Speaker #0Pendant des années, la direction semblait claire. Ben Salman modernisa l'Arabie saoudite avec sa vision de 2030, mais homme, the line, ouverture économique et sociale, rapprochement avec l'Occident, soutien aux accords d'Abraham. La trajectoire était lisible. Normalisation avec Israël, intégration régionale, transformation du royaume. C'est aussi qu'à Chaudi, la guerre au Yémen, l'audace brutale. Mais le cas restait clair. Sauf que, début 2026, on voit aussi autre chose. Une recalibration plus large. Neom est drastiquement réduit. The Line, qui devait révolutionner l'urbanisme, est raboté. Les Jeux d'hiver asiatiques de 2029, annulés. Vision 2030 est recalibrée. Exit les grands projets spectaculaires, place à l'IA, au data center, au minage. Et au même moment, sur le plan régional, les signaux deviennent contradictoires. Fin décembre 2025, l'Arabie saoudite frappe des forces soutenues par les Émirats arabes unis au Yémen. Je insiste en privé qu'il n'y a pas de rupture. Des médias saoudiens tiennent une rhétorique franchement antisémite contre Israël, pendant que des responsables rassurent discrètement des leaders juifs à Washington. Rien n'a changé, les canots existent, pas d'intuitude. Alors qu'est-ce qu'on regarde exactement ? L'Arabie saoudite perd le Nord ? Elle change de stratégie ? Ou bien, est-ce que Ben Salman parle simplement à deux voix pour garder ses options ouvertes ? Vu de l'extérieur, tout ça ressemble à de la confusion, des signaux contradictoires d'un royaume qui ne sait plus où il va. Mais vu de l'Arabie saoudite, c'est précisément l'inverse. C'est un système de flexibilité maximale. Pour comprendre ce système, il faut d'abord saisir ce qui a changé, pourquoi cette trajectoire a été déviée. C'est vrai que le 7 octobre et la guerre à Gaza ont ralenti cette dynamique. Mais la vraie rupture n'est pas venue de là, en tout cas pas directement. Elle est venue de l'attaque israélienne en plein cœur de la capitale qatarile d'Oha en septembre 2025, quand Israël a tenté d'éliminer des responsables du Hamas. Pour les capitales du Golfe, même si l'attaque a échoué, ce moment a été un énorme électrochoc. Parce que le Qatar, ce n'est pas l'Iran. C'est un pays du Golfe, un membre du GCC, un allié majeur des États-Unis, négociateur dans la guerre entre Israël et le Hamas. Donc si Israël peut frapper là sans conséquence, aucune capitale de la région n'était vraiment à l'abri. Cette attaque a fissuré une règle tacite, celle de la sanctuarisation de certains espaces diplomatiques. Après la frappe au Qatar, s'éloigner de la normalisation est devenu non seulement plus facile politiquement, la rue arabe était devenue massivement anti-israélienne, mais aussi plus prudent stratégiquement, tout simplement. Parce que pourquoi se précipiter ? Pourquoi s'exposer publiquement à une alliance avec un État qui peut frapper n'importe où, n'importe qui ? Et puis quand Trump arrive au pouvoir ? L'Arabie Saoudite obtient de Washington l'accord de défense qu'elle voulait, sans avoir à normaliser avec Israël. C'est Trump, l'architecte des accords d'Abraham, qui accepte de découpler en fait ces accords de la normalisation. Un signal que même les États-Unis ne misent plus tout sur ses cartes. Résultat, l'Arabie Saoudite n'est plus pressée. Pour comprendre ce que fait vraiment l'Arabie Saoudite, il faut regarder trois dimensions en même temps. La première, le vital. La cohésion sociale, la sécurité du territoire et des infrastructures énergétiques, des routes maritimes et tout ce qui rend possible en fait Vision 2030. Et ça, ce n'est pas une option idéologique, c'est la boussole de tout le reste. Deuxième dimension, le stratégique. La relation avec les États-Unis qui reste le pilier. La dissuasion face à l'Iran qui reste la menace principale. La gestion du risque régional mais sans jamais se retrouver enfermé dans une seule dépendance. Dernière dimension, enfin, le narratif. Ce qui peut être dit publiquement, ce qui doit rester implicite, ce qui peut être suggéré sans jamais être proclamé. Pour l'Arabie saoudite, le leadership du monde arabe et musulman, ce n'est pas symbolique. C'est un levier de puissance réel. Donc s'afficher publiquement aux côtés d'Israël pendant que Gaza est détruit, c'est perdre cette légitimité et avec elle une partie d'influence régionale. Parce que la rue saoudienne ne vote peut-être pas, mais elle conditionne fortement la marge de manœuvre du régime. En privé, Et Ben Salman peut dire à Anthony Blinken, ancien secrétaire d'État du président Biden, qu'il ne se soucie pas de la question palestinienne. Mais sa rue, oui. Donc publiquement, il ne peut pas se le permettre. Et c'est exactement cette tension entre ce que Ben Salman pense et ce que le Royaume peut afficher qui explique toute la stratégie actuelle. Parce qu'afficher une alliance trop visible avec Israël, c'est