- Speaker #0
Les soignants soignent. Allez, ça commence bien, j'enfonce déjà des portes ouvertes. Enfin, c'est vrai, tout est dans le nom. Comme un écrivain écrit, comme un danseur danse, eh bien voilà, le soignant, il soigne. L'équation est facile. Mais pourtant, bien souvent, les soignants sont pluriels. Ils peuvent être aussi parfois artistes, militants, pères, mères, chercheurs, que sais-je encore. Tous ces visages en même temps, au sein d'une seule et même personne. Quelle histoire. Quelles histoires. On n'est jamais que soignant. Dans ces autres vies, on trouve des ressources, on s'inspire, on fait des rencontres. parfois nous touche, nous change. Et quelque part, est-ce que ce ne seraient pas ces histoires qui prennent soin de nous, qui nous permettent à notre tour de prendre soin des autres ? Je suis Romain Poncey, ingénieur de recherche à la chaire Valeurs du Soin. Bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast au Grand Remède Les Petits Mots. Et je suis en compagnie aujourd'hui de Sonia Benkhelifa. Bonjour Sonia.
- Speaker #1
Bonjour Romain.
- Speaker #0
Sonia, je te laisse te présenter en deux mots pour les personnes qui ne te connaissent pas encore.
- Speaker #1
Tout d'abord, merci pour ton invitation et un grand merci à la chaire Valeurs du Soin. Je remercie également pour son invitation. Donc, me présenter d'un point de vue professionnel, peut-être d'abord essentiellement. Donc, effectivement, j'ai un diplôme d'infirmière spécialisée en psychiatrie. Donc, j'ai exercé pendant plusieurs années dans des différents services de psychiatrie. Et puis ensuite, j'ai passé un diplôme de cadre de santé. Mon exercice actuel est celui de cadre de santé formateur. Pour les étudiants infirmiers.
- Speaker #0
Très bien. Je parlais en introduction de cette question de la rencontre. C'est un sujet qui est directement en lien avec cette histoire que tu vas nous raconter aujourd'hui. Je vais te laisser la parole sans transition.
- Speaker #1
Merci Romain et merci pour ces axes que tu as soulignés et que tu me proposes à travers ces notions d'histoire et ces notions de rencontre, puisque c'est notamment ce que j'ai pu déployer dans la thèse que j'ai soutenue en juin dernier. Il me semble important en tant que soignant d'être sensible aux rencontres que nous pouvons faire. Nous nous sommes amenés à rencontrer effectivement des centaines et des centaines de patients, nous prenons soin d'eux, mais certains vont finalement laisser des traces et occuper nos mémoires de façon peut-être plus importante que d'autres. Et c'est d'ailleurs un des axes que je développe dans ma thèse et qui me semble effectivement essentiel, c'est d'affirmer finalement que nous soignants, nous rencontrons toujours ces nouveaux patients aux prises mais à l'aune. de nos autres relations et situations de soins que nous avons eues avec d'autres patients par le passé.
- Speaker #0
Et si tu nous parlais, par exemple, d'une de tes rencontres qui a pu, toi, te marquer ?
- Speaker #1
La rencontre que j'ai choisi d'évoquer aujourd'hui, c'est non pas une rencontre située dans le champ du soin, ça aurait été possible, mais ce n'est pas le choix qui était le mien. La rencontre dont j'ai envie de parler aujourd'hui, c'est celle que j'ai pu avoir finalement avec, à l'époque, une autre doctorante comme moi, et qui est également membre de la chaire. Je donnerai son prénom aujourd'hui, même si elle m'avait autorisé à donner son nom, il s'agit de Nathalie. Et donc en fait cette rencontre, elle s'est faite dans les premières réunions que nous avons pu avoir dans la chaire Valeurs du soin. Et puis nous nous sommes aperçus que nous étions en pleine phase d'écriture de notre thèse. Et toutes les deux étions finalement d'accord pour aller travailler ensemble à la bibliothèque universitaire. Et donc, du coup, il s'est organisé à la fois quelque chose de spontané, à la fois quelque chose d'assez ritualisé. Et donc, nous nous retrouvions les matins et nous traversions à pied les rues de Lyon pour aller jusqu'à cette très belle bibliothèque universitaire du Palais. Et là, nous nous installions, non loin l'une de l'autre, et toujours avec un petit regard régulier, malgré ce travail effectivement conséquent que demande la fin de rédaction d'une thèse, dans le souci, je crois, de l'autre et dans le souci aussi de l'avancée de l'autre et du bien-être de l'autre. Donc en fait, effectivement, le soin ne se limite évidemment pas que à nos institutions hospitalières ni à nos différents lieux de soins en tant que tels, mais le soin incarne finalement ces figures du care qu'on pourrait dire qui habitent notre quotidien, en fait.
