Speaker #0Merci par avance de vous abonner à ce podcast si vous l'aimez, ça m'aide beaucoup pour sa création. Psst, comment se fait-il que le sage soit devant nous, sur son âne, et nous, loin derrière, sur nos purs sangs ? Félix Leclerc Bienvenue dans Anima Terrae, Murmure du vivant. Chaque jour, la Terre nous raconte une histoire. Je suis Flore, j'aime contempler la nature, chercher à la comprendre et partager ce bonheur immense. Bonjour, aujourd'hui nous sommes dans les coulisses d'un procès, un procès ancien, très ancien. Celui intenté à l'âne pour trahison à la domestication. Écoutons la prise de parole de la Défense. Depuis des siècles, l'accusé est moqué. caricaturé humilié on le dit stupide têtu paresseux vulgaire parfois même réfractaire a toute forme d'autorité pourtant l'âne ne serait-il pas simplement un rebelle conciliant est-ce condamnable nous ne le pensons pas commençons donc par présenter l'accusé à la cour sa domestication remonterait environ six mille ans dans le nord-est de l'afrique probablement lorsque les sociétés humaines durent s'adapter progressivement à l'assèchement du sahara une qualité s'impose immédiatement dans le dossier de l'accusé son extraordinaire capacité de survie sobre robuste remarquablement endurant l'âne supporte les fortes chaleurs les terrains escarpés et les ressources limitées adaptés aux milieux arides il résiste étonnamment bien au manque d'eau et peut boire de très grandes quantités après une longue privation. Ses grandes oreilles, devenues chez nous un symbole de ridicule, lui permettent autant de capter les sons lointains que de réguler sa température dans les environnements chauds dont il est originaire. L'accusé appartient à la grande famille des équidés. Plusieurs équidés sauvages proches de l'âne subsistent encore aujourd'hui, notamment l'âne sauvage africain, les mionnes d'Asie ou le kiang tibétain. même si certaines populations demeurent gravement menacées. Quant aux races domestiques, elles dessinent presque une géographie humaine à elles seules. En France vivent par exemple le Grand Noir du Berry, l'âne de Provence, l'âne des Pyrénées ou encore le célèbre Baudet du Poitou, reconnaissable à ses longues mèches emmêlées, lui donnant parfois l'allure d'un vieux philosophe ayant traversé plusieurs tempêtes. L'âne possède d'ailleurs une particularité fascinante. il peut se reproduire avec le cheval d'une jument et d'un bodé naît une mule d'une annaise et d'un cheval un bardeau ces hybrides généralement stériles en raison de leurs combinaisons chromosomiques atypiques accompagneront pourtant une immense partie de l'histoire humaine agriculture commerce montagne armée oui cher juge une bonne partie des civilisations humaines a progressé grâce au pas prudent de l'accusé et de ses descendants Prudence. Voilà peut-être le premier grand malentendu de cette affaire. Le cheval fuit volontiers avec le groupe face au danger. L'âne, lui, suspend souvent son mouvement pour évaluer la situation. L'accusé possède une habitude étrange, réfléchir avant d'obéir. Personnellement, cher membre du jury, j'y vois un défaut relativement acceptable. Une autre pièce mérite désormais d'être versée au dossier. La mémoire remarquable de l'accusé. Plusieurs travaux récents sur la cognition des ânes, relayés notamment par l'Institut français du cheval et de l'équitation, ainsi que par les chercheurs du Donquay Sanctuary britannique, soulignent leur importante mémoire spatiale et sociale, mais aussi leur capacité à conserver longtemps le souvenir d'expériences négatives. Un âne refusant soudain d'avancer ne défie donc pas toujours l'autorité, subsiste parfois dans cet arrêt. le souvenir d'une chute, d'un passage instable, d'un danger ou d'une peur ancienne. Dans certains chemins escarpés, ce n'est d'ailleurs pas le cheval que l'on suit avec confiance, mais bien l'âne, cher juge, et j'en connais ici, qui aurait probablement moins fière allure au sommet de la classe, sans les pas prudents de l'accusé. Ne n'y est pas ! Malgré ses qualités, le cheval deviendra le symbole de la noblesse, des conquêtes et du prestige. On le peint sur les tableaux, on le lance dans les batailles, on le sculpte sous les rois l'âne lui demeure du côté du peuple il transporte les pierres les légumes les marchandises parfois même le sacré Peut-être n'est-ce d'ailleurs pas un hasard si dans l'un des épisodes les plus symboliques du christianisme, le Christ entre à Jérusalem non sur un cheval de guerre, mais sur un âne. Imaginons un instant la scène. Jérusalem brûle déjà de rumeurs. Les corps se pressent, certains agitent des rameaux, d'autres attendent un chef, un conquérant peut-être. Depuis des siècles, les puissants pénètrent dans les villes sur des chevaux. Les sabots frappent le sol, les armures brillent, les foules s'écartent. Ce