- Speaker #0
Un grand joueur français a dit un jour ce que Zidane fait avec un ballon, Maradona le faisait avec une orange. C'est faux, il le faisait avec une balle de golf. Plus jamais je ne débattrai de la place de Maradona dans l'histoire du football. Dans ce podcast, je ne vais pas vous expliquer pourquoi Maradona est le plus grand joueur de tous les temps. Je vais vous démontrer à quel point il est une figure historique avec une dimension sociale et politique incomparable. Je m'appelle Abdelkrim Brannin et je vais vous raconter l'histoire d'un gamin des bidonvilles devenu le porte-drapeau du tiers-monde. Maradona, la revanche du Sud, par le Sud, pour le Sud, c'est tout de suite sur 80 BPM. L'Argentine dans laquelle Diego voit le jour en 1960 est une Argentine qui connaît un climat politique instable et des inégalités sociales très fortes. Comme vous le devinez, sur à peu près tous les plans, Diego est né du mauvais côté. Il descend de migrants italiens très pauvres du côté de sa mère et surtout du peuple Gualani du côté de son père. Les Gualani, c'est un peuple qui a été longtemps marginalisé en Amérique du Sud. Cette ascendance amérindienne est peu évoquée selon moi et je trouve ça dommage parce que c'est un trait marquant de son identité, comme vous allez pouvoir le constater dans ce podcast. Sa famille vit en grande banlieue de Buenos Aires, dans le quartier des Villas Fiorito. Contrairement à ce que ce nom pourrait laisser entendre, il s'agit d'un bidonville. Et comme tous les ghettos du monde, celui de Diego est miné par la pauvreté et la criminalité. Maradona, qui est sûrement l'un des plus grands auteurs de punchlines de l'histoire, a dit un jour, ouvrez les guillemets, « Je suis né dans une résidence privée, privée d'électricité, d'eau et de téléphone. » Le petit Diego fait donc ses premiers pas dans une baraque qui était construite par son père. Elle est rafistolée avec de la tôle. Il y a un sol en terre battue, ni plancher, ni carrelage, rien de tout ça. Malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il a grandi, il a souvent raconté qu'il avait vécu une enfance heureuse et qu'il avait été choyé par ses parents. C'est aussi ça que j'aime chez Diego, c'est qu'il évoque volontiers ses conditions de vie très dures, mais sans jamais verser dans la victimisation, dans la pleurnicherie. Et pourtant, des moments difficiles, il y en a eu, des moments qui auraient même pu virer à la tragédie. Selon un récit souvent évoqué par son entourage, Diego, tout petit, est notamment tombé dans une fosse sceptique en pleine nuit. Je vous laisse imaginer le moment terrifiant que peut représenter le risque de mourir étouffé dans ces conditions et dans un endroit aussi répugnant qu'une fosse sceptique. Heureusement, Diego réussit à lutter pour ne pas sombrer et a crié assez fort pour alerter un oncle. qui le sauve à temps. Quand un jour on a demandé de définir son vécu à Villa Fiorito, il a donné le mot suivant. Lutte. Lutter pour s'en sortir. Pour survivre. Et pour se sortir de la merde. Au sens propre et au sens figuré. Enfin, tout son temps libre, Diego le passe à jouer avec un ballon dans un terrain vague près de chez lui. Et là, il n'y a pas tellement d'explications rationnelles concernant son lien surnaturel avec le football. Le grand Jacques Brel disait, ouvrez les guillemets, le talent n'existe pas. Le talent, c'est avoir envie. de faire quelque chose. Je ne sais pas s'il est une exception pour une personne comme Maradona, mais ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne vivait que pour le football. Même lorsqu'il va à l'école, qu'il quitte rapidement, il jongle sur le chemin avec tout ce qui peut ressembler à un ballon. Un fruit ou du papier, des emballages qu'il malaxe comme ça pour que ça ressemble à un ballon. L'amour qu'il a pour le ballon est si fort que sa mère racontait qu'il s'endormait parfois avec. Elle le retrouvait dans son lit avec ce ballon serré contre lui comme une sorte de doudou. Ce ballon qu'on lui avait offert pour ses 3 ans. tous ceux qui ont assisté au premier