- Speaker #0
Moi, quand tu m'as proposé cette histoire, je l'ai trouvé intéressante en fait dans son approche parce qu'elle renverse le concept du podcast quelque part. On pourrait s'attendre d'un soignant qui raconte une anecdote vis-à-vis d'un patient, ce genre de choses. Toi, tu as pris le parti pré-inverse. Oui. Si tu avais à donner un peu la morale de cette histoire, c'est quoi le sens que tu donnes derrière tout ça ?
- Speaker #1
C'est finalement peut-être l'envie de revenir déjà sur cet intitulé de cette chaire, la chaire Valeurs du soin. Les valeurs qui peuvent être en tension. Et effectivement, en tant que professionnelle de santé, je sais parfaitement aujourd'hui dans quelle situation se trouvent nos institutions hospitalières et les dispositifs de soins. autre et parallèle. Et je pense que sauvegarder des espaces de réflexion et que moi, j'ai envie d'appeler même des espaces de respiration, ça nous permet de mettre en sens et de mettre en perspective. notre travail quotidien, et de mettre un peu de baume, en quelque sorte, sur cette souffrance au travail qui est vraiment beaucoup trop importante aujourd'hui.
- Speaker #0
C'est quelque chose dont tu fais l'expérience, beaucoup ? C'est des conditions très compliquées de travail ?
- Speaker #1
De plus en plus, vraiment, oui, oui. Oui, c'est ça que j'observe, et puis des témoignages qui me sont donnés au quotidien de certaines institutions hospitalières ou de certains EHPAD. qui travaillent majoritairement avec des intérims et donc des résidents ou des patients qui, tous les jours, voient de nouvelles figures, de nouveaux visages devant eux. Et voilà, ça peut être problématique.
- Speaker #0
Je trouve ça vraiment extrêmement intéressant ce que tu dis sur le fait que, oui, c'est des métiers actuellement en tension. Et pour autant, l'institution hospitalière au sens large, et on pourrait parler de n'importe quelle institution de soins, n'est pas une machine à soigner, entre guillemets, véritablement. des soignants et qui ne font pas que soigner, qui sont aussi des êtres sensibles, également traversés par des choses qui leur permettent de bien exercer
- Speaker #1
Nous soignons au regard de qui nous sommes.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Et à condition justement de ne pas nier qui nous sommes, puisque si on fait un petit clin d'œil un petit peu à ce mot que l'on dit devoir à Lacan, le soi niant, c'est-à-dire celui qui risque de nier qui il est à force finalement de ne pas s'écouter et peut-être d'aller un peu trop loin dans ses capacités à pouvoir tout porter et tout supporter. On voit bien du coup que l'enjeu du soignant, c'est de ne pas s'oublier et de prendre soin de lui avant tout.
- Speaker #0
Tu dirais que cette rencontre avec Nathalie, ça t'a aidé aussi à ne pas t'oublier, par exemple ?
- Speaker #1
Ça m'a aidé à mettre en sens et en mots ce que nous partageons. Et comme Nathalie aussi déployait l'importance de la délicatesse, je trouve que c'est absolument essentiel de faire entendre et de faire partager à nos futurs professionnels les enjeux. de la délicatesse dans le soin. Je trouve que cet angle était jusqu'alors trop souvent oublié, peut-être parfois voilé, caché. Voilà, s'intéresser à la délicatesse, je trouve que finalement, c'est être capable de faire entendre aux professionnels qu'ils seront en mesure et capables de venir en aide aux personnes qui traversent les épreuves de la maladie. et de pouvoir donner aux patients la certitude qu'ils pourront dépendre des soignants durant l'épreuve de la maladie.
