- Martin Quenehen
L'archéologie, c'est faire sortir des royaumes de l'oubli, car certains royaumes ont disparu, sans laisser de traces, ou presque, jusqu'à devenir légendaires. C'est le cas d'Urartu, un royaume mythique qui a connu son apogée au 8e siècle avant notre ère. Urartu s'étendait alors de l'Arménie actuelle jusqu'à la Méditerranée, en passant par la Turquie et l'Iran. Oublié, puis redécouvert tardivement, notamment par des archéologues soviétiques, Urartu a subsisté à la surface de la Terre, à travers notamment quelques forteresses aux noms étranges. Armavir, Karmir-Blour et Erebouni. Pour Stéphane Deschamps, la forteresse des Erebouni est devenue son jardin. Un jardin de pierre, d'où sortent de terre des fruits fascinants, dans un paysage de commencement du monde. Vous écoutez "Archeo, l'archéologie par tous les temps", le podcast de la collection Grands Sites Archéologiques.
- Stéphane Deschamps
La forteresse d'Erebouni, en fait, elle est installée sur une colline qui culmine à une trentaine de mètres. C'est assez étonnant parce que quand on est en haut de la colline, on domine complètement la plaine de l'Araxe. Vous imaginez un paysage très contrasté avec d'un côté, cette grande plaine fertile, qui est la plaine de l'Araxe, au cou de la rivière Ararat, qui fait la frontière avec l'est de la Turquie. En face, en vis-à-vis, mais côté turc, ce volcan, en fait, qui est l'Ararat, le grand et le petit, ils sont deux. Et en arrière de la forteresse d'Erebouni, on retrouve ce paysage classique, très minéral qu'on a en Arménie, qui est un paysage volcanique, en fait, tout simplement avec des collines, du tuff, du basalte, de l'andésite. Donc, c'est très rocheux, en fait. Cette forteresse est installée quasiment à la limite, évidemment pour contrôler, pour verrouiller, pour surveiller la plaine de l'Araxe, pour profiter également de ses bénéfices agricoles ou autres. C'est un paysage qui est à la fois très minéral d'un côté, et de l'autre côté qui est plus verdoyant là où coulait l'Araxe pendant l'Antiquité. La forteresse est plutôt bien conservée, on a encore les murs en élévation sur plusieurs mètres de hauteur. Avec ce mode de construction que les urartéens utilisent beaucoup, toutes les fondations sont en pierre. Donc en gros bloc de basalte ou tuf. Et les élevations étaient, je dis bien étaient parce qu'il n'en reste plus beaucoup, mais étaient en briques d'adobe, c'est-à-dire en briques crues. Alors la difficulté pour Erebouni, c'est qu'une bonne partie a été reconstruite à la période soviétique. Il y a même une partie, on a pu le démontrer, une partie du rempart qui n'est pas à la bonne place. Ils l'ont reconstruit très vite, mais pas au bon endroit. C'est comme ça. Donc voilà, un site très contrasté et un paysage surtout qui est très très minéral, avec une couleur de tuf qui domine et un soleil de plomb.
- Martin Quenehen
Si la forteresse d'Erebouni est devenue le jardin de Stéphane Deschamps, c'est un jardin qui ne se laisse pas facilement apprivoiser. Les températures y approchent en effet les 50 degrés l'été et les moins 30 l'hiver. Surtout, le site d'Erebouni est d'une infinie complexité.
- Stéphane Deschamps
Les premières images qui me viennent, c'est sans doute l'inquiétude face à la complexité du site. Ce site a été très restauré à la période soviétique. Néanmoins, on s'aperçoit qu'il y a un certain nombre d'anomalies, de choses qui ne fonctionnent pas très bien. Et un site qui a été sans doute utilisé beaucoup plus longtemps qu'on ne l'imaginait après les fouilles des années 50-60. Donc, c'est cette appréhension un peu de se dire « Oula, on a un gros travail à réaliser, un patrimoine qui est quand même exceptionnel, on est sur une forteresse de fondation royale, avec notamment, un objet architectural qui est absolument passionnant, une grande salle à 30 colonnes pour laquelle les spécialistes de, depuis des années, se battent pour savoir à qui on doit l'attribuer. Est-ce que c'est une grande salle urartéenne ? Est-ce qu'elle est achéménide (le royaume qui va intégrer l'Arménie à partir de la seconde moitié du VIe siècle avant notre ère) ? Des questions fortes. Et en plus, c'est une période où, à l'échelle du Proche-Orient, on ne sait pas grandchose en fait.
- Martin Quenehen
La période qui s'étend du milieu du VIIe siècle au milieu du VIe siècle avant notre ère apparaît comme une espèce de trou noir. Et le site d'Erebouni est aux yeux de Stéphane Deschamps une des clés pour comprendre cette histoire. Pour l'archéologue français, après les découvertes et les dégâts de la période soviétique, les recherches menées aujourd'hui sont peut-être la dernière chance pour résoudre les mystères du royaume d'Urartu. Mais là encore, la tâche est compliquée.