match de diego dans sa petite équipe de quartier affirme qu'ils ont vu un extraterrestre sa créativité sa facilité à dribbler les autres joueurs sa vision du jeu ses accélérations son sens du but c'est de la magie personne n'avait jamais assisté à ça tout le quartier se rassemble dès qu'il joue L'information circule et on voit petit à petit des personnes qui viennent de l'extérieur pour venir admirer le phénomène. A 8 ans, Diego est déjà une star locale que les adultes saluent dans la rue. Mais il ne veut pas se contenter de rester à la place qui lui est assignée, c'est-à-dire rester dans son bidonville à tenter de survivre. En 1969, poussé par ses premiers succès, Mardena participe à une journée de détection organisée par un club qui s'appelle Argentinos Juniors. Avant même la fin du premier match qu'ils disputent, les dirigeants se ruent sur Maradona pour lui faire signer une licence. L'homme qui l'a supervisé ce jour-là, qui s'appelle Francis Cornejo, est devenu célèbre pour avoir écrit et publié un livre qui s'appelle tout simplement « J'ai découvert Maradona » . Argentinos Juniors expose Maradona dès qu'ils ont la possibilité de le faire. Il fait par exemple des numéros de jungle à la mi-temps des matchs professionnels, des numéros qui impressionnent tout le monde, et les médias commencent à s'intéresser de très près au phénomène. La télé nationale argentine, souhaite le rencontrer pour réaliser un reportage sur lui, alors qu'il est à l'époque âgé de 10 ans seulement, on le rappelle. Le sujet est diffusé dans une célèbre émission dans le pays à l'époque. L'histoire ressemble à un film et pourtant elle est vraie de A à Z. Lorsqu'il est interrogé par le journaliste sur ses rêves en tant que footballeur, voici la réponse de Diego. J'ai deux rêves dans la vie. Jouer une coupe du monde avec l'Argentine, et le deuxième, c'est de la gagner. Voici ce que dit Diego à 10 ans. Je pense qu'on ne pourra jamais faire un film digne de ce nom sur Diego, parce que sa vie est déjà trop puissante. C'est déjà un film, c'est déjà un roman, et ce n'est pas fini. Diego est tellement fort que les dirigeants décident de le lancer dans le grand bain du football professionnel, alors qu'il n'a pas encore 16 ans. Il y a une anecdote magnifique à ce sujet. Lorsqu'il annonce la nouvelle à ses parents, sa mère fond en larmes, évidemment, mais Son père, qui était un homme à l'ancienne, un peu dur, son père est ému, mais il se retient de pleurer. Et là, la mère lui dit, mais pleure imbécile, tu ne vois pas que ton fils va devenir célèbre en étant en train de vivre quelque chose de magnifique. Grâce au talent de Maradona, Argentinos Juniors atteint le meilleur classement de son histoire, mais les dirigeants du club se rendent bien compte qu'ils ne sont clairement pas taillés pour lui. Ils ne pourront pas garder le garçon en or très longtemps. Donc, à 20 ans, Diego est transféré à Boca Juniors, le club. des classes populaires du pays. Boca Juniors, ce n'est pas l'un des plus grands clubs d'Argentine, mais l'un des plus grands clubs d'Amérique du Sud. Donc Maradona bénéficie d'une visibilité importante qui attire immédiatement les clubs européens les plus prestigieux. A l'époque, dans un pays comme l'Argentine, ce n'est pas envisageable de laisser filer une jeune star aussi grande que Diego. Pas à son âge. En général, il est considéré comme un genre de trésor national et... On tente de le garder un maximum avant de lui dire « ok, là c'est bon, tu peux partir » . Dans le cas présent, Diego va être transféré en raison d'une dimension politique, voire géopolitique inédite. Donc là, je vais faire une petite parenthèse historique très importante pour la suite.
- Speaker #1
L'archipel a une importance stratégique certaine, verrou en quelque sorte des voies maritimes de l'hémisphère sud. Mais ce sont ses ressources pétrolières qui expliquent pour l'essentiel la récupération. Le cabinet britannique s'est réuni ce matin d'urgence pour étudier la réponse à l'action argentine. et Londres a rompu ses relations diplomatiques avec Buenos Aires.
