- Martin Quenehem
L'archéologie est une science, certes, mais elle a aussi se frotter à l'imaginaire, tel un silex qu'on choquerait contre un autre pour produire du feu. Les mythes et les légendes constituent ainsi bien souvent le point de départ, l'étincelle à partir desquelles les les archéologues se sont lancés et se lancent encore sur le terrain, à la poursuite du passé. Vous écoutez Archeo, l'archéologie par tous les temps, le podcast de la collection Grand Site Archéologique. S'il est une terre dans laquelle s'enracine une foule de récits mythiques et légendaires, c'est bien l'Arménie. Et les légendes arméniennes, Claire Mouradian, les connaît toutes.
- Claire Mouradian
En fait, l'imaginaire, il est très ancien, puisque c'est en Arménie qu'on situe déjà Noé, l'Arche de Noé, l'emplacement du paradis, enfin voilà, l'humanité après le déluge, et donc il y a tout un imaginaire. biblique autour de la région. C'est aussi l'Arménie liée aux royautés franques du Levant, par exemple, pour la France. Et donc, il y a tout aussi une histoire de cette Arménie-là, le dernier souverain du dernier État indépendant dans le royaume de Cilicie, dans le Cénotaphe et dans la basilique de Saint-Denis. Donc, il y a une histoire ancienne qui lie le monde arménien et le monde européen et le monde français. Ils sont présents aussi dans... dans beaucoup de récits. Donc ça se poursuit. Alors effectivement, au XIXe siècle, on reprend cette quête des origines, cette histoire des premières grandes épopées. On cherche des recherches sur l'indéo-européanisme, sur les langues. Et donc l'Arménie est un des terrains propices au développement de cet imaginaire. Par exemple, là encore, autour de l'Arche de Noé, il y a une expédition d'un savant allemand allemand qui vient au Caucase dans une mission, cette fois-ci scientifique russe, de l'Empire russe, pour rechercher l'Arche de Noé.
- Martin Quenehem
En bonne historienne, Claire Moradian travaille sur les récits qu'il souhaite historiques ou fantasmés. Ces récits, forgés au fil des siècles au sujet de l'Arménie. Mais Claire aime aussi enquêter sur les femmes et les hommes de science qui se sont aventurés sur ce territoire disputé. et sur les raisons qui les ont poussées à explorer l'Arménie et son glorieux passé.
- Claire Mouradian
Le voyage en Arménie n'est pas nouveau. On a beaucoup de récits de voyages éanciens, remontés à Xénophon, mais enfin à Hérodote ou d'autres, qui sont d'ailleurs lus par les voyageurs plus modernes. Il y a tous les récits de voyageurs des marchands. Et à la fin du XVIIIe siècle, à l'époque des Lumières, des encyclopédies, des recherches autour de la botanique. Il y a des voyages aussi commandités par les empires pour découvrir leur propre empire. Et il y a aussi une actualité qui suscite l'intérêt économique, industriel, avec le début aussi de l'industrialisation, puis l'arrivée du chemin de fer. Donc tout cela va développer un intérêt. Et les fouilles archéologiques, à un moment donné, se font presque par hasard à travers des recherches minières, parce qu'il y a un intérêt littéraire pour l'Arménie, pour le Caucase d'une façon plus générale. On pense au voyage de Dumas au Caucase, mais aussi une dimension économique avec le développement du chemin de fer, avec le couvert du pétrole de Bakou. Il y a des sociétés françaises, la métallurgie du Caucase, le cuivre d'Arménie et autres. Parfois, l'archéologie se fait pendant qu'on creuse. De temps en temps, on fait des découvertes archéologiques en creusant les tunnels du métro. C'est un peu comme ça que ça se passe. Et les premiers archéologues, par exemple Jacques de Morgan, typiques puisque de ce point de vue c'est un géologue.
- Martin Quenehem
Aiguillonnés par la curiosité des autres à l'égard de leur propre histoire et au trésor que renferme le sol de leur patrie, au tournant du XXe siècle, les Arméniens se passionnent eux aussi pour l'archéologie, à la recherche notamment des traces les plus glorieuses de leur passé.
- Claire Mouradian
Dans le contexte de l'intérêt des Arméniens pour leur passé, pour se renouvellent, Tout au long du XIXe siècle, avec les progrès de l'instruction, de l'éducation, etc., on recherche aussi les ruines du passé, les sources de l'histoire de l'Arménie. Et notamment, on s'intéresse aux ruines d'Anis, royaume de l'Arménie médiévale, qui a été considéré comme un joyau de l'époque médiévale, la capitale du royaume bagratide arménien. Entre le IXe et le XIe siècle, il a été attaqué d'abord par Byzance et ensuite par les Turcs selzukides. Et donc au XIXe siècle, il ne reste que quelques ruines, quelques églises à moitié démolies.
