Speaker #0Je suis Sandrine Martin, enseignante et formatrice en Yin Yoga et en Yoga fonctionnelle. J'ai créé ce podcast pour donner une autre vision du yoga. Un yoga où chacun peut trouver sa place, que l'on soit raide ou flexible, petit ou grand, fin ou rond, quel que soit son âge. Je ne crois pas aux règles universelles de l'alignement. En revanche, je crois que chacun peut trouver ses propres alignements. Chaque semaine, seul ou avec mes invités, je vous propose des réflexions, des partages d'expériences et des explorations. L'intention de ce podcast est de vous offrir la liberté de pratiquer un yoga qui vous ressemble et qui vous fait vibrer. Bonjour à toutes et à tous, je suis ravie de vous retrouver aujourd'hui pour cet épisode. Et je dois vous confier qu'il a une petite saveur particulière. Il y a quelques semaines, je publiais un texte sur Instagram qui s'intitulait « Enseigner n'est pas appliquer une recette » . Et parmi vos retours, j'ai vu passer le commentaire de Claire qui me disait J'ai hâte d'avoir le podcast sur ce thème. Alors Claire, cet épisode, il est un peu pour toi aujourd'hui. Un immense merci pour ton commentaire. C'est aussi pour ça d'ailleurs que j'adore ce format. Vos questions, vos réflexions sur les réseaux, c'est ce qui nourrit directement le podcast. On avance ensemble et ça, c'est vraiment précieux pour moi. Alors on va y plonger dans ce fameux sujet des recettes toutes faites. Vous savez, on vit dans une époque où... tout doit aller vite. On veut des solutions immédiates, des protocoles clairs et parfois, on n'a pas envie de réfléchir. Et d'ailleurs, il y a beaucoup de systèmes qui nous emmènent à moins réfléchir et à moins s'interroger. Et le yoga n'y échappe pas. La recette, au fond, c'est quoi ? C'est un raccourci pédagogique. C'est ce qui permet de rendre la pratique digeste, de la faire rentrer dans des cases pour que ce soit plus simple à enseigner. Surtout... quand on manque de temps et de fond dans nos formations. On applique une recette quand on manque de compréhension profonde de ce qui se joue vraiment sous la peau. Prenez l'exemple typique qu'on entend partout, l'asiatique. Dans beaucoup de cours de manuel, la recette c'est tu as une sciatique, tu fais Gomukosana, la posture de la tête de vache. C'est un automatisme, c'est-à-dire un problème égale une solution. On se dit que ça va étirer le fessier, libérer le nerf et hop, c'est réglé. Sauf que, si on s'arrête deux secondes pour regarder l'anatomie réelle, on s'aperçoit que cette recette peut être aussi un cadeau empoisonné. Si c'est une sceptique radiculaire, liée au pincement au niveau des vertèbres, oui, cet étirement, cette posture peut apporter un soulagement. Mais si c'est ce qu'on appelle le syndrome du pyriforme, où le nerf est déjà comprimé par le muscle dans la fesse, alors là, l'adduction du fémur associée à la rotation externe, réclamée par la posture, va venir écraser le nerf encore plus. Résultat, le pratiquant sort de la pratique avec des fourmillements aggravés et une douleur plus vive. La recette a ainsi échoué parce qu'elle a ignoré tout simplement la cause. Si ce sujet vous passionne, Je vous renvoie à l'épisode 88 où je décortique cela de manière quasi chirurgicale. On en revient à cette phrase fondatrice de T. Krishnamacharya que l'on cite souvent mais que l'on applique si peu aujourd'hui. Ce n'est pas la personne qui doit s'adapter au yoga, mais le yoga qui doit être ajusté à la personne. Je vous la refais parce qu'on ne l'entend pas assez. Ce n'est pas la personne qui doit s'adapter. au yoga, mais le yoga qui doit être ajusté à la personne. Et c'est le socle de notre réflexion aujourd'hui. Pourquoi est-ce qu'on s'acharne encore à vouloir faire rentrer des corps ronds, carrés, longs ou symétriques dans le même moule, dans le même type de posture ou dans le même ajustement ? Quand on n'a plus d'argument technique, quand on ne sait plus expliquer le pourquoi d'un alignement, on a souvent tendance à à sortir la carte du sacré. On nous propose l'idée qu'il y aurait des alignements sacrés, des géométries parfaites que l'on devrait atteindre pour que l'énergie circule. Comme si le prana était un douanier tatillon qui vous bloquerait le passage si votre pied n'est pas à 45 degrés précisément. Ce côté sacré, il mystifie la pratique. Il lui donne un air magique, voire inaccessible. Et surtout, il crée une hiérarchie invisible entre ceux qui ont le corps fait pour performer ces alignements, c'est-à-dire les élus, et les autres qui regardent de loin en se disant qu'ils ne sont pas assez yogis ou yoginis. Il ne faut pas l'oublier, et je le dis de manière purement factuelle, que le yoga traditionnel s'est