- Martin Quenehen
L'archéologie est affaire de spécialistes, de scientifiques formés à cette discipline, mais elle est également, depuis toujours, pratiquée par des amateurs, parfois pour des motifs innocents, voire futiles, mais parfois aussi pour des raisons impérieuses, car l'archéologie est, dans certains cas, une question de vie ou de mort. Vous écoutez Archeo, l'archéologie par tous les temps, le podcast de la collection Grand Site Archéologique. Pour Harutun Kachadourian, un ingénieur qui ne pensait jamais devenir archéologue, ça commence comme ça.
- Haratoun Katchadourian
Alors nous sommes en 1985 et avec trois amis nous décidons d'aller sur le terrain. Donc on va sur le terrain, c'est-à-dire on prend la voiture, on va jusqu'en Turquie, et on parcourt l'est de la Turquie, ce qui communément s'appelle, ou historiquement s'appelle, le plateau arménien. Et là, on fait des découvertes.
- Martin Quenehen
Chaque archéologue a ses raisons. Des raisons parfois mystérieuses, qui le guident jusqu'à des terrains, et des découvertes qui peuvent changer sa vie. Comme pour Haratoun Kachadourian, qui, d'une certaine manière, ne reviendra jamais de sa première excursion sur les rives du lac de Vannes.
- Haratoun Katchadourian
En me promenant à Van, au marché, quelqu'un m'interpelle. Et ce quelqu'un, en fait, je découvre, c'est un Allemand. Un Allemand qui avait les mêmes intentions que moi, c'est-à-dire découvrir, rechercher le patrimoine arménien. Et donc, il nous dit, eh bien, allons voir tel monastère. C'était le monastère de Varak, au sud-est du lac de Van. On va voir ce monastère. Et le monastère est en ruine. C'est la première fois où je fais face à ce qui est devenu le patrimoine arménien. Je ne vais pas comparer une ruine physique à un état mental ou psychologique, mais ce qui m'a frappé aussi, parallèlement à ces ruines-là, c'est la méconnaissance des villageois. Les villageois ne connaissaient absolument rien de l'histoire locale, de l'histoire du monastère. Donc en fait, je m'aperçois que ces villageois avaient été endoctrinés. par une historiographie, donc une nouvelle historiographie turque, qui niait l'existence des Arméniens dans cette région-là. C'est là où on voit comment l'histoire peut s'effacer.
- Martin Quenehen
Une tristesse, une colère aussi, s'empare de notre archéologue amateur. Et une résolution. Haroutchoun Katchaourian va dès lors se consacrer non seulement à l'étude de ce patrimoine arménien menacé de disparition, mais avec entêtement, à la lutte contre son effacement. Une lutte qui passe d'abord par la compréhension des mécanismes à l'œuvre.
- Haratoun Katchadourian
Depuis un siècle, et même plus je dirais, mais on va dire depuis un siècle, on détruit le patrimoine arménien. Que ce soit en Azerbaïdjan, en Turquie. Donc ça c'est une première spécificité, c'est-à-dire c'est la durée de la destruction. Dans le cas arménien, ça dure depuis un siècle. Et ça continue. Ça c'est un premier point. Un deuxième point, c'est la quantité. Troisièmement, c'est que les destructions ont lieu en temps de guerre et en temps de paix c'est ça le plus terrible pendant la première guerre mondiale il y a eu des destructions mais après, ça s'est poursuivi Vincent Duclerc, justement parle de génocide continuel Ensuite, un autre point parmi les spécificités, c'est que ce sont toujours les mêmes acteurs qui détruisent. C'est-à-dire que c'est toujours la Turquie et l'Assemblée de Géant.
- Martin Quenehen
Lancé dans son combat archéologique, Haratoun Kachadourian décide alors de se consacrer à un certain type d'objet. Un objet emblématique de l'identité et de la mémoire arménienne.
- Haratoun Katchadourian
Pour moi... Après ce voyage, je me suis dit qu'il était important de travailler sur un inventaire, un inventaire particulier, c'est l'inventaire des stèles à croix. C'est Khachkar, on appelle en Arménien Khachkar, donc croix et pierre, donc des stèles à croix, qui peuvent être funéraires ou autres, qui sont entre la Turquie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, il y en a facilement plus de 15 000. Donc ces pierres qui se trouvent dans un cimetière, aujourd'hui, dans un lieu X ou Y, eh bien prouvent que des Arméniens ont vécu et ont été enterrés dans ce cimetière-là, à telle date, puisque la pierre comporte une date. D'où l'importance de ces stèles-là.
- Martin Quenehen
L'enquête d'Aruthioun Kachadorian sur les pierres à croix l'a menée à la découverte de l'histoire arménienne bien au-delà des frontières du pays, de Jérusalem jusqu'en Iran.
