- Speaker #0
Ça tient à peu de choses quand même. Parfois lorsqu'on prend soin de quelqu'un, c'est un rien qui va apaiser cette personne, celle dont on s'occupe. Un sourire, une blague, ou bien les bons mots, les bonnes questions au bon moment. Pourtant, prenez un hôpital par exemple. Tout va très très vite, c'est le rythme effréné des tensions budgétaires. Et là, patatra, comment est-ce qu'on pourrait bien faire pour avoir le soin du détail ? Il faut croire que certains soignants ont l'œil, ils la trouvent, cette accroche, ce je-ne-sais-quoi qui fera du bien au milieu du tumulte. Alors non, non, ça ne figurera pas dans les rapports d'évaluation chiffrée, ça c'est sûr. Pas de prescription, pas de médoc, les comptes sont pas bons. Mais en même temps, dans les histoires, les histoires de vie, celles sur lesquelles on se construit, les chiffres, ils sont bien muets. Ce sont les mots qui partent. Bienvenue, bienvenue à vous dans ce premier épisode du podcast au Grand Remède, les petits mots. Je suis Romain Poncet, ingénieur de recherche en sociologie à la Chaire Valeur du Soin. Pour ce premier épisode, j'ai le plaisir d'inviter Émilie Chanel. Bonjour Émilie. Bonjour. Émilie, je te laisse te présenter en deux mots à nos auditeurs.
- Speaker #1
Je suis Émilie Chanel, je suis infirmière au Centre Léon Bérard. Je suis infirmière en hôpital de jour sur les secteurs d'essais cliniques face précoce essentiellement. Et je suis également infirmière au sein du département de sciences humaines et sociales. Là, j'interviens sur des recherches en sciences humaines et sociales avec une spécialité en sciences infirmières.
- Speaker #0
Alors Émilie, tu travailles dans un centre de lutte contre le cancer. C'est vrai que ça nous évoque des situations, des histoires plutôt complexes. C'est l'une de ces histoires complexes, du coup, que tu vas nous raconter aujourd'hui.
- Speaker #1
Pour vous expliquer un petit peu, parce que quand on dit hôpital de jour, on ne s'imagine pas vraiment l'espace qu'on a sur le service. Le plateau est composé de différents secteurs. En fait, on a des boxs individuelles. Chacun des boxs est fermé par une cloison, mais qui n'est pas fermée jusqu'au plafond. Ça reste un univers qui est quand même assez ouvert sur les autres patients, sur les soignants. On a aussi un secteur où il y a une salle commune, où il y a... quatre méridiennes qui sont alignées les unes avec les autres. Et en fait, ce jour-là, j'étais infirmière en soins sur ce secteur et je vois arriver une patiente. C'était une patiente que je connaissais déjà parce que je l'avais déjà rencontrée sur une cure précédente. C'est une dame qui avait des grands yeux, qui était très classe, vraiment magnifique, et qui avait une histoire de vie qui finalement faisait écho à la mienne. Donc on avait déjà échangé en... sur sa vie, avec ses enfants, son mari. Et ça m'a fait écho à moi. Donc, c'est des choses qui marquent et on s'en souvient. Et du coup, elle s'installe dans cette salle qui est pleine, donc quatre patients installés. Et je lui demande comment ça s'est passé, la consultation avec le médecin et si elle va bien. Et là, je vois un changement un peu de comportement où elle me dit, la consultation s'est bien passée, mais j'ai décidé d'arrêter mon traitement. Elle a lâché une bombe. Mais il y avait aussi le contexte où j'étais pas protégée par une chambre, comme on peut l'imaginer dans un hôpital. Et j'ai tout de suite pensé, je ne sais pas pourquoi, enfin si je le sais, mais aux trois autres personnes qui étaient dans la salle et qu'il fallait aussi que je protège. Pour couper court à la conversation, j'aurais pu proposer d'avoir un suivi psychologique. J'allais lui dire, parce que je me suis dit, c'est le meilleur moyen de protéger tout le monde et de lui apporter une réponse. En croisant son regard, je me suis dit, en fait, elle n'est pas anxieuse. Elle a l'air assez sûre de sa décision. Dans cette phrase, il n'y avait pas « je décide de ne plus venir au centre, d'être perdue dans la nature » . Il y avait vraiment juste « là, c'est trop dur » . Donc, je me suis dit que ce n'est pas du tout adapté de lui parler de la psychologue-là. Elle n'est pas anxieuse, elle ne me paraît pas en besoin d'avoir une psychologue. Et ça coupait trop court à la discussion. Elle avait besoin de lâcher ça à quelqu'un qui n'allait pas essayer de la contredire, lui faire changer d'avis ou en fait l'accompagner là-dedans. Et moi, quand je suis sortie après le soin, je me suis dit « mais en fait, tu as été nulle, quoi » . Elle va rentrer chez elle avec finalement juste une écoute. Et quand elle est partie, elle s'est arrêtée vers moi et elle m'a dit « Vous savez, vous êtes la seule de mon parcours qui ne m'a pas proposé de voir un psychologue. » Je me suis dit « Mais en fait, si tout le monde lui a proposé un psychologue, mais ma pauvre, c'est que... »
- Speaker #0
Ça veut dire qu'il fallait lui proposer un psychologue.
