Speaker #0Les événements internationaux s'enchaînent à toute vitesse. On commande beaucoup, on réagit vite, mais rien n'est simple. Les décisions politiques s'inscrivent dans des rapports de force, sous l'influence d'intérêts internes et de contraintes externes. Avec vous, je cherche à comprendre ce qui se joue derrière, à donner du sens à ces choix, à ces tensions, à ces enchaînements. Je suis Léa Landman, et vous écoutez Zone d'Influence. Le Hamas a annoncé cette semaine qu'il dissout son gouvernement à Gaza. Certains, trop nombreux d'ailleurs, ont pris cette annonce au pied de la lettre. et ont titré que c'était la fin du Hamas, le début d'une nouvelle ère. Ils n'ont pas poussé plus loin. Pour moi, c'est surtout une bonne excuse pour poser la question qui s'impose. Est-ce que tous ces gens prennent leur désir pour la réalité, et le Hamas a effectivement passé la main, ou est-ce qu'on est en train de regarder le mauvais indicateur ? Début juillet, le Hamas dissout le comité qui gère l'administration civile de Gaza depuis sa prise de pouvoir en 2007. Son responsable démissionne. Mais avant, il faut comprendre... comment ce pouvoir était organisé. Le Hamas gouvernait Gaza à travers une structure civile, une sorte de conseil des ministres, chargé des services publics, de la santé, de l'éducation et séparé de sa branche armée, qui reste sous un commandement propre. Le comité qu'on dissout cette semaine, c'est la partie civile, évidemment, pas la partie armée. Le Hamas dit être prêt à transférer cette administration civile au comité de technocrates palestiniens qui a été créé en janvier dans le cadre du plan Trump. Et son rôle est de reprendre les services publics et la sécurité du quotidien. Rien sur les armes. Le communiqué du Hamas ne parle pas de désarmement, mais le Hamas transfère la gouvernance civile. Les armes restent chez lui. Et surtout, les fonctionnaires restent en poste. Près de 40 000 employés, enseignants, médecins, policiers municipaux, agents administratifs, continuent leur travail exactement comme avant, en attendant que le comité entre à Gaza. Le Hamas parle d'eux comme d'employés de l'État, prêts à travailler sous l'autorité de ce comité, mais parmi eux, il y a aussi... près de 10 000 policiers liés au Hamas, que le mouvement cherche à faire absorber directement dans la nouvelle force de sécurité du comité. Et rien dans les critères de recrutement annoncés n'exclut explicitement les membres du Hamas. Le comité de technocrates, il est dirigé par Ali Ausha. C'est un ingénieur civil qui est présenté comme un pur technocrate d'ailleurs. Il a un vrai passé institutionnel. C'était l'ancien sous-secrétaire au ministère du Transport et adjoint au ministère du Plan et de la Coopération internationale sous l'autorité palestinienne à Ramallah. Une famille proche du Fatah, mais lui-même s'est toujours tenu à l'écart de la politique partisane. Les membres de ce comité, Ausha compris, ont été choisis par consensus entre toutes les factions palestiniennes, Hamas inclus, avant d'être validés par Israël. Depuis janvier, Israël bloque leur entrée à Gaza, sans jamais donner de raison officielle claire, à part le fait qu'Israël conditionne toute reconstruction au désarmement du Hamas. Le comité, supervisé par un Board of Peace, où siègent des figures très proches d'Israël, reste coincé au Caire. Un habitant de Gaza l'a très bien dit, Ausha a peut-être la clé de la voiture, mais c'est une voiture Hamas. Le comité n'a aucune force de sécurité à lui. S'il entre un jour à Gaza, il dépendra des structures déjà en place. Et ces structures, aujourd'hui, restent largement tenues par le Hamas. Alors pourquoi maintenant ? Depuis le cessez-le-feu, tout est bloqué, il faut le dire. Israël contrôlait 53% du territoire au moment de l'accord, aujourd'hui c'est environ 60%, et Benyamin Netanyahou a ordonné à l'armée de pousser jusqu'à 70%. Les technocrates n'entrent pas, la reconstruction n'avance pas ou pratiquement pas et le Hamas refuse tout désarmement tant qu'Israël ne se retire pas et vice-versa. La phase 2 de l'accord, celle qui devait organiser le désarmement et la reconstruction, n'a jamais vraiment démarré. En mai, dans son rapport à