- Speaker #0
Baliverde, un podcast dédié à la littérature contemporaine. Épisode numéro 5 Chouard d'Éric Chevillard Bonjour à toutes et à tous, salut Paul, salut Etienne, salut Paul, salut. Alors aujourd'hui on va parler d'un véritable ovni de la littérature contemporaine, on va parler d'un auteur atypique qu'on aime énormément tous les trois, mais c'est aussi peut-être un auteur un peu confidentiel, malgré une oeuvre déjà assez foisonnante, on va parler d'Éric Chevillard, et plus particulièrement de son texte, parce que je ne sais même pas s'il faut dire roman, de son texte, Chouard, publié en 2010 aux éditions de Minuit. Je pense que quand on a commencé le podcast, on a très rapidement eu l'envie ou le projet de parler de Chevillard, de lui consacrer un épisode. Parce que c'est une figure du paysage littéraire contemporain qui ne ressemble à aucune autre. J'ai du mal vraiment à voir un équivalent à Chevillard aujourd'hui. Je ne sais pas comment vous le présenteriez, pourquoi est-ce qu'il est aussi unique ?
- Speaker #1
Oui, déjà, moi, je suis très content de parler de Cheviard. C'est sans doute l'écrivain... vivant que je préfère, français en tout cas. Il est en effet très confidentiel, il a une régularité assez extraordinaire, puisque depuis son premier ouvrage en 1987, il publie un texte, pas tous les ans, mais très régulièrement, et il a assez peu de lecteurs finalement. On connaît souvent son nom, mais sans véritablement l'avoir lu. C'est toujours un plaisir de le retrouver. Il a un univers très particulier, très drôle. Son œuvre est portée sur un style très travaillé. On parlera peut-être plus en détail tout à l'heure de ses différentes veines. Dans Chouard, ce n'est peut-être pas la veine que nous, on préfère. Peut-être Étienne et moi, ou toi aussi, Paul. Mais c'est très intéressant à chaque fois.
- Speaker #2
Oui, alors pour ajouter quelques mots sur Éric Chevillard, pour ceux qui ne le connaissent pas, il a fait une école de journalisme et il a publié, on l'a dit, en 87, donc à 23 ans, son premier roman. C'est très jeune et quand on voit ce qu'il écrit, c'est étonnant qu'il ait pu, aussi jeune déjà, avoir cette plume si spéciale. Et il publie beaucoup, il est aux éditions de minuit, ce qui lui va très bien. C'est une maison d'édition un petit peu particulière, un petit peu... ironique, avec cet humour à la Echnoz qui convient à Chevillard. Et qu'est-ce qu'on peut dire sur lui ? C'est un petit peu un auteur, on va en parler, qui prend des contre-pieds, qui joue avec nos attentes, qui adore casser les clichés, qui est très particulier. Et il y a toujours un grand plaisir de lecture avec lui.
- Speaker #0
Et je trouve qu'il y a peut-être un paradoxe aussi au niveau de sa réception. C'est-à-dire que... Enfin, vous l'avez rappelé, il publie énormément et depuis 30 ans presque maintenant. J'ai calculé, enfin j'ai compté approximativement, c'est plus d'une cinquantaine de romans, enfin de textes, parce que la nature même de ce qu'il écrit est assez incertaine. Une cinquantaine de textes dans une grande maison d'édition, les éditions de minuit c'est quand même pas rien. Effectivement, c'est un nom qui est familier. Il est extrêmement étudié à l'université, je m'en suis rendu compte, j'ai fait quelques recherches. Il y a une vingtaine de thèses qui lui sont consacrées actuellement, ouais. énormément d'essais sur la littérature contemporaine qui le prennent comme exemple, comme support. Très apprécié donc de la critique universitaire, des écrivains contemporains, Pierre Jourde, entre autres. Et parallèlement à ça, à cette publication régulière, c'est étrangement un lecteur, un auteur qui est assez peu lu et qui en tout cas ne jouit pas d'une réputation à la hauteur de ce qu'il écrit, à la hauteur de ce qu'on dit sur lui. Alors est-ce que, je ne sais pas, est-ce que c'est...
- Speaker #1
que c'est un écrivain pour universitaires peut-être je pense un peu un cliché de dire ça je ça serait dommage de le catégoriser je pense qu'il aimerait pas du tout non et puis vraiment un vrai plaisir de lecture quoi c'est pas juste des textes sur lesquels on aime bien qu'on aime bien décortiqué non non non c'est assez étrange mais j'ai déjà remarqué autour de moi en tout cas que la plupart de des gens pour des personnes littéraires le connaissent de nom Aussi grâce à l'autofictif qu'on n'a pas mentionné, qui est cet espèce de journal qu'il tient en ligne à raison de trois billets quotidiens et qu'il s'efforce de tenir depuis des années, ce qui est extraordinaire.
- Speaker #0
Depuis vingt ans presque, vingtaine d'années, trois fragments par jour.
- Speaker #1
C'est ça, et il y a aussi ses contributions au monde des livres en tant que chroniqueur, donc il a beaucoup écrit sur d'autres auteurs aussi.