- Speaker #1
Il fallait lui proposer un psychologue. Mais en fait, j'avais compris qu'elle avait déjà vraiment discuté avec l'oncologue, donc elle n'est pas partie sans soutien des soignants. Et je suis restée avec ça. À l'hôpital de jour, souvent, on ne revoit pas les patients. Et puis, quelques semaines après, je la revois sur mon secteur, arriver. Quand je suis allée me représenter, lui dire bonjour et lui demander comment elle allait, j'ai remarqué tout de suite qu'elle n'était pas maquillée. Je ne la sentais pas spécialement fatiguée, mais fermée. Du coup, je vais la voir et tout de suite, je lui dis, vous allez bien parce que vous n'êtes pas maquillée aujourd'hui. Si je n'avais pas remarqué ce détail-là, je crois qu'elle ne m'aurait jamais dit la suite. Elle m'explique qu'à ce moment-là, elle s'effondre, et elle m'explique qu'elle a vécu un drame familial en lien avec sa décision d'arrêter son traitement. Ça avait engendré un suicide de l'un de ses proches. Elle était à la fois très triste. et en même temps très en colère parce que ça lui ramenait le fait qu'il fallait qu'elle continue son traitement pour pouvoir aller au bout de l'accompagnement de ses enfants. Et du coup, là, je me suis assise à côté d'elle et on a discuté, j'ai pris le temps. Ça sonnait, je me souviens que ça sonnait à côté. Moi, dans ma tête, j'avais quand même des pensées sur le fait qu'il va falloir protéger quand même les patients qui sont derrière la cloison parce qu'ils entendent tout et que quand on a une perfusion qui coule dans un centre de lutte contre le cancer, on peut s'approprier l'histoire de quelqu'un assez rapidement, je pense, en tout cas. Je lui ai administré le traitement. Et là, dans ma tête, je me suis dit, je ne la reverrai pas. Et puis après, le temps a passé, quelques mois en tout cas. Et puis, il s'est avéré qu'en fait, une collègue est venue me voir un jour et me dit, tu te souviens de cette dame ? Alors, je me suis dit, oui, très bien. Et elle me dit, je connais ses enfants. Et en fait, elle est décédée. Ça s'est bien passé. Et elle me lance une petite bombe en me disant, en fait, elle a écrit une lettre et tu es inscrite sur la lettre. Et ouais, c'est quelque chose qui ne m'était jamais arrivé. On a très peu les retours des familles une fois que la personne est partie. C'était quand même assez déstabilisant de savoir qu'on a été cité dans une lettre d'au revoir. Je me souviens m'être dit, finalement, je ne pensais pas être allée assez loin avec elle, ou lui avoir assez accompagné, ou lui avoir assez donné de temps. Finalement, je me suis dit, ça lui a suffi. Elle ne demandait ni de réponse, ni plus de temps. Je pense qu'elle demandait juste à ce qu'une personne qui soit un peu neutre puisse l'écouter. Vraiment, c'est quelque chose qui est ancré, je pense, dans ma pratique, c'est de faire attention aux détails. Je me suis dit si ce jour-là, je lui avais parlé d'un psychologue, ça aurait cassé le lien. Et la deuxième chose, c'était que si je n'avais pas remarqué qu'elle n'était pas maquillée, elle ne m'en aurait pas parlé. Mais je pense réellement qu'en fait, c'est dans les détails que des fois les choses se jouent.
- Speaker #0
Alors en effet, ce regard avisé, ce souci du détail, est-ce que tu dirais que ça fait partie du métier de soignant ou est-ce que c'est vraiment personnel chez toi ?