fragiliser d'un côté le contrat social interne et de l'autre son positionnement régional. Donc sur le terrain. L'Arabie saoudite coopère déjà étroitement avec les États-Unis sur la défense antimissile, le partage de renseignements, la sécurité maritime. Cette intégration militaire existe, elle fonctionne. et parfois en coordination en direct avec Israël. Mais afficher publiquement cette architecture régionale de sécurité, ce n'est pas neutre. Ça affiche une posture, ça réduit la marge de manœuvre et surtout ça crée des coûts symboliques et politiques. Donc ces trois dimensions ne sont pas en conflit, mais elles ne sont pas parfaitement synchronisées non plus. Et ce décalage y est volontaire. Donc sur le plan opérationnel, l'Arabie saoudite est déjà profondément intégrée à l'architecture régionale de défense. construite autour des États-Unis. Elle participe à des exercices conjoints sur la défense aérienne et antimissiles. Ses systèmes sont interopérables avec ceux des Américains et d'autres. Elle fait partie de mécanismes de partage d'alerte face aux menaces iraniennes. En mer Rouge, dans le Golfe, cette intégration militaire existe. Elle fonctionne au quotidien. Le cadre américain permet en fait à l'Arabie saoudite de coopérer militairement, donc de se protéger, sans formaliser une alliance politique. Les informations circulent, les alertes arrivent, les systèmes sont connectés. Chacun peut dire qu'il coopère avec Washington, même lorsque cette coopération implique dans l'effet Israël. Mais sans exposition publique directe. Lors de l'affrontement des 12 jours d'ailleurs entre Israël et l'Iran, cette architecture a prouvé son efficacité. Les missiles iraniens ont été interceptés, les systèmes saoudiens étaient coordonnés avec ceux des États-Unis et d'Israël. Mais l'Arabie saoudite n'a jamais eu à le dire publiquement. Elle parlait de défense du territoire, de son territoire. Pour elle, c'est exactement l'équilibre recherché. Une intégration réelle, opérationnelle, mais avec une visibilité politique minimale. C'est là que la frappe au Yémen dont on a parlé au début prend tout son sens. Les Émirats, eux, ont fait le choix inverse. Celui de la visibilité, de la projection, d'une narration assumée, normalisation avec Israël, discours clair, position affichée. Sauf que cette trajectoire a produit un éloignement stratégique avec l'Arabie saoudite. Et les Émirats en paient le prix. Ils sont traités de traite dans une partie du monde arabe, une grande partie du monde arabe. Et au Yémen, cet éloignement a cessé d'être abstrait. Parce que quand des forces soutenues par les Émirats ont commencé à menacer la frontière sud-saoudienne, la réponse a été militaire. Et ce moment révèle quelque chose d'essentiel. Derrière la prudence verbale et les sourires diplomatiques, l'Arabie saoudite ne transige pas. quand ces lignes rouges sont touchées. Et elle dit autre chose. Elle dit que la hiérarchie régionale existe. Et avec ça aussi, elle ne négocie pas. Alors la flexibilité au niveau national, c'est bien. Mais cette flexibilité saoudienne a un impact direct sur l'équilibre régional. Prenons la question qui se posait à travers la reconstruction de Gaza. Elle était claire. Quelles forces vont définir le futur proche de la région ? Le camp des soutiens islamistes, Qatar et Turquie ? Ou le camp de la réforme et du développement ? Arabie Saoudite, Égypte, Émirat. Les accords d'Abraham donnaient un cadre de développement régional, un signal qu'on allait vers une direction différente, de résolution de problèmes, de post-conflit. Si l'intention du Hamas en enclenchant l'attaque du 7 octobre était également de bloquer la normalisation entre Israël et l'Arabie Saoudite, on peut dire que pour le moment, mission accomplie. Sauf que laisser le Hamas, la Turquie ou le Qatar consolider cette victoire, c'est pas possible. pas du tout dans l'intérêt saoudien. Tout ce jeu d'équilibrisme, la double voie, la flexibilité calculée, c'est pour garder le maximum d'options ouvertes, y compris la normalisation avec Israël, qui, à mon sens, reste le seul chemin vers une vraie stabilité régionale. Au fond, l'Arabie saoudite n'est ni en train de choisir un camp, ni en train d'hésiter. Elle maximise sa marge de manœuvre, sécurise l'essentiel, garde le contrôle du rythme et parle quand ça sert ses intérêts. Sur le plan militaire, la trajectoire est claire. Sur le plan politique, la question reste ouverte. Quand, comment et à quel prix dire publiquement ce que tout le monde sait déjà ? En attendant, l'Arabie saoudite continue d'avancer ainsi, par les dates, par les systèmes, par les équilibres, et en laissant surtout aux autres le soin de remplir les silences. Parce que pour une puissance moyenne comme l'Arabie saoudite, dans un environnement hyper instable, ce n'est pas de l'indécision, c'est de la stratégie, presque de la survie.