- Speaker #0
Là-dessus, on va entamer la dernière séquence de ce podcast. Sonia, je t'avais proposé de choisir une œuvre qui aurait le lien, on va dire, avec ton histoire. Je crois que tu as choisi un roman.
- Speaker #1
C'est ça. J'ai choisi La montagne magique de Thomas Mann pour reposer un petit peu. L'histoire, Thomas Mann a commencé la rédaction de cet ouvrage gigantesque en 1913, on est à la veille du premier conflit mondial. Et puis le héros de l'histoire, Hans Castorp, arrive en train dans la ville où se tient du coup le sanatorium, c'est le sanatorium de Berkhoff. Et il arrive ici initialement pour venir rendre visite à son cousin Joachim qui doit sortir dans les six mois qui viennent. C'est donc un sanatorium qui, à l'époque, s'occupe évidemment de personnes qui sont touchées par la tuberculose. Et à l'époque, ils sont très nombreux. Il vient initialement pour une visite et en fait, il va rester sept ans. Sept ans, lui-même, il va se retrouver finalement soigné pour une petite image que l'on va pouvoir identifier sur ses poumons, qui correspond du coup à une atteinte également de la tuberculose. Il arrive pour une visite, il reste sept ans. Et ce que je trouve intéressant dans la montagne magique, c'est bien évidemment les figures du soin. On voit notamment les infirmières de l'époque, des cris, les médecins qui sont là, on les voit faire des conférences aux malades. Donc il y a bien évidemment des figures du soin qui sont déployées. Il y a aussi toute la vie autour du soin. Et ce qui est aussi intéressant, c'est qu'il y a le monde d'en haut et le monde d'en bas. C'est-à-dire, le monde d'en haut, c'est ceux qui vivent dans ce sanatorium. Et puis le monde d'en bas, ce n'est pas seulement ceux du village. C'est... Le monde qui continue en fait à se déployer avec les vicissitudes de la guerre, notamment à la fin de l'ouvrage, on voit aussi qui arrive. Et ce qui est très intéressant, c'est le rapport au temps en fait, qui se trouve déployé en fait dans la montagne magique. C'est sept années de présence de Hans Castorp sur le sanatorium, mais c'est des journées qui sont très ritualisées. Un temps qui semble s'écouler de façon très lente, alors que tout autour, dans le monde d'en bas et dans le monde en général, tout grouille et tout s'accélère.
- Speaker #0
Merci beaucoup
- Speaker #1
Sonia. Merci Romain.
- Speaker #0
Pour à la fois cette histoire, cette présentation. Je pense que les auditeurs, du coup, ont pu aussi faire une belle rencontre. C'est le cas de le dire.
- Speaker #1
Mais oui.
- Speaker #0
Les rencontres peuvent être auditives,
- Speaker #1
... Sonores et avec des œuvres d'art.
- Speaker #0
Exactement. Merci à vous d'avoir écouté l'émission. Je sais que vous êtes de plus en plus nombreux à nous suivre. Je voulais en profiter également pour faire un petit moment promo. On organise la Charte Valeurs du Soin, on organise une journée événement le 11 juin prochain. C'est à l'IUT de Lyon. Ça s'appelle Voyage aux cœurs du soin. C'est une journée un peu expérimentale. autour des visages pluriels du soin avec des soignants, avec des patients, des chercheurs, des professionnels de la santé et autres. C'est ouvert à tout le monde, pas que aux professionnels. Il y aura des ateliers artistiques, il y aura des débats, des projections. Bref, on vous attend nombreux. Je vous mets le lien d'inscription gratuit en description de ce podcast. Merci beaucoup, prenez soin de vous et prenez soin du soin. Bye bye.