- Speaker #1
Je pense qu'en fait, en soignant, on est... humain et qu'on a chacun sa façon de rentrer en contact avec l'autre. En fait, le soin technique très vite devient quelque chose de routinier. Et moi, je l'oublie très vite parce qu'en fait, le sens que j'apporte à mon travail n'est pas dans le soin technique. Et je pense intimement que l'expertise infirmière, elle est dans tout ce qui est prendre soin, dans rentrer en contact avec la personne. Les personnes se souviennent souvent de l'infirmière ou du médecin par un trait de caractère, parce qu'en fait, ils ne vont pas me parler à moi comme ils vont parler à ma collègue. Les jours où on est fatigué, d'ailleurs, c'est ce qu'on enlève le plus, c'est la connexion au patient. Parce qu'en fait, c'est ce qui demande le plus d'énergie. Je n'ai pas beaucoup de temps, vous le savez, je le sais aussi. Mais par contre, quand je suis avec vous, on se fait une bulle à côté, ça sonne et ce n'est pas grave. Mesure gardée. On a quand même un rythme qui est quand même assez soutenu. Mais en tout cas, c'est ce que j'essaye. C'est mon idéal.
- Speaker #0
Émilie, avant de terminer cet épisode, il me semble que tu nous avais amené un ouvrage qui te tient à cœur.
- Speaker #1
En fait, c'est un livre qui a été écrit par Christine Janin. Ça s'appelle « Dame de Pique et femme de cœur » . J'espère que si un jour elle écoute, je ne vais pas trop couper dans sa biographie ou quoi que ce soit. Je m'excuse d'avance. C'est une alpiniste. En fait, c'est une grande, grande sportive et alpiniste française. la deuxième femme à avoir monté l'Everest sans assistance par oxygène. Elle a fait les sept sommets les plus hauts du monde. Elle est engagée, il y a 30 ans de ça, elle a créé une association qui s'appelle "A chacun son Everest". Et dans cette association, en fait, elle vient en soutien après le traitement à des enfants qui sont suivis ou qui ont eu un cancer. Pour l'après-traitement et pour les femmes qui ont été victimes d'un cancer du sein. Et en fait, elle se sert de sa vision d'alpiniste et de cette montée en altitude et surtout de la redescente qui est aussi importante que l'ascension finalement. Je gravis mon Everest et je combats la maladie. Et ensuite, il y a la descente à travailler et puis à vivre. J'en parle aujourd'hui parce que je l'ai rencontrée une demi-heure et j'ai eu la chance qu'elle me fasse visiter la maison de "A chacun son Everest', qui est située à Chamonix. Là, j'ai vraiment compris l'ampleur du phénomène. Et on voit que tout a été pensé. Il y a des lieux de méditation, des lieux de... Il y a une salle d'escalade, mais qui est juste inimaginable, avec un pas dans le vide pour se jeter dans le vide après le traitement, pour reprendre confiance en soi. Elle est médecin. Elle n'a pas pratiqué en cabinet. Je crois que c'est la personne que j'ai rencontrée qui m'a le plus parlé, qui m'a le plus fait écho à mon quotidien de soignant et en service de cancéro sans l'avoir vécu. Elle a une façon de voir le soin. qui m'a fait écho dans tout ce qui n'est pas prescription. Donc en fait, c'est en transmettant ce qu'elle sait faire par le sport qu'elle arrive à faire transcender les enfants et les femmes qui viennent dans son association. J'ai dévoré son livre parce que c'est sa biographie, donc en fait, c'est un petit peu son chemin à elle. Comment elle ne s'est pas donné l'autorisation de lâcher pour eux. Je ne sais pas comment expliquer mieux que ça, mais c'était inspirant, vraiment.
- Speaker #0
Je trouve au contraire que tu as très bien expliqué.
- Speaker #1
C'est vrai ? Tant mieux.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Émilie, pour ta présence dans cet épisode. Merci également à vous qui avez écouté ce podcast. Si ça vous a plu, n'hésitez pas à nous suivre sur la page LinkedIn de la Chaire Valeur du Soin, également sur le site chairevaleurdussoin.univ-lion3.fr. Vous pouvez également nous suivre sur les différentes plateformes, YouTube, Spotify, Deezer. N'hésitez pas à laisser un petit like, un petit commentaire. C'est vrai que ça aide à faire vivre le format. En attendant, je vous dis prenez soin de vous et prenez soin. du soin. Bye bye.