée. A partir de là, une question se pose. Que se passe-t-il quand un système de déstabilisation cesse de fonctionner ? Et là... La réponse, elle est rarement rassurante. Ce type de rupture ne crée pas de l'ordre, il crée un vide fonctionnel. Moins de coordination, moins de capacité à imposer un tempo régional et moins de contrôle en direct sur plusieurs théâtres à la fois. Et en géopolitique, ces vides sont rarement durables. Ils attirent des acteurs capables d'agir rapidement, avec peu de contraintes internes et une forte tolérance aux risques. Et c'est dans ce contexte qu'il faut situer la montée en puissance de la Turquie. Pour comprendre ce qui se joue, Il faut d'abord regarder comment la Turquie agit et en quoi son approche diffère profondément de celle de l'Iran. Là où l'Iran privilégiait l'action indirecte et la dénégation, la Turquie assume une présence étatique visible. Base militaire, force régulière, accord de défense publique. Ce choix, il est plus coûteux, il expose davantage Ankara. Mais il présente un avantage important, la lisibilité, la vraie. La montée en puissance turque ne repose pas sur une improvisation opportuniste, ça fait 20 ans que ça dure. Elle s'appuie sur deux leviers opérationnels adossés à une doctrine stratégique claire. Premier levier, la présence militaire et tactique assumée. Contrairement à l'Iran, la Turquie délègue peu l'essentiel de sa puissance. Elle s'installe, ça lui permet de s'ancrer durablement en Somalie, en Libye et désormais en Syrie. Non pas comme un acteur clandestin, mais comme un acteur installé sur le terrain. Deuxième levier, la projection technologique, notamment via la diplomatie du drone. pas seulement des équipements. Elle exporte des capacités opérationnelles complètes. Formation, maintenance, renseignements, doctrine d'emploi. Alors ce levier permet d'exercer une influence à distance, de créer des dépendances sécuritaires mais sans occupation directe et avec une exposition politique limitée. Derrière ces deux leviers, il y a une doctrine, la patrie bleue. Et ce n'est pas un outil, c'est vraiment une grille de lecture, une lecture géographique du pouvoir. Elle considère que les corridors, les routes maritimes, et les espaces de circulation comptent autant que les territoires eux-mêmes. C'est cette doctrine qui relie la Méditerranée orientale, la mer Noire, la Libye... la corne de l'Afrique et désormais le Moyen-Orient via la Syrie et Gaza. Un néo-ottomanisme assumé, non pas nostalgique, mais fonctionnel, pragmatique, pensé en termes d'accès et de profondeur stratégique. Cette stratégie a aussi perturbé les équilibres européens. En Méditerranée orientale, Ankara a testé les lignes rouges européennes. Face à la Grèce, à Chypre, mais aussi face à la France, la Turquie a assumé une politique de fait accompli. Déploiement naval, contestation des zones économiques exclusives, Démonstration de force ? Ces épisodes, ce ne sont pas de simples incidents diplomatiques. Ils traduisent une lecture turque précise. D'abord, les intérêts turcs, une Europe divisée, lente à décider et réticente à l'escalade. Pour la France, cette situation est particulièrement délicate. Parce qu'elle concerne la Méditerranée. Mais aussi parce qu'elle touche au rôle français comme acteur de sécurité régionale. En Libye, au Levant et en Méditerranée orientale, Paris et Ankara se sont retrouvés parfois en compétition directe. mais sans mécanisme clair de désescalade et sans réponse européenne unifiée. Une précision reste nécessaire quand même. Erdogan, ce n'est pas un allié. C'est un dirigeant autoritaire, islamiste et profondément transactionnel. Sa stratégie n'est ni improvisée ni émotionnelle. Elle repose sur une logique d'autonomie stratégique. Ça éclaire aussi la relation avec Donald Trump. Trump, il n'a pas besoin d'alliés fiables. Il privilégie des acteurs capables de gérer une partie du problème. rapidement et sans cas de multilatéral lourd. En Syrie, là où Washington refuse un engagement durable, la Turquie assume une présence que les États-Unis ne souhaitent plus porter. Donc sur la Syrie, l'émigration, la mer Noire ou certains théâtres africains, Ankara s'est rendue indispensable. Alors revenons à la question de départ. Est-ce que la Turquie remplace l'Iran au Moyen-Orient ? Eh bien, la réponse dépend de ce qu'on entend par remplacer. Sur le plan fonctionnel, oui. La Turquie est devenue ce que l'Iran était, une puissance régionale expansionniste, présente sur plusieurs théâtres, capable d'intervenir, de peser, de se rendre incontournable. L'Iran est en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, même si très affaibli. La Turquie est en Somalie, en Libye, en Syrie, en Méditerranée orientale, à Gaza. Sur le plan de la présence géographique, la Turquie a pris le relais. Sur le plan stratégique, non. L'Iran proposait un axe idéologique, une coalition structurée autour de ce qu'elle appelait la résistance. Un projet, même des stabilisateurs. La Turquie, c'est pas ce qu'elle propose. Pas d'idéologie régionale, pas de coalition stable, pas de projet d'ordre. Alors ça ne signifie pas que la Turquie agit hors de tout registre idéologique. Ankara soutient prioritairement des acteurs sunnites, lorsqu'ils servent ses intérêts en Syrie, en Libye, en Irak, ailleurs. Mais ce soutien reste instrumental. Il n'est jamais structurant comme l'était l'Axe chiite iranien. Ce que fait Ankara, c'est différent. Elle ne réorganise pas la région, elle s'y installe. Elle occupe des espaces, s'écure des accès et se rend incontournable, théâtre par théâtre. Alors, ce n'est pas vraiment un remplacement identique, c'est un changement de grammaire du pouvoir. Le Moyen-Orient qui émerge après le 7 octobre, il est dominé par une puissance capable d'agir seule, sans promettre d'ordre alternatif, pour le moment. Et dans cet espace, la Turquie ne devient pas l'héritière idéologique de l'Iran, elle devient la puissance expansionniste de fait. L'acteur avec lequel il faut compter, même quand on ne le choisit pas. Et c'est ça une des transformations les plus significatives de la région après le 7 octobre. Vous avez écouté Zone d'influence. On se retrouve la semaine prochaine.