- Speaker #2
mais c'est vrai que moi je comprends pas pourquoi il n'est pas plus connu pourquoi il n'est pas plus plus lu ou elle l'autofictif c'est un peu pour expliquer comme des haïkus je sais pas comment on peut dire ça c'est quelques lignes fulgurantes souvent avec une blague ou un humour particulier Et c'est très précis c'est c'est exactement ce que cheviard fait aussi dans ses livres et c'est aussi pourquoi qu'il a Il a fini par publier les textes de l'autofictif. Et oui, en fait, ce que je voulais ajouter, c'est qu'il a cette manière... Alors déjà, son lectorat, c'est un petit peu une secte ou c'est un petit peu un groupe de fans. Quand on commence à le lire, j'ai l'impression qu'on appartient à ce groupe. On veut lire tous ses livres et puis on a l'impression que ceux qui le comprennent savent. Je ne sais pas comment on peut dire ça. mais... Ce que je voulais rajouter, c'est que ces romans, moi j'en ai lu quatre à l'heure qu'il est, et j'ai l'impression qu'il se met toujours dans des situations un peu impossibles. Il écrit des romans presque à partir de rien, d'ailleurs est-ce qu'il faut dire roman ? Et j'en ai lu un sur le hérisson, il trouve un hérisson chez lui, dans l'auteur et moi c'est sur le gratin de chou-fleur et la truite aux amandes, on se dit bon ça va jamais faire un livre. Et il se met délibérément en difficulté pour se sortir ensuite comme ça de situations impossibles. C'est très amusant, en fait, sa façon d'écrire. Il cherche l'impasse et ensuite, il fait un tour de passe-passe littéraire et il se... comme un Houdini, quoi. Et j'ai jamais vu ça vraiment chez un autre auteur. Comme s'il voulait se piéger, quoi.
- Speaker #0
Je suis 100% d'accord. Moi, j'ai exactement la même impression, Chevière. À chaque fois qu'on lit une quatrième de couverture, par exemple... Ça fait pas du tout, du tout envie. Quand on s'est lancé dans le choix, moi j'étais très sceptique au début, même au début de la lecture en commençant, parce que pareil, il se met dans des positions impossibles. Moi j'avais lu, c'est l'explosion de la tortue, donc un homme qui écrase une petite tortue, et le texte se construit comme ça autour de ce pied qui fracasse la carapace d'une tortue, qui lui dégouline entre les orteils. Et voilà, on a des situations comme ça, impossibles littérairement, qui ne font pas texte et qui l'arrivent pourtant à faire fructifier. Et moi, ce qui me plaît le plus chez lui, c'est justement cet aspect, cette jouissance de l'écriture qui apparaît à partir de rien. Et l'autofictif, c'est ça. C'est toujours très drôle. C'est extrêmement libre, extrêmement inventif, très mordant. Et surtout, ça ne se répète jamais alors qu'il écrit quand même trois textes depuis une vingtaine d'années. On est sur un maître absolu du côté plastique du texte, de cette capacité à créer, à faire du texte à partir de rien.
- Speaker #1
Oui, de la trouvaille. Moi, c'était mon dixième chevillard. Et en fait, j'ai remarqué qu'il y a plusieurs cordes à son arc. Il y a plusieurs familles de chevillards. Il y a les fictions un peu zoologiques. Donc, on a parlé du hérisson, de Laurent Houtan. Chevillard est un grand lecteur des naturalistes. Pline l'Ancien ou Buffon, pour le plaisir, il s'amuse, comme d'autres regardent des documentaires animaliers, à lire des naturalistes. Il y a aussi des fictions un peu méta, donc Étienne, tu as parlé de l'auteur et moi, il y a des réflexions sur l'écriture, il y a des personnages d'écrivains ou de critiques littéraires aussi dans ses œuvres. Il y a d'autres ouvrages consacrés davantage à des vies imaginaires, des biographies de personnages complètement loufoques. Et peut-être la veine que je préfère le plus et qui n'est pas trop dans le choix, c'est le côté parodie de l'amour courtois, où il y a vraiment un éthos du narrateur qui aime bien se mettre en scène et se... Et se victimiser un peu, moi, ça me fait toujours très rire. On va peut-être parler de Chouard.
- Speaker #0
Ouais. Alors, comment présenter Chouard ? Bon, ben, c'est une île, mais bien loin de l'image un peu fantasmée à la Robinson Crusoe qu'on pourrait attendre. C'est une île stérile, froide, balayée par les vents, et couverte alors tantôt de boue, de punaises, de guano, de neige. Ça dépend un peu des pages, il a une tendance à changer comme ça. C'est surtout une île, Chouard, dont on ne peut pas s'échapper. C'est un peu le principe et ça s'entend dans le nom. On échoue à Chouard et on échoue à se sortir de Chouard. Comme son nom l'indique, c'est un lieu dont on ne peut pas s'extraire et c'est un lieu de la pesanteur, un lieu dans lequel on s'enfonce et duquel il est quasi impossible pour les habitants de s'extraire. On a là une sorte de contre-utopie, enfin, ou d'utopie négative. Utopie, ouais. Utopie, ouais. Encore une fois, il désamorce toutes ces catégories, donc c'est difficile de les utiliser, mais... Tout le livre va tourner autour de cette idée que les habitants de Chouard sont prisonniers de cette île, qui est du côté de l'enlisement, ils n'arrivent pas à en sortir, et à l'inverse, ils vont vouer une sorte de culte à une figure un peu mystique du nom d'Illinuk, le polydactyle, parce qu'il a six doigts de pied, et une sorte de figure dont on ignore si elle a vraiment existé, une figure un peu prophétique, qui serait le seul à... être parvenu à s'extraire de Chouard au moyen d'une fusée. Donc, encore une fois, on a... Si on présente le texte comme ça, ça fait, je trouve, pas du tout envie, c'est même un peu ringard. Et il arrive à, c'est vraiment une qualité, il arrive à s'en sortir, je trouve, merveilleusement bien. La mayonnaise prend, en fait, dans un texte qui a tout pour déstabiliser et pour, justement, nous enliser aussi.