- Speaker #0
Juste avant le départ de Diego pour l'Europe, il y a un événement dramatique appelé la guerre des Malouines. Les Malouines, c'est un ensemble d'îles qui longe les côtes de l'Argentine, mais qui sont occupées par le Royaume-Uni. En avril 1982, les militaires au pouvoir à Buenos Aires décident d'envahir l'archipel pour le récupérer. A Londres, Margaret Thatcher, qui dirige à ce moment-là le gouvernement britannique, est en très grande difficulté dans les sondages. face à cette situation. elle met de côté l'option diplomatique. Le Royaume-Uni, puissance nucléaire, écrase la partie adverse en moins de dix semaines, avec un bilan humain très lourd côté argentin. Les Sud-Américains encaissent, mais la défaite est vécue comme une humiliation par tout un pays. Le peuple argentin n'attend qu'une chose, pouvoir un jour jouer le match retour. C'est donc durant ce laps de temps, la guerre des Malouines, que le gouvernement militaire de Buenos Aires voit son pouvoir, son poids baisser au sein du pays. Pour résumer, ils ne peuvent plus empêcher Boca Juniors de vendre Diego. Le club profite de cette période de flottement, de cette confusion pour s'entendre avec Barcelone et conclure un transfert record à l'époque. Plus de 7 millions de dollars pour s'attacher les services du génie de Villafiolito. Le hasard fait que Diego débarque à Barcelone en juin 82, non pas pour jouer avec le Barça, mais pour disputer le match d'ouverture de la Coupe du Monde au Camp Nou, son futur stade, puisque l'Argentine est championne du monde en titre. La rencontre a lieu. pendant la guerre des Malouines. Vous imaginez l'état de nervosité des Argentins qui s'inclinent ce jour-là un but à zéro face à la Belgique. Maradona réalise son premier rêve et jouer la Coupe du Monde avec l'Argentine. Mais cette expérience est un échec puisque l'équipe est éliminée dès le second tour. Lors de cette compétition sur le sol européen, Maradona se rend également compte que les artistes comme lui ne sont pas beaucoup protégés. Ce sera particulièrement valable lors du match contre l'Italie où il subit un marquage individuel très très dur de la part d'un joueur qui s'appelle Gentile. La légende affirme que Diego aurait dit « Même à la mi-temps, lorsque j'ai voulu aller aux toilettes, il m'a suivi » . Donc lorsqu'il attaque la saison avec son nouveau club, le Barça, Maradona n'est pas dans les meilleures conditions et n'est pas au bout de ses surprises, ou plutôt mauvaise surprise. En Espagne, il découvre quelque chose qu'il ne connaissait pas vraiment dans son pays et qui est également peu évoqué dans la carrière de Maradona, c'est le racisme. Il entend pour la première fois le mot « sudaca » . Soudaka, c'est une insulte raciste qui vise les migrants sud-américains. Ce problème, Maradona en parle dans sa biographie. A l'époque, ce mot était crié depuis les tribunes et prononcé régulièrement à son encontre par certains joueurs. Tout ça dépassait le cadre du sport. En Espagne, on ne voyait malheureusement pas Diego comme un génie qu'il fallait respecter. On le voyait trop souvent comme un indien latino qu'on pouvait provoquer et même casser sans risquer la sanction qui va avec.
- Speaker #2
Si je peux rester en Argentine, je resterai. Mais ici, il y a beaucoup de problèmes avec les contraintes des joueurs.
- Speaker #3
Si je dois partir,
- Speaker #2
je partirai, mais je préférerais rester.