jour-là, pourtant, aucun cheval, aucun déploiement de puissance. Seulement un homme avançant lentement sur un âne poussiéreux. Là où le cheval conquiert, l'âne traverse. Là où le cheval impressionne, l'âne persiste. Certains auteurs sont allés jusqu'à voir dans l'âne une figure presque stoïcienne. Dans l'âne et l'abeille, Gilles Lapouche... évoque un animal qui juge comme s'il observait les emballements humains avec une forme de distance tranquille. Et il est vrai que l'âne possède quelque chose d'étrangement stoïque. Il endure beaucoup, supporte la chaleur, les charges et les chemins difficiles, mais lorsqu'une limite est atteinte, il s'arrête. Une manière presque philosophique de rappeler que supporter le monde ne signifie pas forcément lui obéir aveuglément. Peut-être avons-nous d'ailleurs moins reproché à l'âne son caractère que sa proximité avec ceux qui ne possédaient ni vitesse, ni richesse, ni gloire à exhiber. À bien y regarder, ce procès ne commence peut-être pas avec la bêtise, mais avec le mépris social. Pour comprendre à quel point l'âne dérange les humains depuis longtemps, remontons encore davantage, jusqu'à l'Égypte ancienne. Le soleil écrase les pierres. Le désert grignote déjà les dernières terres fertiles du Nil. Partout avance des caravanes d'âne. Bien avant les chevaux des conquêtes militaires, l'Égypte commerçait déjà grâce à eux. Le cuivre, les céréales et les marchandises traversent les pistes poussiéreuses sur leur dos. Oui, cher juge, l'accusé faisait déjà tourner une civilisation entière. Étrangement, cette importance même semble nourrir une forme de méfiance. l'animal appartient aussi au désert aux marges aux terres arides associées au dieu set set dieu du chaos des tempêtes et du désordre peu à peu l'âne absorbe symboliquement cette ambiguïté indispensable mais inquiétant domestiquée sans sembler totalement soumise comme si l'humanité avait toujours éprouvé le besoin de mépriser légèrement ce dont elle dépend profondément l'âne dérange aussi par son rapport très direct au corps Depuis l'Antiquité, les auteurs évoquent volontiers la sexualité spectaculaire des baudets. Les Grecs l'associent parfois à Priap, dieu de la fertilité et des débordements sexuels. Pourtant, peut-être l'âne demeure-t-il simplement incapable de tricher avec le vivant. Lorsqu'il détecte l'effet rhumone d'une annaise, le baudet relève parfois la lèvre supérieure dans une étrange grimace, appelée flémen, afin d'analyser chimiquement les informations hormonales de sa partenaire. Même son bréhement semble trop honnête pour nous. Puissant, reconnaissable entre tous, certaines sources rapportent même que l'on fendait parfois les narines des ânes militaires pour les empêcher de brer. Mais puisque nous parlions récemment des animaux artistes, permettait à la Défense de verser une nouvelle pièce au dossier. Nous sommes en 1910, à Montmartre. Un écrivain nommé Roland d'Angeles décide de... tendre un piège au monde de l'art moderne. Pour cela, il choisit un âne, Lolo. Un pinceau est attaché à sa queue, quelques mouvements plus tard naît une toile intitulée « Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique » . Exposé sous le nom d'un mystérieux peintre italien, Joachim Raphael Boronali. Boronali ? Anagramme d'Ali Boron, célèbre nom d'âne chez Jean de La Fontaine. Le plus savoureux dans cette histoire, cher juge. réside dans le sérieux avec lequel certains critiquent accueillir l'oeuvre jusqu'à ce que l'on découvre que le peintre était un âne enfin un âne assisté reconnaissons le même dans les salons artistiques l'âne continuait de brouiller nos certitudes peut-être avons-nous depuis le début mal interprété ce dossier ce que nous supportons difficilement chez l'âne ressemble étrangement à ce qui manque parfois aux humains l'hésitation la prudence la résistance au groupe le refus d'avancer aveuglément dans un monde fasciné par la vitesse les conquêtes et l'obéissance immédiates l'âne ralentit observe évalue et refusent parfois après tout ralentir avant un précipice est-il réellement un crime au front pour conclure cette plaidoirie la parole à un écrivain célèbre peut-être achèvera t elle de vous convaincre dans les temps anciens il y avait des ânes que la rencontre d'un génie faisait parler de nos jours il y a des hommes que la rencontre d'un génie fêbrère après ces paroles de victor hugo Quel doute subsiste alors quant à la sagesse de l'âne ? Fut-elle incarnée par cette obstination à parfois nous résister ? La semaine prochaine, nous quitterons ce tribunal pour suivre un étrange personnage du vivant, un oiseau discret et fascinant, qui confie pourtant ses enfants à d'autres. Le coucou ! Merci d'avoir écouté Anima Terrae, Murmure du vivant. Et souvenez-vous... Gardez les yeux grands ouverts sur la beauté simple du monde qui nous entoure.