- Speaker #2
Alors, cette île de Chouard, l'auteur en parle et dit qu'il s'est inspiré d'un tableau de Bosch, de Hieronymus Bosch, L'Enfer. Donc, c'est une forme de purgatoire où ce... ce peuple un peu primitif, est condamné à répéter, ressasser, laisser journer. En fait, il n'y a pas d'échappatoire, comme tu l'as dit. Et il y a une forme d'immobilité qui en sort. Chevillard fait des jeux avec les répétitions et on a un petit peu comme ça le sentiment de faire du sur place et que tout est vain, en fait, pour ce peuple. Et on comprend que c'est tout à fait voulu de la part du chevillard. C'est pas qu'il n'arrive pas à faire décoller son roman, c'est absolument son intention. Donc il faut comprendre que c'est un petit peu encore un des contrepieds de chevillard. C'est dans sa façon de jamais nous prendre là où on l'attend et de ne pas faire un roman traditionnel qui nous surprend un peu en cassant comme ça le rythme. assez vite, et donc ces personnages sont enfermés dans une boucle de grisaille.
- Speaker #1
Ça peut être très déstabilisant. Je crois que tous les trois, au moins les cinq premières pages, on a eu du mal à entrer dans le choix, et c'est assez intéressant. Peut-être que Chevillard recherche cet effet de faire choir son lecteur aussi. Il y a un truc très visqueux, ça rappelle beaucoup Beckett aussi, forcément, le côté On attend le retour du prophète Illinuk qui peut nous faire penser à Godot, la fable métaphysique, est-ce que ça représente l'espèce humaine, l'idée que l'espèce humaine serait trop terre à terre et qu'on ne pourrait pas s'arracher à notre condition. C'est déjà une métaphore que je trouve quand même assez intéressante, même si elle tourne en rond, et on en reparlera tout à l'heure, mais le texte lui-même finit par... On se dit, mais c'est interminable, ça va durer tout le roman comme ça, et ça dure 250 pages, avec une structure circulaire d'enlisement, comme si le texte lui-même tombait,
- Speaker #0
je sais pas, choyait, comme on disait, non c'est pas choyé.
- Speaker #1
Il putait du coup, mais en permanence.
- Speaker #0
Ouais, mais c'est un roman de l'échec aussi, échec de toute narration qui finalement s'enlise, la sienne également, je sais même pas s'il y a une narration, il n'y a pas vraiment de trame, à part si cette geste... d'Illinuk justement qui raconte les aventures d'Illinuk comment est-ce qu'il a réussi à s'en sortir roman de l'échec parce que tous les personnages vont tenter un petit peu de sortir de Chouard alors on va avoir une longue énumération de toutes ces tentatives pour bondir sortir, hissir et à ce niveau là Chouard, euh, Chevillère pardon je suis plus dans les mots justement il les manipule, il les malaxe comme ça, alors les habitants essayent de s'enfuir mais ils n'y arrivent pas, ils essayent de se foutre en l'air mais ils n'y arrivent pas toujours alors ils n'ont pas le droit de faire d'enfants puisque c'est une manière de d'inhabiter le lieu, d'arrêter de procréer. Bon, ils n'arrivent pas à s'interdire. Donc quand ils ont des enfants, ils leur tapent sur la gueule, histoire de leur apprendre la souffrance. Et c'est tout ça avec beaucoup d'ironie, parce que c'est un mourir de rire. C'est-à-dire qu'ils essayent de disparaître eux-mêmes physiquement, de se tuer, de s'annihiler, de disparaître de ce lieu. Et à ce moment-là, vous avez des avions qui atterrissent, qui s'écrasent sur l'île et qui la peuplent en fait. Elle est peuplée de rescapés, de crashes d'avions, entre autres. Et ce qui donne un aspect un peu farce tragique à la Beckett, effectivement. C'est très drôle et c'est jamais innocent. C'est très grinçant, c'est un humour qui est très violent aussi, je trouve. Et là, moi, ça me fait... Je reviens à Michaud, du coup. Il y a quelque chose dans son humour et dans son comique qui est extrêmement violent et qui est extrêmement sombre.
- Speaker #2
Oui, alors là, j'ai deux choses à ajouter, peut-être. Sur le côté Beckett, je suis absolument d'accord avec vous que c'est un très bon parallèle à faire. sur peut-être l'absurde de cette intrigue, entre guillemets. Mais peut-être chez Beckett, il y a une impossibilité de dire, il y a même un roman qui s'appelle L'Innommable. Cheviard, c'est un prolongement de Beckett, ou de la geste becketienne, parce que lui, il produit toujours du langage. Cheviard, il ne va jamais se retrouver incapable de dire quelque chose. C'est presque maladif. Donc même dans les cul-de-sac, il a toujours des jeux de mots, il est toujours capable de rebondir, de continuer. Il est très fort, on l'a dit, pour se renouveler en fait. Donc il va toujours relancer sa machine verbale. Et dans un sens, il est... Beckett, ou le contrepoint de Beckett, peut-être. Et ce que je voulais dire aussi, c'est bien que vous parliez de cet humour noir. Alors moi, j'ai eu deux problèmes avec le livre, et c'est pour ça que j'ai un petit peu moins accroché que vous, c'est que les autres livres que j'avais lus de Chevalier n'étaient pas présentés comme des romans. Donc dès le début, on voyait bien qu'il n'avait aucune intention de vraiment suivre une trame. Ça parlait de lui, chez lui, bon, on comprenait qu'il allait nous manipuler, nous balader un peu. Alors que là, ça commence un petit peu comme un roman avec des personnages et il ne tiendra jamais vraiment cette promesse-là. Donc ça, ça m'a un petit peu perturbé, déçu. Évidemment, si on connaît Cheviard, on sait bien qu'il ne va pas aller au bout d'un roman traditionnel. Mais je me suis un petit peu fait avoir et j'étais déçu dans ce sens-là, on peut dire. Et ensuite, l'humour noir n'a pour moi pas trop marché. Alors évidemment, parfois c'est un peu irrésistible et il y a des situations amusantes. mais l'accumulation... Quand ils veulent se détendre, ils vont se faire taper dessus. Ils ont le jeu du couteau. Ils se mettent des coups de couteau pour s'amuser. Ils ont des pumas domestiques qui leur mettent des crocs dans la jambe. C'est absurde, c'est marrant, mais ça revient tellement qu'il y a un côté liste.