- Martin Quenehem
Les ruines d'Annie sont les témoins d'une histoire et d'un territoire accidenté par les luttes féroces entre empires, mais aussi par les tremblements de terre dévastateurs. Peu à peu, la mémoire de l'Arménie s'efface et disparaît. L'archéologie permet alors de renouer avec le passé et de sauvegarder une part de cette mémoire.
- Claire Mouradian
Et donc qu'arrive un personnage taurostoromanien, en fait à l'origine il est architecte. Il va s'intéresser à l'architecture de ces anciennes églises, à leur restauration éventuelle et à développer l'intérêt du public aussi pour cette cité. Donc on le considère un peu comme entre guillemets l'inventeur des ruines d'Annie. On va redécouvrir cette cité médiévale et ce qu'elle a représenté, qui était un peu oublié parce qu'il n'en reste pas grand-chose. À cette époque-là, les Arméniens suivent l'évolution des sciences dans le monde. Ils font souvent leurs études en Europe, en Russie, en Allemagne, en France, en Suisse, etc. Donc ils s'inscrivent dans le développement de la recherche des différents centres d'intérêt des savants européens. dont l'archéologie, mais aussi l'ethnographie. En général, on s'intéresse aux dimensions ethnographiques au moment où c'est en train de disparaître sous les coups de la modernité. Il y a cette volonté non seulement de redécouverte du passé, de recherche, quête des origines aussi, mais de préservation du passé, peut-être à travers ça aussi, de l'identité. Il y a aussi cette nostalgie du passé et de ce qui fut... Un moment de gloire de l'Arménie, alors que dans la période, la fin du XIXe siècle, l'Arménie n'a plus d'État, elle est partagée entre trois empires, elle subit un certain nombre de persécutions. Alors ce qu'il reste de l'action de Toromanian, de l'Alliance ou de quelques autres, ils ne sont pas les seuls, il y a Nicolas Marre sur la linguistique, il y a bien d'autres savants, arméniens ou non-arméniens d'ailleurs, qui s'intéressent au pays. Il en reste plein d'artefacts dans les musées. Et puis le développement à partir de là, après les pionniers qui étaient plus ou moins amateurs. C'est des études qui vont se développer, se professionnaliser de plus en plus au XXe siècle, à l'époque soviétique et au-delà. Donc il y a des musées dédiés à l'ethnographie, il y a des musées bien sûr, au musée d'histoire de l'Arménie, il y a une partie archéologique. et on en voit aussi le... Cette dimension-là de la quête des traces ou préserver les traces se poursuit aujourd'hui lorsqu'on voit ce qui se passe au Karabakh après l'expulsion forcée de la population arménienne, la démolition des monuments. En 2005, la démolition au bulldozer d'Estelle Dunahichevan. Donc il y a une confrontation en permanence avec destruction, effacement volontaire des traces, du fait de... Des guerres, des conflits, des massacres, des génocides. Et donc cette volonté de sauvetage perdure.
- Martin Quenehem
L'archéologie est une science du sauvetage et de la préservation. Et elle a toute son importance en Arménie. Une nation meurtrie et continuellement menacée d'effacement.
- Claire Mouradian
Après le génocide, la plupart des traces du passé arménien ont été systématiquement détruites. ou réappropriées. Mais aujourd'hui, avec notamment la guerre du Calabar et l'expulsion de toute la population de force, le nettoyage ethnique, si non plus, qui s'est déroulé, on est à nouveau en train d'effacer les traces, de transformer les monuments ou simplement les détruire. Et aujourd'hui encore, les chercheurs se trouvent confrontés à essayer de préserver cela, à faire... des bases de données, de reconstituer en 3D les monuments disparus. Il y a une démarche qui est à l'époque, on pourrait dire moderne, mais qui se perpétue et donc ils ont été d'une certaine façon des précurseurs de ce point de vue.
- Martin Quenehem
L'archéologie de l'Arménie, et plus globalement son histoire, passe donc non seulement par le travail sur les traces du passé, mais aussi par la mise en avant des femmes et des hommes qui ont joué le rôle de passeurs de cette histoire, pour leur rendre hommage, et qui sait, pour faire naître des vocations.
- Claire Mouradian
Taurus, Tauromania ou l'Alliance, ça me tenait à cœur de rappeler leur rôle, qui a été de réussir à préserver un moment d'urgence, un moment où les Arméniens sont à nouveau confrontés à des persécutions, à des destructions, d'essayer de sauvegarder, de préserver à la fois des traces du passé, des traces d'âge d'or, des traces aussi de la vie quotidienne, parce qu'ils sont aussi intéressés à... développer la curiosité du public pour ces choses-là, donc de préserver quelque chose, et aussi en même temps de créer des nouveaux champs d'études.
- Martin Quenehem
Cet épisode est produit par la mission du Patrimoine Mondial, de la Direction Générale des Patrimoines et de l'Architecture du Ministère de la Culture.