- Stéphane Deschamps
Il faut comprendre qu'une forteresse comme Erebouni, on est sur un site, notamment les secteurs où on fouille, où on a des temples, palais, etc. Donc c'est des secteurs qui sont propres. Ça, c'est la catastrophe pour un archéologue. Nous, on aime bien les ordures, en fait. Quand les gens en font des rejets, c'est passionnant. Là, il n'y a pas grand-chose, c'est propre. La salle du trône, elle devait être nettoyée régulièrement. On n'a pas beaucoup de mobilier.
- Martin Quenehen
Mais tout à coup, dans l'un des palais de la forteresse, les archéologues ont fait la découverte d'étranges coffres au trésor, des jarres de terre cuite nommées pithoi.
- Stéphane Deschamps
D'un seul coup, on a eu 23 grandes jarres, énormes jarres de plusieurs centaines de litres, qui contenaient sans doute à l'origine, alors les analyses ne sont pas faites encore, mais du vin. Et dans ces gros jarres, dans ces pithoï, on a notamment trouvé cette année deux inscriptions cunéiformes. Et ça fait 15 ans qu'on n'a pas trouvé d'inscription cunéiforme, et c'est vrai que là, les deux inscriptions, ça a été un moment très très émouvant. C'est une collègue arménienne qui était en train de travailler, qui à un moment... prend un fragment, le regarde et vient me voir. Non mais Stéphane, je crois qu'il y a une inscription. Je croyais vraiment une boutade, c'était tellement rare. Et effectivement, du coup, ça nous a amené ensuite à reprendre tous les fragments, des milliers de fragments pour tous les regarder un par un. Du coup, on les a tous passés en revue deux fois pour s'assurer qu'il n'y ait pas... On a retrouvé quelques petits fragments de graffiti ou des choses comme ça. Et j'ai appelé aussitôt mon collègue arménien, directeur du musée, qui est monté en catastrophe pour voir. La première inscription, puisqu'on ne les a pas découvertes en même temps, quand je l'ai découverte, la deuxième, je l'ai rappelée, il m'a demandé si je ne me moquais pas de lui, il m'a dit non, je ne me moque pas de toi. Donc voilà, c'est très émouvant parce que c'est des caractères cunéiformes qui ont été imprimés sur ces jarres avant qu'elles soient ensuite utilisées pour contenir, encore une fois, je pense, du vin.
- Martin Quenehen
Les trésors archéologiques enfouis dans le ventre de la forteresse d'Erebouni sont parfois des vestiges, précieux, mais minuscules. Mais ils sont aussi parfois... Des traces monumentales et inquiétantes.
- Stéphane Deschamps
Ça, c'est un élément qui est marquant aussi, qui est assez émouvant. On a des traces, maintenant on en a identifié deux, de puissants séismes. Donc la forteresse d'Erebouni, à deux reprises, a subi des séismes très forts. Quand on connaît le lien entre l'Arménie et les tremblements de terre, c'est très très émouvant. Et je me souviens que lorsqu'on a trouvé les premières traces vraiment évident d'un séisme. Là aussi, c'est assez émouvant de se dire que ces constructions dans lesquelles on travaille ont été secouées, sérieusement secouées, par ce tremblement de terre. Donc ça, ça nous relie aussi un petit peu au quotidien des habitants du Caucase. On a trois temples sur le site. Le temple principal, qui est le temple du dieu Haldi, donc c'est le dieu principal du panthéon urartéen. Maintenant, on le sait, on a pu le démontrer, il a été détruit pendant ce séisme. Et c'est assez curieux, on ne comprenait pas. Mais une autre forteresse a été fondée un peu plus loin, toujours dans la banlieue d'Erevan. C'est la forteresse de Karmir-Blour, la colline rouge. Et sur ce site, on a retrouvé tous les dépôts du temple d'Erebouni. Les casques, les boucliers avec les mentions du roi Argishti, dépôts pour le temple de Haldi, etc. Maintenant, on a l'explication. La forteresse d'Erebuni a été partiellement ou en grande partie détruite par un tremblement de terre. Et le temple a été détruit. Ça, il faut se mettre dans les mentalités de l'époque. On a ça dans les sources grecques. C'est un très mauvais présage. Un sanctuaire, en plus, Haldi a un lien particulier avec la roche. C'est le dieu qui sort de la roche, un peu comme Mithra. Et donc, vous imaginez le présage. Le temple, le dieu principal qui sort de la roche, a été en partie détruit par un tremblement de terre. Donc voilà, il faut se placer aussi dans ces mentalités d'époque qui sont très différentes, en fait, de celles qu'on peut avoir. On a une tendance, nous, très souvent, à séparer le sacré et le profane. Dans les cultures antiques, en général, non, on ne sépare pas le profane. Les deux sont intimement liés.