- Speaker #1
Il va très loin.
- Speaker #2
Il pourrait toujours marcher pour moi.
- Speaker #1
Un des ouvrages où il va vraiment le plus loin dans son humour. Je peux comprendre. Ça s'est joué sur un fil.
- Speaker #0
Il y a un dolorisme des personnages qui se ressent à la lecture. C'est vrai qu'on souffre un petit peu. Moi, j'ai apprécié, il y a un côté peut-être un peu maso, mais j'ai beaucoup apprécié cet aspect répétitif qui tourne en rond, justement. Et peut-être, puisqu'on parlait du texte, peut-être vous le faire entendre un petit peu. On commence par une description, une topographie un petit peu de cette île de Chouard dont on parle depuis tout à l'heure. Les expéditions menées tous azimuts dans le but de mieux connaître la géographie de Chouard n'ont guère éclairci la situation. Les rapports demeurent vagues, lacunaires, imprécis, et quand la précision s'y trouve, elle contredit ce que l'on croyait au moins savoir avec certitude. Ce n'est donc point une montagne, c'est un marais, un marais de plus, soit. Mais rien n'est jamais définitivement acquis ici. Nous nous accordons sur peu de choses à ce jour. sont pourtant consignés dans tous ces rapports l'impression de tourner en rond. D'une part, l'escarpement accidenté du contour d'autre part, et enfin, l'impression de tourner en rond, observation que chacun ferait aussi bien en se traînant n'importe où sur quelques mètres. Nous supposons cependant que Chouard est une île, un anneau de récif enseveli sous le sable et fermé autour d'une mer intérieure. La controverse commence lorsqu'il s'agit de déterminer quelle est la mer intérieure et quelle est l'autre, l'extérieur, l'environnante. Deux eaux, quoi qu'il en soit, non navigables, hérissées d'écueils affleurants, prises dans les glaces une bonne partie de l'année. Fragiles banquises qui ne supportent pas le poids d'un enfant. Seul l'ours blanc et le morse s'y meuvent sans péril. Rare celle-ci est rase, la végétation. On ferait un bosquet peut-être en rapprochant les arbres, puis en les liant en un fagot. Voilà tout ce que l'on sait de Chouard pour la géographie physique,
- Speaker #1
tout ce que l'on peut affirmer avant d'être démenti.
- Speaker #0
Donc cet extrait, on voit que Chouard est une île qui est d'abord une île indéfinissable. Son nom est un verbe, on l'a dit, enfin vient d'un verbe, et à chaque fois qu'on apprend des choses sur cette île, sur Chouard, le réel, la géographie contredit le peu qu'on peut savoir. Et le roman, en fait, est construit là-dessus, sur ce mécanisme de donner des informations qui nous semblent fiables, et puis les déjouer, alors il y a plein d'effets comme ça, on a du mal à savoir de quoi on parle même. Et ce qui est amusant, c'est qu'en fait, la géographie elle-même, elle échappe, c'est-à-dire qu'on a parfois un sol boueux dans cette île, parfois c'est de la neige, parfois c'est composé de guano ou de crottes de top, un truc comme ça, parfois l'île, elle est gigantesque, parfois elle semble se resserrer sur les personnages, et elle échappe comme ça à toute saisie, et on a un jeu comme ça. de créer l'inconfort des personnages et du lecteur ou de la lectrice, qui est très très très fréquent. Et d'ailleurs, cette île, on nous parle d'île depuis le début, mais ce qui est paradoxal, c'est qu'on n'est pas sûr que ce soit vraiment une île, puisque si je comprends bien, il y a une mer à l'intérieur, et il y a une mer à l'extérieur. Donc la notion même d'île semble un peu compromise. J'ai vu des gens qui parlaient d'un ruban de Mobius, le dedans, le dehors s'inverse, on n'arrive pas à savoir. Et donc, ce qui nous apparaît même comme une île, semble en fait balayé ou remis en question par le texte.
- Speaker #2
Oui, ça c'est incroyable. Moi, j'ai été complètement perdu avec ça. Mais on sent qu'il y a un jeu aussi derrière ça. Parce que je pensais au début qu'on était plus ou moins dans un climat... Trois, l'Antarctique ou quelque chose comme ça. Puis après plus de 100 pages, il y a une jungle. Enfin, on se croit dans une île tropicale. Donc voilà, j'étais absolument perdu. Mais ce n'est pas gênant pour la lecture. C'est plutôt amusant. Mais ça parle de ce que fait Chevalier, en fait, qui détruit sciemment ce qu'il vient de créer. Souvent dans le même paragraphe, parce qu'il écrit par petits paragraphes comme ça. Il commence par installer quelque chose, puis il va le casser progressivement. Et à la fin du paragraphe, on a défait le nœud qu'on venait de nouer. Et on se dit, mais où va-t-il, en fait ? Est-ce que tout ça est vain ? Il n'y a pas une progression comme on attend d'un récit traditionnel ? Et je pense qu'on pourrait mettre parfois les paragraphes dans un ordre différent. Ça ne bouleverserait pas vraiment le roman. Et on est peut-être un petit peu déjà dans l'autofictif, c'est-à-dire des... Des paragraphes comme ça, deux, trois lignes, où en fait, ce qui est important, c'est le plaisir de la phrase, en fait, qui est le but même de l'écriture. C'est pas vraiment de nous emmener quelque part avec son roman, quoi.