l'ONU, l'émissaire du Board of Peace a désigné le Hamas comme le principal obstacle. Le Hamas, de son côté, accuse Israël de ne pas avoir tenu ses propres engagements de la phase 1 déjà. Il y a deux semaines, le Board of Peace s'est réuni à Chypre et a avancé sur un projet très spécifique, qui a été présenté en janvier par Jared Kushner lui-même, donc le gendre de Trump, son émissaire au Moyen-Orient. Plus de 100 000 logements permanents, 200 écoles, 75 centres médicaux construits sur les ruines de Rafah. Sur le papier, un vrai projet de reconstruction, soutenu par le Board of Peace, donc soutenu à l'international, mais conditionné à un désarmement complet du Hamas au préalable. Le problème, c'est ce qui se passe en attendant. Parce que sur le terrain, l'armée israélienne prépare une zone bien plus réduite, pensée pour quelques dizaines de milliers de personnes seulement. pendant que le reste de Gaza reste en ruine. Le Hamas sort son annonce à ce moment, parce qu'il a besoin de reprendre l'initiative, parce qu'il a besoin de montrer que lui veut faire avancer les choses. Et s'il ne bouge pas, le risque est simple, c'est que Trump valide le scénario israélien d'une administration réduite dans une enclave encore plus petite. En ce qui concerne le Hamas et ce qu'il essaye d'obtenir, il y a trois choses à distinguer. Le Hamas accepte de quitter l'administration civile de Gaza, ça, c'est réel. Le Hamas refuse de déposer les armes, ça aussi c'est réel et ça reste sa ligne rouge absolue. Et entre les deux, sa stratégie est de transférer le poids politique de la gouvernance à quelqu'un d'autre. tout en gardant le monopole de la force. Alors, le modèle, il n'est pas nouveau. Le ministre israélien des Affaires étrangères l'a dit assez directement. Il a parlé du modèle Hezbollah. Donc, une administration civile pour les poubelles et les écoles. Le Hamas garde les décisions qui comptent. Qui porte une arme ? Qui contrôle les tunnels ? Qui décide d'une trêve ou d'une reprise des hostilités ? Gouverner Gaza aujourd'hui, c'est porter le poids d'une population à bout de souffle, sans salaire garanti, sans reconstruction, sans avenir clair. Et le Hamas en débarrasse. Ce qu'il garde, en revanche, c'est un système de taxation qui prélève jusqu'à 30% sur la revente au marché noir de l'aide humanitaire détournée, des taxes imposées aux importateurs autorisés par Israël, un appareil de renseignement interne qui identifie et élimine les opposants, et évidemment tout son système de répression. Mais il y a deux caricatures à écarter. La première, le Hamas s'effondre. Ça, c'est faux. Des habitants de Gaza décrivent un Hamas moins visible dans la rue, certes. Les hommes armés patrouillent la nuit. en civil pour échapper aux frappes israéliennes, mais toujours capable d'arrêter, d'interroger, d'exécuter ceux qui le contestent. Et la deuxième, c'est que rien n'a changé. Ça aussi, c'est faux. Le Hamas ne peut plus gouverner Gaza comme en 2023. Donc, il change de stratégie. En tant que gouvernement civil, le Hamas est effectivement très affaibli. En tant qu'appareil sécuritaire, il reste actif, simplement plus discret. Et en tant que force militaire stratégique, il est tellement diminué, mais il n'est pas neutralisé. Et son but aujourd'hui est de pouvoir... reconstruire sa force militaire. Donc le Hamas, il n'est pas mort. Il abandonne la gestion civile de Gaza et garde le contrôle des armes. Il y a une lecture plus radicale que je voudrais vous donner. C'est un texte publié par Foreign Affairs, qui est un des magazines de relations internationales les plus importants au monde. Et il soutient que le Hamas est cassé, au-delà de sa capacité de reconstruction. Deux ans et demi, presque trois ans de guerre, ont éliminé quasiment toute la chaîne de commandement historique. Le soutien populaire s'effondre. En 2023, une majorité de Gazaouis voyait la lutte armée comme la meilleure voie vers un État. D'ailleurs, on l'a vu avec le soutien au massacre du 7 octobre. Et aujourd'hui, cette proportion a chuté d'un tiers. Il n'empêche, si des élections avaient lieu dans l'enclave aujourd'hui, le Hamas a de grandes chances d'être réélu. Les derniers sondages palestiniens le donnent à 