développé au sein d'un système de caste. Et cette quête de la pureté de la forme, de l'alignement parfait, fait en quelque sorte égo à cet héritage social. où certains corps ou certaines castes étaient considérés comme plus haples, plus purs que d'autres. Et aujourd'hui, dans nos studios modernes, dans nos pratiques, cette hiérarchie perdure sous une forme plus subtile, celle de la police du yoga qui vérifie que la posture est bien faite ou pas bien faite. Et ainsi de penser que si tu n'as pas l'alignement sacré, tu n'as pas accès à l'essence de la pratique yogique. Mais c'est faux, c'est totalement faux. Il ne se passe rien de grave si vous ne performez pas l'alignement proposé par les maîtres ou dans les livres. On n'est pas foudroyé parce que le pied n'est pas à 45 degrés. On est juste soi-même. On pratique avec le corps que l'on a. Alors pour sortir de la recette et enfin regarder le pratiquant qui est devant nous, on doit faire un petit détour par la mécanique du corps. On doit... éduquer notre regard de prof pour comprendre une distinction fondamentale qui est souvent le chaînon manquant dans nos formations, la différence entre la tension et la compréhension. Si vous entendez ces mots pour la première fois ou si vous les utilisez sans trop savoir comment les expliquer aux pratiquants et à vous-même, voyez les choses comme ça. D'un côté, il y a la tension. C'est ce que tout le monde appelle le manque de souplesse. C'est le domaine des tissus mous. c'est-à-dire les muscles, les fascias, les ligaments entre autres. Imaginez un élastique. Quand vous entrez dans une posture, l'élastique s'étire. Si vous sentez que ça tire à l'arrière de la cuisse ou dans votre dos, vous êtes dans la tension. Et là, la recette peut avoir un sens. Avec du temps et de la patience et une pratique régulière, l'élastique peut devenir plus malléable. Et la limite ? est élastique, c'est-à-dire qu'elle est négociable. Mais de l'autre côté, il y a la compression. Et là, on change de monde. La compression, c'est quand la limite n'est plus l'élastique, mais le mur. C'est le moment où un os vient toucher un autre os, ou quand un tissu vient s'écraser contre un autre tissu. Pour bien visualiser, imaginez une porte. Si vous essayez de l'ouvrir et qu'un élastique la retient, vous pouvez, en tirant un peu, en poussant un peu, l'ouvrir davantage. Ça, c'est la tension. Mais si vous essayez d'ouvrir la porte et qu'elle cogne contre le mur derrière, vous aurez beau tirer, pousser ou pratiquer pendant 50 ans, la porte n'ira pas plus loin. Le mur ne va pas s'effacer. Ça, c'est la compression. Et comme j'aime le dire souvent, pousser contre la compression, c'est augmenter le risque de blessure. Des blessures qui ne se verront peut-être pas tout de suite, mais qui se verront dans le temps. En yoga, la compression est partout, parce que nos collèges sont tous différents. Et la compression, de toute façon, est inévitable, elle est normale dans n'importe quel mouvement corporel. Ce n'est pas une question de niveau, c'est une question de design corporel. La forme de votre bassin, la forme de vos articulations, l'inclinaison de votre col du fémur, la profondeur de l'emboîtement de vos articulations, tout ça... C'est votre placard de départ. Si un pratiquant n'atteint pas l'alignement de la recette, ce n'est pas forcément qu'il est raide ou qu'il ne fait pas assez d'efforts. C'est peut-être simplement que son squelette a dit stop. Et c'est là que le bas blesse. Si on continue d'appliquer la recette, de pousser alors qu'on est en compression, on ne travaille plus sur la souplesse. On vient pincer une articulation, enflammer un tendon ou user un cartilage. Et ça, ce n'est vraiment pas l'objectif ni le but. C'est pour ça qu'il est urgent d'arrêter de pathologiser ce qui est simplement normal. Avoir une limite osseuse précoce dans une direction n'est pas une maladie, n'est pas quelque chose que l'on doit corriger ou améliorer, c'est juste une caractéristique au même titre que la couleur de vos yeux. Prenons Tadasana comme exemple, la posture de la montagne. La recette de base, celle que l'on répète machinalement dans certaines pratiques, c'est Pieds joints, gros orteils qui se touchent. Maintenant, regardons les corps réels. Qu'est-ce qui se passe pour une personne qui a un certain volume de cuisses ? Si elle colle ses pieds, elle va devoir lutter contre ses propres tissus et créer de tensions inutiles au niveau de son bassin. Parce que tout simplement, la chair de ses cuisses va se rencontrer bien avant celle des pieds et il faudra lutter au niveau des genoux. pour maintenir les pieds ensemble si on y arrive. Ce n'est pas un problème de souplesse, ce n'est