- Speaker #0
Ouais. Et il le dit d'ailleurs dans l'extrait qu'on vient d'entendre, hein. On a l'impression de tourner en rond, quoi. Et ça, ça, ça, c'est... L'île désigne finalement... Enfin, Schwarze, c'est aussi le titre du livre. Donc c'est pas anodin, cette impression de tourner en rond. C'est aussi la nôtre.
- Speaker #1
Oui, oui, bah c'est un écrivain moderne par excellence, ou post-moderne, je sais pas ce qu'on doit dire, mais... Il a un soupçon à l'égard du récit, donc il veut le désamorcer, le dynamiter en permanence, à travers l'ironie en particulier. Et oui, il y a cette image à un moment donné de l'escalier de sable ou d'un pont de plumes ou de brindilles. Ça représente parfaitement l'idée que... Moi, ça m'a rappelé la phrase de Cyrano, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile. Il y a vraiment l'idée que plus c'est vain, plus ça plaît à Chevillard.
- Speaker #2
en tout cas qu'on aime ou pas, moi j'ai eu du mal avec une grande partie du livre, mais j'ai envie d'applaudir quand même, parce que le geste est tellement radical, que nous on n'aime pas trop chez Ballyverne la littérature tiédasse. Donc au moins il se passe quelque chose, c'est un roman qu'on n'a jamais lu ailleurs, et j'avais à la fois envie vraiment de savoir, de finir, de comprendre, et aussi de balancer le livre en me disant non mais c'est pas possible. Il se moque de moi. Mais il y a un jeu et on est tout le temps intrigués. Et il se passe quelque chose. Il ne se passe pas tous les jours quelque chose quand on lit un livre. Mais là, avec Cheviard, il se passe quelque chose.
- Speaker #0
Nous gardons précieusement les ongles de nos pères défunts. C'est le seul héritage que nous convoitons de leur vivant et la seule justification aux filiations, aux généalogies. Puis, nous fixons ces ongles sur la tunique où sont déjà certis ceux de nos aïeux. Chaque génération nouvelle est mieux protégée que la précédente par ce vêtement d'écaille qui est aussi notre habit de cérémonie, étincelant des attributs les plus remarquables du polydactyle. Une ancienne prophétie affirme que lorsque nos tuniques seront toutes entièrement couvertes d'ongles, il reviendra nous chercher nous serons prêts alors pour le grand voyage à travers l'espace dans ces combinaisons à toute épreuve qui ne craignent ni l'eau ni le feu ni le froid que d'ailleurs elles produisent d'elles-mêmes et sur lesquelles voulons-nous croire ricocheront les aérolites certains malins ont pensé hâter le retour d'ilinuc en arrachant leurs propres ongles projetant déjà de recommencer dès la repousse puis encore et encore jusqu'à recouvrir leur tunique Mais cette ruse ne vaut rien. Opération nulle et douloureuse. Il faut les ongles des morts et, patiemment, creuser le temps. Ouais, donc on a un deuxième extrait ici qui souligne, je pense, un peu plus cette dimension humoristique, très ironique, très mordante du texte de Cheviard, avec ces personnages qui s'arrachent les ongles pour essayer de tricher, en fait, avec la prophétie. Et donc là, on a vraiment ce côté très michaud dans Ailleurs ou La Grande Garabagne, ces études presque ethnographiques de mœurs et de coutumes de peuples qui n'existent pas. Et ce que je trouve bien dans cet extrait aussi, c'est... On retrouve aussi l'opposition entre le haut et le bas dont on parlait précédemment, c'est-à-dire une aspiration au céleste, au cosmique, avec Illinuk, à s'élever. Et puis... la pesanteur du lieu, et puis un texte qui retombe en fait, parce qu'on finit par « non, non, ça marche pas, on peut pas tricher avec la prophétie » . Et cette expression que je trouve très belle, « il faut patiemment creuser le temps » . Et je trouve que, encore une fois, c'est une expression qui peut bien renvoyer au texte lui-même de Cheveillard, qui s'amuse à creuser lui-même. On revient sur ce qu'on disait peut-être sur Bernard aussi, ce même sillon comme ça, il s'enfonce dans son propre texte et il ne le développe finalement, il ne fait que le développer mais il ne le fait pas progresser vers le haut en fait, il ne le fait pas sortir, au contraire le texte s'enfonce.
- Speaker #2
Moi ce qui m'a frappé dans Chouard plus que dans les chevillères précédentes, même si ça reprend un petit peu ce principe, c'est la façon dont le texte peut être vu au micro, macro, si on regarde juste au niveau de la phrase, de la cellule, du mot à mot. c'est très brillant, c'est très pétillant, il y a toujours des jeux de mots, ça rebondit. Et si on dézoome et qu'on regarde le texte de loin, on a l'impression que c'est extrêmement lourd, pesant, ils ont les pieds dans la gadoue, on n'avance jamais sur place. Et c'est très perturbant, parce que je n'ai jamais vu un texte qui fait les deux à la fois. Et en fait, c'est une performance, parce qu'un texte qui ne bouge pas et qui est aussi vivant à chaque phrase, C'est quasiment du jamais vu. Et ça, ça m'a complètement sorti de mon expérience de lecteur. Mais maintenant, avec du recul, je trouve ça assez bluffant.