- Haratoun Katchadourian
Alors, en ce qui me concerne, le plus gros du travail, ce sont ces stèles à croix. effectivement. On en trouve aussi bien à Jérusalem qu'à Isfahan, en Iran, dans le nord de l'Iran, au Karabakh, en Azerbaïdjan, en Arménie et en Turquie, un peu moins parce que beaucoup d'entre elles ont été détruites, et même en Géorgie. Donc il y a ce travail-là spécifique sur les Hachkars, donc c'est le plus gros du travail, mais je participe aussi avec d'autres collègues à des inventaires différents. Par exemple, là, nous sommes en train de travailler sur un inventaire du patrimoine de... du Haut-Karabagh, région qui a été dépeuplée de ses Arméniens récemment.
- Martin Quenehen
Son inlassable travail de mémoire a soudain été percuté par un nouveau choc, la guerre du Haut-Karabagh, qui a entraîné le départ forcé des Arméniens de cette région. Et pour Haratoun Kachadourian, cet exode porte aussi en lui la menace d'une violence non seulement contre les hommes, mais contre la mémoire.
- Haratoun Katchadourian
En fait, c'est comme le génocide, sauf que la différence, c'est que pendant le génocide de 1915, la population arménienne a été décimée et les monuments ont suivi. Ici, la population a été éliminée, c'est-à-dire a été poussée, et les monuments, on se pose des questions. A priori... Parmi les différents scénarios, celui qui est le plus plausible, c'est celui d'une destruction comme ce qui s'est passé en Arhichevan. En Arhichevan, dans cette autre région de l'Azerbaïdjan, pendant tout le XXe siècle et jusqu'en 2005, il y avait plusieurs centaines d'églises arméniennes, tout a été détruit. Et là, ce qui nous attend, c'est à peu près la même chose. Alors, ce qui se passe... C'est qu'un des scénarios possibles, c'est ce que j'appelle la stratégie du zoo. C'est en fait, l'Azerbaïdjan pourrait conserver deux ou trois ou quatre monastères les plus connus, et le comble serait s'il les inscrit au répertoire mondial de l'UNESCO. L'archéologie est un combat, est une technique de combat, on va dire. Parce que j'aurais pu utiliser les termes de résistance, vous voyez, mais la résistance ne suffit pas. Je pense que ça ne suffit pas pour pouvoir récupérer ce qui nous appartient. C'est-à-dire pour faire face aux mensonges, parce qu'il y a des mensonges ici. C'est vraiment un combat. Mais les armes, ce sont les armes d'information, c'est l'information que nous avons, c'est l'information la plus juste possible, diffuser cette information, parce que le mensonge fait que même des autorités en matière d'histoire de l'art ou d'histoire ou d'archéologie peuvent avaler le mensonge. Ce que je fais, en fait, c'est de l'archéologie qui a pour but de communiquer sur un patrimoine qui est en voie de disparition et de destruction.
- Martin Quenehen
Aujourd'hui, Haratoun Kachadourian voit-il encore une lueur d'espoir dans son combat contre l'oubli et la destruction de la mémoire arménienne ?
- Haratoun Katchadourian
L'espoir, ce serait quelques monuments restaurés. mais aussi, si la visibilité que pourraient avoir les monuments arméniens, sur Internet par exemple, ce serait un autre espoir. C'est-à-dire qu'en fait, par ce biais-là, l'histoire ne serait pas effacée en totalité.
- Martin Quenehen
Dans son salon, tapissé de livres dédiés à la culture et à l'histoire arménienne, Haratoun Katchadourian s'empare tout à coup d'un ouvrage, qui n'a rien d'arménien. Il souhaite nous faire entendre un passage, car, dit-il, ce livre raconte pourtant son histoire.
- Haratoun Katchadourian
Donc c'est un dialogue. Est-ce que le passé existe d'une façon concrète, dans l'espace ? Y a-t-il quelque part, ou ailleurs, un monde d'objets solides où le passé continue à se manifester ? Non. Où le passé existe-t-il donc, s'il existe ? Dans les documents. Il est consigné dans les documents et dans l'esprit, dans la mémoire des hommes. Nous, le parti, nous avons le contrôle de tous les documents et de toutes les mémoires. Nous avons donc le contrôle du passé, n'est-ce pas ? Et là, l'interlocuteur se rebelle et il dit... « Mais comment pouvez-vous empêcher les gens de se souvenir ? » cria Winston. « Comment pouvez-vous contrôler la mémoire ? Vous n'avez pas contrôlé la mienne. » C'est mon histoire. 1984 George Orwell.
- Martin Quenehen
Archeo. L'archéologie par tous les temps. Un podcast écrit et réalisé par Aram Kebabjian. et Martin Quenehem. Cet épisode est produit par la Mission du patrimoine mondial, de la Direction générale des patrimoines et de l'architecture du ministère de la Culture.