- Martin Quenehen
Au gré des bouleversements politiques et tectoniques de la région, le royaume d'Urartu a disparu. La forteresse d'Erebouni a été peu à peu abandonnée, un temps squatté, puis oublié. Mais aujourd'hui, depuis qu'on a retrouvé sa trace, la mémoire d'Urartu est disputée, et l'archéologue se trouve à nouveau en terrain escarpé.
- Stéphane Deschamps
Alors là, on touche à un point qui est essentiel, c'est le rôle de l'archéologie, ou le rôle de l'archéologue d'ailleurs, dans la construction du récit national. C'est un sujet compliqué, mais là ca prend d'autres proportions du fait des très fortes tensions, c'est le moins qu'on puisse dire, entre l'Arménie et certains de ses proches voisins, l'Azerbaïdjan, la Turquie, etc. Alors, pour être très clair, on s'est retrouvés dans cette position-là, bien malgré nous en fait, parce que la question principale qu'on se posait, qui a conduit nos recherches à Erebouni, C'est la période de transition entre la fin du royaume d'Urartu, la chute du royaume d'Urartu, et l'intégration de l'Arménie dans l'empire perse achéménide. C'est deux bornes chronologiques qu'on connaît bien. Au milieu, on a presque un siècle, on ne sait pas tellement ce qui se passe. Ce qu'on sait, c'est qu'au sortir de cette période-là, vers 521-520 avant notre ère, à Beistoun, en Iran, on a une grande inscription contemporaine du grand roi de Perse Darius, qui pour la première fois mentionne les Arméniens. Donc les Arméniens sont présents sur le plateau arménien. Surtout sous domination urartéenne. Cette période de transition sur laquelle nous travaillons se retrouve au cœur des discussions actuelles autour de l'identité. Parce que plus qu'une filiation directe, pour dire les Arméniens sont les descendants directs des urartéens, c'est plus compliqué que ça. C'est sans doute un royaume qui a émergé à la faveur de l'effondrement. Le royaume d'Urartu qui explique leur lien avec les Mèdes en particulier, etc. Donc c'est une période très complexe. Et c'est un sujet qui est très délicat, parce que d'un côté il y une tentation du côté arménien de se relier à Urartu (quand on regarde une carte d'Urartu, on comprend pourquoi, c'est la Grande Arménie de Tigran), et de l'autre côté, par réaction et provocation, en Azerbaïdjan, on considérait que Urartu n'avait rien à voir avec l'Arménie. Ce n'était pas chez nous. Il faut naviguer un petit peu autour de tout cela. Et ça repose le rôle de l'archéologue, le rôle de l'archéologie, qui consiste à établir des faits dont on n'est pas là. pour participer à une polémique sur ces questions-là. On a nos opinions, mais évidemment, ce n'est pas le sujet. C'est établissons des faits. Donc, pour être plus précis, les Arméniens ne descendent pas directement des Urartéens. Ce n'est pas tout à fait cela que ça nous montre, mais en tout cas, étaient présents et bénéficient de l'effondrement d'Urartu pour construire leur premier royaume. Ça, bien évidemment, c'est un discours qui repose sur des faits et qui est compliqué à faire passer. L'archéologie peut contribuer à réunir les peuples de la région. C'est une proposition que j'avais faite à plusieurs reprises, qui était de travailler ensemble, c'est-à-dire en fait sur une protection transfrontalière, mais de proposer une protection, on dit, patrimoine mondial de l'UNESCO, du réseau des forteresses ou urartéennes. Alors, le ministère des Cultures arménien a très bien compris le message. On va commencer à travailler à partir du mois de septembre (2024) sur ce projet. Personnellement, j'ambitionne, j'aimerais qu'il soit transfrontalier, qu'il ne se limite pas à l'Arménie. C'est une grande culture du Proche-Orient. Il n'y a aucun édifice de la période d'Ouartéenne protégé au titre du patrimoine mondial. Donc il y a un travail à faire, scientifiquement, culturellement, patrimonialement, etc. C'est un parcours du combattant. Je pense que ça va être un peu compliqué, mais pas parce que c'est compliqué qu'il ne faut pas le faire. Au contraire, ça c'est le côté peut-être de l'archéologue qui aime bien se confronter aux choses un peu compliquées. Oui, je pense qu'il faut y aller. Encore une fois, parce que c'est important au niveau patrimonial, c'est important au niveau scientifique, au niveau culturel. Et puis si on peut effectivement, par le biais du patrimoine, dépassionner un petit peu les choses et travailler ensemble sur ce bien commun, je crois qu'on aura fait un grand pas.
- Martin Quenehen
"Archéo, l'archéologie par tous les temps" le podcast de la collection Grands sites archéologiques. Un podcast écrit ét réalisé par Aram Kebadjian et Martin Quenehen. Cet épisode est produit par la Mission du patrimoine mondial, de la Direction générale des patrimoines et de l'architecture du ministère de la Culture.