- Speaker #1
Oui, oui. Tout son œuvre, en fait, pour moi, c'est qu'un prétexte à remotiver la langue. Et encore, là, dans l'extrait dont tu nous as parlé, ça dit quelque chose encore. Il y a un propos, il y a un symbolisme. Mais en réalité, on a presque envie de penser que parfois... cheviards ne s'intéressent pas vraiment à ce qu'ils racontent. Et c'est pour ça qu'au début, ça peut être un peu déstabilisant pour le lecteur. Moi, j'ai l'image de l'eau glacée, un peu d'un bain dans une eau glacée. C'est très désagréable au début. Et puis ensuite, ça revigore, ça revivifie. Et il y a cette histoire de prendre la littérature à la lettre. Il aime bien cette image pour ne pas la laisser devenir l'être morte. Il aime bien l'idée de lui redonner vie, de la revigorer.
- Speaker #3
Il est certain que chaque mot dans une phrase est porteur aussi, est un germe ou un œuf. Enfin, arrive avec sa puissance électrique, sa charge de poésie et peut... et peut reféconder la phrase qui se tarissait, et puis est chargé de potentialité, parfois de polysémie. Et ce qui est assez juste, en tout cas, c'est que pour moi, les récits naissent d'un emballement de la phrase, plus que d'une sorte de scénario préexistant que je m'appliquerais à relater. C'est pendant que j'écris que une sorte de... de transe, c'est un peu emphatique ça, mais que la phrase se génère, va chercher ses nutriments et puis se hanfle, se déploie à partir de ce qu'elle... Il y a un petit côté rhizome aussi.
- Speaker #2
Oui, mais il y a vraiment un acte de dépouillement dans son œuvre, en fait. On a l'impression qu'il s'est... séparé un peu de la trame de l'intrigue assez vite dans ses livres et que maintenant il essaye encore d'enlever des couches alors est-ce qu'on peut enlever le sens ? Est-ce qu'on peut enlever les personnages ? Est-ce qu'on peut ? Parce qu'en gros les personnages il y en a très peu il y en a 2-3 mais la plupart du temps c'est nous les habitants de l'île, c'est pas très détaillé et il est capable comme ça d'élaguer et de retirer de plus en plus d'éléments et encore de faire vivre le livre et de faire vivre la langue.
- Speaker #0
C'est radical, comme on a dit.
- Speaker #1
C'est tout ce qui l'intéresse pour moi, la langue. Et rien qu'en lisant ce titre, « Choir » , c'est tout un programme poétique. Et moi, la grande question que je me suis posée, c'est est-ce que Chevillard va s'interroger sur la coïncidence entre la sonorité de ce verbe « choir » et son sens ? Pour moi, il y a un truc là-dessus. Ça m'a fait penser à m'alarmer beaucoup. C'est un peu un symboliste, en fait. chevillard il Il rêve presque d'un langage où le signifié aurait disparu. Vous voyez, ça se voit depuis le titre de son premier livre, « Mourir m'en rume » . On retient plus les allitérations en M et en R, la sonorité, que le sens qui est absurde. J'ai pensé à Mallarmé, je crois que c'était lui qui disait que les mots jour et nuit n'étaient pas bien choisis, qu'on devrait les inverser, parce que jour, ça sonne un peu lourd, et nuit, ça sonne comme lui, le verbe luire. Pour moi, chez Chevillard, il y a vraiment ce travail de... C'est presque de la poésie, du coup.
- Speaker #2
Il y a cette phrase, bondir hors de choix, qui est martelée. Isir hors de choix. Et le choix de mots plutôt rares, en tout cas plutôt peu courants, ça obéit à ce programme sonore, en fait. Le titre choix, en fait, c'est un très mauvais nom d'île. Si on réfléchit bien, c'est moche. Mais ça sonne très étrangement, et c'est dans la sonorité qu'il faut aller chercher ça.
- Speaker #0
Oui, comme tu disais, Paul, tout un programme, en fait, lire les titres des livres de chevillard l'un après l'autre, et on a déjà une idée un petit peu dans quoi on va mettre les pieds. Même moi, j'adore mourir mon rhume, j'ai l'impression d'entendre quelqu'un dans le rhume dire ça. Et ces titres sont déjà un petit haïku, des petites trouvailles en soi, c'est incroyable.
- Speaker #2
C'est ce qu'il dit dans l'entretien qu'on a écouté tout à l'heure, le mot vient féconder la phrase. Il est presque prétexte à la phrase. C'est ce qui vient redonner du corps, de la matière, de la texture à la phrase et l'enrichir.
