- Martin Quenehem
L'archéologie a longtemps été l'apanage des hommes. Mais dès les origines de cette science, les femmes ont joué les pionnières, et leur mémoire sort aujourd'hui de l'ombre. Ainsi en est-il de Bellonie Chantre, épouse d'Ernest Chantre, reconnue à la fin du XIXe siècle comme l'un des meilleurs spécialistes du Caucase, et même comme l'avant-dernier survivant de l'époque héroïque de la préhistoire. Aux côtés d'Ernest, le rôle de Bellonie Chantre fut déterminant, notamment en Arménie. Vous écoutez Archeo, l'archéologie par tous les temps le podcast de la collection Grands Sites Archéologiques. Comment l'amour vous fait découvrir l'âge du fer. Et tout commence par un anneau.
- Rose-Marie Mousseaux
Alors, ce petit anneau, c'est une boucle d'oreille qui a été recueillie lors de voyages exploratoires qui avaient lieu à ce moment-là sur ce qu'on appelait la Transcaucasie, qui étaient des voyages initialement avisés archéologiques et qui finalement sont devenus aussi des voyages où l'on a commencé à collecter, recueillir des données très contemporaines. Ces données contemporaines, ça pouvait être des traces photographiques, ça pouvait être des costumes. Ça pouvait être effectivement aussi simplement la retranscription de pratiques qui existaient à ce moment-là. Et parmi ces différents objets, il y a effectivement ce petit bijou qui, moi, m'interrogeait et que je trouve assez émouvant parce que c'est un bijou de femme et que ça raconte. C'est un point de départ pour raconter autre chose autour de ces patrimoines des femmes.
- Martin Quenehem
Rose-Marie Mousseau, directrice du musée d'Archéologie nationale, observe un petit anneau dans une vitrine.
- Rose-Marie Mousseaux
Alors physiquement, c'est un objet qui est composite. Il y a bien évidemment l'anneau d'attachement à l'oreille. Et puis vous avez également quelques pendloques complémentaires qui sont rattachés à une petite forme de croix pâtée. Donc c'est un anneau qui est très travaillé, qui est assez large et qui comporte par ailleurs un grenat en son centre. On sait qu'il a été recueilli comme élément contemporain de la fin du XIXe siècle. Ce petit anneau, il a été découvert par un homme qui s'appelait Joseph De Baye, qui à ce moment-là circule effectivement Transcaucasie et s'appuie sur des réseaux de sociabilité importants qui sont notamment ceux de voyageurs scientifiques comme Ernest Chantre, un des grands noms qui a travaillé sur cette région aussi. Et donc, lorsque ces différents acteurs interviennent sur le terrain, Initialement, ils ont comme velléité de comprendre l'origine de la métallurgie en Europe. On est dans une archéologie qui recherche les origines à ce moment-là. On est dans une archéologie qui essaye de comprendre où se situent les points zéros en définitive d'un certain nombre de technologies, de pratiques. La bronze, la matière en tant que telle, qui constitue vraiment un objet de fascination, technique, technologique, parce qu'il suppose de maîtriser à la fois des extractions de minerais, il suppose de maîtriser des degrés de fonte et des degrés d'alliage qui sont importants, est justement un des enjeux importants. Comment est-ce qu'elle est apparue ? Comment est-ce qu'elle s'est traduite ? Et à ce moment-là effectivement, avec ce couplage entre comprendre l'origine de l'archéométallurgie, mais en même temps un contexte industriel, qui est celui du XIXe siècle, qui vise à mieux comprendre comment extraire aussi des minerais, alors qu'on est dans une quête effectivement de ces minerais. qui vont des questions de charbon, certes, mais aussi de métaux importants. Les deux se combinent en définitive pour constituer à ce moment-là une véritable exploration des routes métallurgiques.
- Martin Quenehem
À ce moment de son histoire, l'Arménie est divisée en trois grands empires. La Russie tsariste, l'Empire ottoman et les Perses. Différents archéologues explorent ce territoire. Mais la figure d'Ernest Chantre se singularise par l'étendue de ses travaux Ses travaux Mais pas seulement.
- Rose-Marie Mousseaux
Il y a à un moment donné, plus qu'un homme, un couple, qui se constitue pour l'étude en fait de ces éléments-là, et ce couple, c'est le couple des chantres, composé par Ernest et Bellonie.
- Martin Quenehem
Comme l'écrit Ernest Chantre à son collègue Émile Cartaillac, je trouve ma fiancée supérieure sous plusieurs rapports, et je crois avoir rencontré une personne capable de comprendre mes travaux. Si elle n'y collabore pas, elle s'y intéressera dans tous les cas j'en suis certain.