- Speaker #0
L'autre point noir pour lui en Europe, j'en parlais précédemment, c'est le traitement qui lui est réservé par les défenseurs. Parmi les plus grands joueurs de l'histoire du football, aucun n'a subi ce que Diego a subi durant toute sa carrière et notamment lors de son passage en Espagne. Je pense évidemment à ce match face à Bilbao en 1983 où un joueur qui s'appelle Goycochea va littéralement briser sa cheville avec un tacle assassin qu'on ne voit plus sur aucun terrain de football et heureusement. Les joueurs qui étaient sur le terrain disent Merci. on a clairement entendu le crac quand sa cheville a été brisée. Ce jour-là, les caméras filment longuement Maradona qui hurle, qui se tord de douleur. Tout le stade est traumatisé en le voyant sortir sur une civière et pourtant le joueur, Gogo Chea, ne sera même pas expulsé pour cet attentat. Le divorce définitif entre Maradona et l'Espagne aura lieu quelques mois plus tard après un ultime match, là encore contre Bilbao, lors de la finale de la Coupe du Roi en 1984. Une fois de plus, Une fois de trop, il est victime de provocations et d'insultes à la fin de la rencontre et il décide de riposter à sa manière. Ces images complètement dingues de bagarre générale déclenchée par Diego sont désormais légendaires. Le match a beau se passer dans la capitale espagnole, à Bernabeu, en direct à la télé nationale espagnole, avec le roi d'Espagne, le chef du gouvernement, etc. aux tribunes, il n'en a rien à faire. Peu importe l'enjeu sportif ou le prestige de la compétition, pour Maradona, c'est comme si c'était un match dans la rue. La dignité et l'honneur sont plus importants que tout le reste. « Barcelone est furieux de l'image véhiculée après la bagarre à Madrid. De son côté, Diego ne se sent pas à sa place non plus. Il estime qu'il n'est pas assez protégé par les arbitres et puis il ne supporte plus le traitement qui lui est réservé par les défenseurs et puis le traitement de manière générale réservé aux Sud-Américains comme lui, aux Soudakas, pour reprendre cette insulte raciste. »
- Speaker #4
Madame, Monsieur, bonjour. 75 millions de francs, 7 milliards et demi de centimes, c'est plus parlant. La ville la plus pauvre d'Italie et peut-être l'une des plus pauvres d'Europe engage donc le joueur le plus cher du monde. Cette affaire dépasse de loin le cadre strictement sportif et l'on peut se demander pourquoi, comment et dans quel but cette opération a-t-elle été réalisée.
- Speaker #0
En 1984, Maradona est donc officiellement sur le marché des transferts et les pistes les plus concrètes le mènent en Italie qui domine de plus en plus le football européen. Mais alors qu'on parle de la Juventus et de l'Inter, entre autres, un invité complètement inattendu va faire une offre. L'offre la plus concrète pour s'attacher les services de l'Argentin, c'est le Napoli. qui bataille en général chaque saison pour éviter la relégation. Le club le plus représentatif du sud de l'Italie envisage d'engager le plus grand ambassadeur du football de l'Amérique du Sud, un pari complètement fou. Grâce à un montage financier inédit impliquant une grande mobilisation financière locale, dont la Banco di Napoli, Naples parvient à réunir la somme demandée par Barcelone. Plus de 10 millions de dollars, nouveau record de l'époque. On a souvent entendu que la mafia napolitaine, la Camorra, était également impliquée, mais à ce jour il n'existe pas. aucune preuve concrète. Donc, je ne vais pas aller sur ce terrain dans ce podcast. Pour l'argent, c'est ok. Reste à convaincre le joueur. Et c'est là, selon moi, que la légende Maradona va s'écrire en lettres d'or. Lorsque le joueur débarque à Naples pour évoquer un éventuel transfert, on lui fait visiter la ville, la région, on l'emmène faire du bateau, etc. Maradona est ravi, mais les choses vont prendre une tournure différente lorsqu'on l'emmène voir le Naples du peuple, les quartiers pauvres, avec les vrais gens. Aussitôt, Maradona fait le rapprochement avec le quartier de son enfance. Lorsqu'il voit ses gamins napolitains jouer au foot sur le bitume, sur des terrains défoncés, il se revoit, lui, au même âge, à Villafiolito. Et lorsqu'il discute avec le président de Naples, il comprend que les clubs du nord de l'Italie règnent depuis toujours sur le championnat. Qu'il méprise les Italiens du sud avec notamment l'utilisation d'une insulte raciste, « terdone » . Et le président du Napoli lui dit « avec toi, on a une chance de prendre notre revanche » . Pour la première fois depuis son arrivée en Europe, Diego n'est plus un soudaka, il est un miroir. Les Napolitains le regardent, le considèrent comme un des leurs, parce qu'il est justement un homme du Sud, comme eux. Donc Maradona dit « Ok, c'est bon, je suis partant, je signe » . Lorsque Maradona donne son accord, même les dirigeants de Naples ont du mal à y croire. Ils ne réalisent pas. Ils vont signer le meilleur joueur du monde. Je vous laisse imaginer ce qu'on peut ressentir quand on arrive à concrétiser un tel projet. Mais le plus dingue, c'est bien entendu lorsque la nouvelle est annoncée officiellement. Le 5 juillet 1984, tout le peuple napolitain se presse pour entrer au stade San Paolo, transformé en véritable volcan, afin d'accueillir le nouvel enfant du pays. Diego ne le sait pas encore, mais il deviendra une telle légende que ce stade portera un jour son nom. La revanche du Sud commence ici. Le prix de cette revanche, lui, viendra plus tard, pour Marabénin.