- Speaker #1
C'est pour ça qu'il est si fort pour moi. C'est que si on regarde très concrètement son écriture, il écrit très bien au sens d'écrire concrètement qu'est-ce que c'est, mettre le mot juste au bon moment. Et pour moi, avec peut-être Michon et Schnoz, après c'est subjectif, c'est l'un des écrivains qui écrit le mieux. Et à partir de la 50ème page, j'ai remarqué qu'il y avait des alexandrins blancs, des verts blancs, partout. Et je ne pouvais plus que les voir, ça m'obsédait finalement. Et la gestion du rythme aussi, il a un sens du rythme. J'ai noté juste une phrase là. Nos estomacs ne supportant plus l'auroch réclament d'aujourd'hui du papillon. Il y a un sens du mouvement ascendant et descendant. Parce que c'est 11 syllabes la première partie de la phrase et 10 ensuite. En plus, il y a ce mot de l'auroch qui est cette espèce éteinte, l'ancêtre de la vache. Ce mot-là, il allégorise à merveille la langue de chevillard comme un blason un peu disparu. Mais oui, il y a vraiment cette attention au rythme qui est incroyable. Et peut-être aussi sur l'aphorisme, il y a des phrases qui tiennent toutes seules. comme on... On va écouter juste Chevillard là-dessus, mais il y en a une par exemple qui m'a beaucoup fait rire. « Oh, pour moi, c'est tristesse de n'avoir qu'une tête, j'ai déjà tant d'idées pour l'autre. » Il a des trouvailles comme ça, et comme vous disiez tout à l'heure sur l'autocitif, comme on le disait, on pourrait les extraire et ça ferait un haïku ou un aphorisme.
- Speaker #2
On écoute Chevillard parler justement de sa pratique de la maxime.
- Speaker #3
Oui, il y a une double tentation de la digression infinie et au contraire presque de l'aphorisme. Mon idéal serait de faire tenir une digression dans un aphorisme, mais c'est difficile. À chaque fois, ça va vers une sorte de condensation, et puis comme si celle-ci était intenable, ça explose ou implose, et à nouveau ça se déploie. Oui, c'est très étrange. J'ai vraiment cette double… Ma phrase, ça se poursuit simultanément, le désir de s'arrêter dans une formule qui la tiendrait, et puis au contraire de ne jamais s'arrêter, comme si elle voulait durer infiniment.
- Speaker #0
Alors comme il le dit bien, c'est assez paradoxal cette façon... qu'il a d'écrire des aphorismes, la phrase parfaite. Il travaille à un niveau très concis et en même temps, comme on l'a dit au début du... du podcast, il produit énormément de textes, il écrit constamment soit sur son blog, soit des romans qu'il publie. Et moi, je trouve qu'il est, comme on disait, très précis dans son écriture. C'est un auteur majeur et c'est un plaisir à regarder. Mais j'ai en même temps ce sentiment qu'il en fait parfois trop. Est-ce qu'il gagnerait à couper un petit peu c'est un sacré léger ce que je dis. dans ce livre là j'aurais l'impression qu'on pouvait quand même couper un peu avant et quand je repense à l'auteur et moi qui m'avait beaucoup plu qui est le premier livre que j'ai découvert de Chevillard il écrivait un peu sur lui le texte part sur autre chose et puis il commence à parler des gratins de chou-fleur et il fait des petites notes de bas de page sur le gratin de chou-fleur il donne une recette la truite aux amandes et puis finalement le livre bascule entièrement en notes de bas de page. Le texte disparaît et est avalé par les notes de bas de page qui appartiennent de la page 100 jusqu'à 300. Tout le livre va être écrit par en dessous. Oui,
- Speaker #1
c'est une deuxième histoire, je crois, qui contamine cette histoire d'un homme poursuivi par la police et qui suit l'itinéraire d'une fourmi à travers la ville. Oui, oui. Mais c'est vrai que tu as raison. Du coup, ça relance un peu le texte. Parce que je crois, dans mon souvenir, je me souviens, c'est le premier que j'ai lu aussi, à la fac d'ailleurs. Et c'est aussi 250 pages, l'auteur et moi. Mais au moins, c'est vrai qu'il y a une relance. On a l'impression qu'il y a presque deux récits en un. Et là, il joue exprès sur le côté l'enlisement. On en a marre. On en a marre, c'est très long.
- Speaker #2
Mais moi, ça m'a fait penser, je pense que Étienne, tu vas partager ma souffrance, à Pierre Sange, les fragments de Lichtenberg, c'est ça ? Un texte colossal, tentaculaire, qui est vraiment fantastique dans chacune de ses lignes, et qui pourtant crée un effet de saturation et d'épuisement. Je sens que j'ai peut-être le seul qui se rapproche un peu de ce que fait Chevillard, même si c'est assez différent, mais dans cette tentative d'essayer d'épuiser quelque chose, et d'aller au bout d'une idée qui pourrait effectivement tenir sur une page, une page et demie, et de la presser comme ça, comme un citron, jusqu'à l'épuisement. Donc ça... C'est paradoxal parce qu'on est tous sortis, je pense, de Chouard un peu épuisés en disant, bon, on avait envie de sortir de Chouard, nous aussi. Et, personnellement, à la fin, mais Paul aussi, je crois que c'était toi, on en parlait, on avait envie d'en lire un autre. Il y a quelque chose d'addictif. Et moi, c'est peut-être les auteurs qui me touchent le plus aujourd'hui. C'est ceux qui jouissent de ce qu'ils écrivent, qui ont un plaisir pur de l'écriture. Et c'est là aussi où je le mets dans cette catégorie-là. des jouisseurs, je sais pas si c'est un bon terme pour les qualifier ouais,
- Speaker #1
Bart en parlait du plaisir du texte, il y a vraiment ça ça donne envie de les lire à nouveau d'écrire aussi soi-même et tu parlais de l'épuisement bon évidemment je vais parler de Perrec mais il y a un truc où il cherche à épuiser des situations ordinaires aussi, je sais pas si je peux introduire un nouvel extrait mais Pérec parlait de l'infraordinaire. Il nous invitait à décrire notre rue ou à décrire le contenu de nos poches pour évoquer des sujets qui seraient sous notre nez et qu'on ne verrait même pas. Je viens, j'aime beaucoup faire ça. Comme Sanj d'ailleurs, il y a le côté spéculatif, l'expérience de pensée, le « et si » aussi, s'imaginer des choses. et les épuiser comme tu le disais, comme en pressant un citron. Et donc je voulais parler un peu de ce passage consacré au dos, où Chevillard nous fait une description du dos, et c'est vrai que le dos c'est peut-être une partie du corps dont on ne parle pas vraiment, enfin sur laquelle on n'écrit pas vraiment. Donc on écoute cet extrait.