- Rose-Marie Mousseaux
Bellonie Chantre est née en 1866, elle est née dans un contexte lyonnais. Elle épouse Ernest Chantre, qui est déjà un anthropologue reconnu à l'époque, en 1886, et très rapidement, elle va l'accompagner dans ses différentes missions scientifiques. La première d'entre elles est en 1888, où ils vont commencer à sillonner effectivement ces différentes régions. Et par ailleurs, en parallèle de son accompagnement, du fait qu'elle va être photographe, par exemple, pour cette mission en tout cas, on sait qu'elle maîtrise parfaitement la technique de la photographie. Elle a une formation d'infirmière, donc elle intervient aussi pour des questions de soins sur l'ensemble de la mission. Elle va commencer à recueillir tout un ensemble d'objets, d'artefacts. Ces objets vont être déposés au musée des confluences, qui n'était pas encore le musée des confluences à l'époque. Et ces différents objets vont ouvrir tout un terrain exploratoire qu'elle va traduire dans un premier récit autour de l'Arménie russe en 1892.
- Martin Quenehem
Dans les récits de Belloni, on découvre les détails de la logistique d'un tel voyage. Compas anthropométriques, appareils photographiques, baromètres, thermomètres, cartes d'état-major, tentes, couchages nourriture, matériel équestre, l'équipement est considérable. Les mâles de voyage nécessitent deux troïkas et doivent être constamment surveillés. Pour être accepté des populations, le couple Chantre offre en outre des objets de pacotille aux locaux Bonbons, bijoux fantaisie, lunettes de soleil aiguilles, épingles, des a coudre, etc. Mais Ernest et Bellonie Chantre productent aussi des soins médicaux, entretenant un contact bienveillant avec les populations rencontrées.
- Rose-Marie Mousseaux
Alors Bellonie Chantre a mené des études d'infirmière initialement. C'est une jeune femme, elle a 20 ans quand elle épouse Ernest Chantre. C'est une femme qui est assez volontariste, qui aime aller sur le terrain, qui aime le pratiquer, qui va assister aussi son mari dans ses recherches anthropologiques. L'anthropologie, à l'époque, est une anthropologie qui se traduit par de la collecte d'objets, d'éléments, qui se traduit aussi par de la collecte, effectivement, de vues, de paysages, mais aussi par de la collecte anthropométrique. Et le rôle de Bellonie dans cette logique est notamment, puisqu'elle est infirmière, de l'assister sur les mesures anthropométriques qu'elle peut effectuer et sur les différents recueils de données qui peuvent être effectués physiquement sur ces différentes populations. La vision anthropométrique est une vision effectivement destinée à l'époque sur une approche quand même raciale, il ne faut pas l'oublier. On est sur une dynamique qui vise à comprendre aussi l'origine des hommes, à un moment donné sur ces questions-là. Donc ces approches anthropométriques, on les compare finalement à des populations contemporaines pour essayer d'identifier s'il y a eu quelque chose qui est aujourd'hui complètement réfuté par la science, qui serait une forme d'immobilisme, de sédentarité des populations. On le sait aujourd'hui, c'est complètement faux. En revanche, ce que ça a permis d'obtenir, ce sont ces témoignages indirects qui constituent aujourd'hui des formes de patrimoine tout aussi importantes. La grande spécificité de Bellonie Chantre... C'est d'avoir pu apporter des premiers témoignages aussi sur les communautés féminines. Et ça, c'est un point qui est incontournable. À travers ces travaux sur l'anthropométrie, ces communautés féminines, elles étaient quand même très éloignées des communautés masculines. Donc, la seule personne qui pouvait y accéder pour de tels travaux, c'était une femme.
- Martin Quenehem
Après d'interminables pourparlers dans lesquels nous épuisons tout notre répertoire persuasif, je parviens à grouper quelques-unes de ces femmes. Ce premier pas fait... On obtient des plus hardies de les faire poser seules et à visage découvert. Sans être jolies, elles ont un type assez caractérisé. Le pêcheur nous offre ensuite de prendre le thé chez lui. Et nous entrons dans l'unique pièce de la maison, couverte de nattes et de coussins sales. En m'asseyant par terre, je ne me fais guère d'illusions sur la provision d'insectes que je vais emporter. Il faut bien pourtant entrer chez ces tattes, puisque nous voulons prendre leur mensuration anthropométrique, et qu'elles se feraient plutôt coupées. couper la tête que de la découvrir dehors. Série de refus, de prières. Enfin celle qu'on a déjà photographiée se décide, mais à condition que les hommes se retireront. On leur pose les différentes questions relatives à leur âge, nom, etc. Et, resté seul avec elle, je commence à manœuvrer mes compas. Malheureusement, je suis obligé d'abréger mes opérations devant leur attitude brutale et hostile.