44%, loin devant le Fatah à 30%. Maintenant, selon ce texte, ce qui maintient l'image d'un Hamas puissant sert à... avant tout un intérêt politique israélien. Donc Netanyahou aurait besoin d'une menace pour justifier son refus d'avancer vers un État palestinien, surtout à l'approche des élections israéliennes. Cette thèse reste pour l'instant minoritaire. Mais elle est publiée dans un magazine qui compte et je pense qu'elle peut commencer à circuler plus largement. Et vite. Parce qu'en fait, tout le monde aujourd'hui cherche une porte de sortie sur Gaza. Et ça arrangerait beaucoup d'acteurs de pouvoir dire que le Hamas est fini. Ça justifierait de débloquer la situation, de faire entrer le comité. d'avancer sur la reconstruction sans avoir à régler la question des armes, donc la question du fond du problème pour les Israéliens. C'est une thèse très pratique avant d'être une thèse vraie. Si cette thèse reste minoritaire pour l'instant, il faut quand même lire entre les lignes de ceux qui, eux, admettent parfaitement que le Hamas n'est pas fini, mais qui ont donc cet intérêt à fermer les yeux pour, comme on l'a dit, débloquer la situation et faire avancer les choses sur le terrain sans avoir réglé les questions de fond. Ce ne sont évidemment pas ces acteurs-là qui vivront directement les conséquences si le pari échoue. Et à ça, il faut quand même rajouter la reconstitution militaire active du Hamas, qui, elle, est documentée, production et contrebande d'armes par drone depuis l'Égypte, recrutement de nouveaux combattants, financement par la taxation de l'aide humanitaire et la contrebande de cigarettes. Depuis 20 ans, on résume Gaza à la question de savoir qui gouverne le territoire. Ce n'est plus la bonne focale. Cette semaine, on a donc beaucoup parlé de cette démission du Hamas. Il y a eu beaucoup d'excitation autour de la question de savoir si c'est une nouvelle ère qui commence à Gaza, si c'est la fin du Hamas. Beaucoup voulaient y voir un signe, en fait. Moi, je voudrais que vous regardiez plutôt ce que le Hamas a lâché, c'est-à-dire la gestion administrative d'un territoire en ruine, un fardeau qu'il ne pouvait plus porter, en fait. Les armes n'ont jamais été sur la table et le récit qui fait du Hamas la voie de la résistance palestinienne à l'international non plus, d'ailleurs. Le Hamas a compris, avant tout le monde, où se jouait le pouvoir à Gaza. Mais il a surtout compris que s'il voulait continuer à exister et avoir un monopole sur les armes et donc le monopole du territoire, il fallait bien lâcher certaines de ses responsabilités. Et ces responsabilités, c'est sur la population, c'est ce qui est le plus difficile. L'idée maintenant, c'est de se réarmer. Et je voudrais vous laisser aussi avec deux dynamiques de fond qui dépassent largement cette semaine, mais qui sont évidemment connectées. La première, c'est l'internationalisation du dossier. presque trois ans. La question palestinienne échappe de plus en plus au face-à-face israélo-palestinien. Résolution à l'ONU, comité international, force de stabilisation, Board of Peace piloté depuis Washington. Le Hamas le sait et il n'a d'ailleurs jamais joué seulement contre Israël. Ou pour Israël. Son audience a toujours été internationale et cette semaine, son annonce vise autant Washington que Jérusalem. Et la deuxième, c'est le paradoxe suivant. Le Hamas a réussi à se faire passer pour LA résistance palestinienne aux yeux d'une large partie de l'opinion internationale. Pour plein de raisons. Et ce succès a un effet collatéral concret. A l'extrême gauche mondiale d'abord, mais de plus en plus dans le mainstream et même à l'extrême droite, les voix palestiniennes qui critiquent le Hamas ou qui parlent de normalisation ou de coopération avec Israël, et elles existent, elles sont réelles, sont régulièrement marginalisées ou ignorées. Au profit d'un récit où critiquer le Hamas Merci. reviendrait à trahir la cause. Résultat, le Hamas a gagné dans une partie de l'opinion internationale le monopole de la représentation palestinienne. Et ça, ça joue sur le terrain, ça compte aux yeux des acteurs internationaux. Vous avez écouté Zone d'Influence, on se retrouve pour un prochain épisode.