- Speaker #2
Qu'est-ce donc que ce dos ? toujours dupe, dépourvue de tout organe sensible ou préhensible, et qui malgré cela annexe et confisque une bonne partie de notre individu, à lui seul presque un quart de notre surface corporelle, pour nous servir à rien d'autre, en somme, qu'à porter les critaux qui proclament notre honte, à abriter aussi les murmures malveillants de nos ennemis et offrir à leurs flèches une cible facile. Or, Oui, nous préférons notre dos rond, aveugle et sourd à tout autre aspect de notre personne. Notre dos, justement, parce qu'il ne se mêle de rien, ne collabore pas, et parce qu'il s'obstine dans le refus, le déni, l'indifférence, parce qu'il n'a que mépris pour choix, et parce qu'il est toujours sur le départ. Si nous n'étions que dos, sans ses membres qui s'accrochent, ni ses sens qu'un souffle émeut, si nous n'étions que dos, nous serions déjà loin.
- Speaker #1
Oui, dans ce passage, ce que je voulais mentionner, c'est déjà l'humour de Cheviard, puisque... Il y a la référence au dos comme une cible potentielle pour les flèches des ennemis. Il y a aussi cette personnification, il est toujours sur le départ, en parlant du dos. Toujours cette sensation que tout est vivant chez lui, les animaux, les choses, les objets, les parties du corps. Et encore une fois, je vais faire encore une petite minute stylistique, désolé, mais le sens du rythme, quand on regarde simplement les premiers mots de ce paragraphe, Qu'est-ce donc que ce dos toujours dupe ? On a un rythme en 3-3-3, enfin 1-2-3, avec une allitération en D et en C. Qu'est-ce donc que ce dos toujours dupe ? Et on entend presque la rondeur du dos. Là, c'est exemplaire pour un prof de français, c'est du pain béni. Et c'est très drôle. Et 6 pages plus loin, il fait pareil. Il va parler de l'utilité des joues. Il va dire, mais les joues, en fait, ça ne sert à rien. Ça sert seulement à être giflé ou pincé. Moi, je trouve ça... Ce que je recherche en littérature, quand je lis un livre, c'est qu'on me dise « Ah, regarde, tu ne penses pas assez à ce truc-là, je vais t'en parler et je vais te faire rire dessus. » Oui,
- Speaker #0
c'est l'expérience chevillard. On passe par toutes ces phases. On commence à lire les premières pages en se disant « Bon, ce n'est pas un livre. » Ensuite, on dit « Ah, mais il est beaucoup plus malin que ce que j'avais pensé. » C'est incroyable. Puis, la lassitude, c'est la troisième phase. Et puis on termine et on veut tout de suite en reprendre un parce qu'en fait on se rend compte à l'après coup qu'on a vécu quelque chose de vraiment spécial. On passe par toutes ces étapes.
- Speaker #1
Moi je trouve que c'est vraiment addictif. Et peut-être pour conclure et avant de parler du... Parce qu'il a sorti un nouveau livre, je veux dire. Il y avait cette phrase dans l'article du Monde consacré à Chouard que j'aime bien. Etienne, tu me partageais l'article. La grande qualité de ce texte est qu'il laisse la liberté de choisir sa propre distance par rapport à lui, exactement comme un tableau qui autorise le spectateur à se placer où il veut, le nez dessus ou dix pas en arrière. Bon, ça serait dommage de comparer, je veux dire, la peinture à de l'art contemporain, mais il y a quand même cette idée du... En fait, on a le choix, on a le droit d'adapter notre regard, d'ajuster un peu. et de prendre le texte là où il nous plaît, par où on veut, pour pas que ça nous écrase trop.
- Speaker #0
Dans ce même article, j'ai aimé aussi, vers la fin, quand il dit « Les mots sont impuissants face à la pesanteur du monde, mais ils ont le pouvoir de se substituer à lui par une action qui s'appelle poésie. » Et là, j'ai retrouvé bien la pesanteur de Chouard et en même temps, la légèreté du texte.
- Speaker #2
Oui, peut-être pour terminer, on peut annoncer le... qu'Eric Chevillard a publié un nouveau texte au début du mois de mars 2026, donc c'est tout chaud, un texte très joliment intitulé « Jaune soleil » , donc ça s'inscrit un peu dans ce qu'on disait sur les titres très Chevillardesques. Alors je ne l'ai pas lu, mais je sais que la première page concerne une taupe. Donc voilà, tout est écrit du point de vue d'une taupe, et encore une fois, on a quelque chose de très Chevillardesque. Bon, et voilà, cet épisode de Baliverne touche à sa fin. On va se retrouver dans un mois pour parler, alors là, rien à voir avec Eric Chevillard, je crois, on n'arrivera pas à faire de lien, je pense, puisqu'on va parler de Beloved de Tony Morrison, prix Nobel de littérature en... Vous avez l'année ? Ouais, merde, moi non plus. Tu nous as tués là.
- Speaker #1
1993.
- Speaker #2
Allez, à bientôt.
- Speaker #1
À bientôt.
- Speaker #4
À bientôt, salut.