- Rose-Marie Mousseaux
Donc ça, c'est son premier rôle dans la mission. Très vite, parce qu'elle est intéressée par tout ce qui la touche, qu'elle est très curieuse et qu'effectivement, elle est assez stimulée par ses différents terrains, elle va procéder à d'autres formes de collecte. Elle va procéder notamment à des collectes végétales qui vont être importantes, des collectes d'éléments matériels, de petits minéraux. On parlait également de collectes textiles, de collectes de parures, de collectes de témoignages. Et ça, c'est sa place en réalité qui va être extrêmement importante dans ses différentes missions. Ce récit, il est encore important aujourd'hui parce que finalement, en tant que femme, Bellonie Chantre a pu avoir accès justement à des terrains patrimoniaux féminins. Elle a pu avoir accès effectivement à notamment ces sociétés féminines, ces communautés féminines,et la manière dont elle pouvait utiliser ces objets, dont elle pouvait avoir des rituels quotidiens. Et elle le retranscrit justement dans son récit de voyage.
- Martin Quenehem
Il reste quelques minutes avant le passage du train. Accompagnée d'une anesse, qui nous suit en rechignant, nous marchons rapidement dans la direction du campement, précédé des individus à mauvaise mine. Jeunes et vieilles, Les pauvres femmes règlent leur marche sur la nôtre, sans traces d'essoufflement, coiffées de leur pittoresque coupe de métal, et toutes sonnantes et tintinabulantes grâce aux piécettes de monnaie qui garnissent leur chemise rouge et leur poitrine nue.
- Rose-Marie Mousseaux
Alors ces missions, elles ont permis de travailler sur un certain nombre de nécropoles, de nécropoles qui se sont situées plutôt au tout début de l'âge du fer, donc on est concrètement dans les années... Au IXe, VIIIe, début du VIIe siècle, c'est un moment de transition qui est important, avec des objets extrêmement beaux, précieux, dont une partie sont aujourd'hui conservés au Musée d'archéologie nationale, et qui nous permettent effectivement de rentrer dans quelque chose d'assez inédit c'est-à-dire qu'on est à la fois sur une civilisation qui maîtrise parfaitement la métallurgie, qui maîtrise les représentations qui sont des représentations extrêmement belles, on peut retrouver des cornus par exemple, avec des bouctins, des cornes extrêmement élancées. On a également de très très belles armes, qui sont plutôt des armes d'apparat, qui sont présentes également sur ces ensembles. Et au-delà de cette logique des origines, ce que ça révèle aussi, c'est ce foisonnement culturel qui est extrêmement important.
- Martin Quenehem
Sur les pentes du mont Ararat... Entre 1800 et 3000 mètres d'altitude, Bellonie prélève, en juillet 1890, 26 espèces de lichens, répertoriées sous le nom Mission Ernest Chantre. Une analyse de ces échantillons par le lichénologue suisse Jean Muller, au retour de l'expédition en Anatolie, permet de découvrir deux espèces inconnues. Elles seront nommées lecidea araratica, et lecidea chantriana, cette dernière dédiée à Bellonnie Chantre.
- Rose-Marie Mousseaux
La majeure partie de ces missions vont avoir lieu concrètement entre les années 1880 et 1892-93. Après, il y a une vraie rupture qui s'opère et la situation de l'Arménie évolue complètement à ce moment-là. On a les premiers massacres en 1892 qui démarrent là aussi apporte des prises de position politiques de la part des gens qui ont fréquenté le terrain. Ça va notamment être le cas du couple Chantre, qui va dénoncer ce qui se passe en Arménie a fortiori après 1915, lorsque le génocide commence à se mettre en place. Et là, c'est loin d'être anodin, vous avez des figures comme Morgan, Jacques de Morgan et Bélonnie Chantre, qui vont effectivement se faire les défenseurs côté français, côté Europe occidentale, pour indiquer que c'est aussi un massacre culturel qui s'opère à ce moment-là.
- Martin Quenehem
Archeo, l'archéologie par tous les temps. Un podcast écrit et réalisé par Aram Kebabjian et Martin Quenehem. Cet épisode est produit par la mission du Patrimoine Mondial, de la Direction Générale des Patrimoines et de l'Architecture du Ministère de la Culture.