pas une difficulté de tension, c'est une compression dans les chairs. Et qu'est-ce qui se passe pour quelqu'un qui a les jambes arquées ? Notamment en genou varum, c'est-à-dire les genoux qui se rencontrent, qu'on appelle parfois les genoux en X. Si le pratiquant force ses pieds à se toucher, ses genoux seront déjà en contact. et vont alors s'écraser encore plus l'un contre l'autre, en exerçant une pression des genoux l'un contre l'autre. Ce n'est pas pour autant que les pieds vont se toucher, ce seront les genoux qui seront d'abord en contact, et peut-être éventuellement les pieds. Et ce n'est pas une pathologie, ce n'est pas quelque chose à corriger, c'est son squelette, c'est sa structure. Et lui imposer la recette des pieds joints, c'est lui imposer une douleur inutile au nom d'une esthétique. Et c'est la même chose quand les jambes sont arquées vers l'extérieur en genou valgum. Dans ces cas-là, les pieds vont se toucher parfaitement, mais quant au genou, ils auront l'intention de rester séparés l'un de l'autre malgré toutes les postures. Et c'est là que j'aime utiliser ma métaphore culinaire. Votre corps, c'est votre placard. On a tous des ingrédients différents pour exécuter la recette. Certains ont des fémurs longs. D'autres, des bustes courtes, des bassins larges, des chevilles compactes, etc. On pourrait faire une liste très longue comme ça. Faire du yoga, c'est apprendre à cuisiner avec ce qu'on a. Si vous n'avez pas de basilic, vous mettez du persil. Et si vos pieds ne se touchent pas, vous ouvrez la base. Et c'est génial, c'est là que l'intelligence du mouvement commence. On n'adapte pas son corps au yoga. On adapte le yoga à son corps. Et cette adaptation, elle passe aussi par le choix des chemins. Prenons Ustrasana, la posture du chameau. Il y a la recette classique, celle qui veut qu'on parte par le haut. On est sur les genoux, les tibias posés sur le sol, les cuisses et le buste à la verticale. On rapproche les omoplates et dans un mouvement de flexion arrière, on part vers l'arrière pour placer les mains sur les pieds. C'est un chemin exigeant. qui demande une grande force excentrique. Mais on peut choisir aussi un autre chemin, c'est-à-dire partir assis sur les talons, les tibias toujours sur le sol, placer les mains sur les talons, puis, dans un mouvement de flexion de la colonne, lever le bassin et la cage thoracique pour s'ouvrir et s'installer dans la posture. La sortie, quant à elle, peut se faire dans le sens inverse de l'entrée où on peut choisir l'autre chemin. Rien ne dit qu'on doit faire la même chose à l'aller comme au retour. Quand un enseignant vous dit la meilleure entrée, c'est celle-ci ou celle-là, il parle souvent pour lui-même. Il parle de ce qui fonctionne dans son propre placard, c'est-à-dire dans son propre corps. Et la vraie question n'est pas de savoir quelle est la meilleure façon de faire, mais quels sont les impacts de chaque chemin. Et qu'est-ce que ça change pour la pression lombaire, notamment dans Ousrasana ? pour l'ouverture des épaules ou encore pour le sentiment de sécurité. Ce qui compte donc, ce n'est pas comment on va faire la posture de manière à répondre à des consignes, mais c'est aussi de regarder qu'est-ce qu'on a dans notre placard, comment est constitué notre corps pour aller vers la posture et adapter la posture à notre propre corps. Je voudrais terminer cet épisode en m'adressant directement à vous, les enseignants. Il est temps de lâcher la pression de la correction. Nous sommes des profs de yoga, nous ne sommes ni des thérapeutes, ni des médecins, ni des chirurgiens de l'alignement et encore moins, nous ne faisons pas partie de la police du yoga. Notre rôle n'est donc pas de réparer les gens ou de leur imposer un traitement. Si une posture ne passe pas, si un élève ne rentre pas dans la recette, ce n'est pas un échec, c'est simplement une information. Et notre boulot, notre job, c'est d'offrir un espace où l'on peut travailler la respiration, la mobilité, la conscience, là où elle est possible, aujourd'hui. On n'est pas là pour sculpter des corps parfaits, on est là pour accompagner des êtres vivants dans leur exploration, dans leur chemin. Ne vous substituez pas aux ressentis de vos pratiquants. Si la recette ne convient pas à leur corps, changez la recette, inventez-la avec eux. Leur retour a parfois bien plus d'importance que vos propositions. C'est ça enseigner avec justesse et liberté. Si cet épisode vous a fait tiquer, ou si au contraire il a mis des mots sur ce que vous ressentez sur le tapis, venez m'en parler sur Instagram. Et si vous voulez soutenir cette vision d'un yoga libre et décomplexé, prenez un petit instant pour laisser 5 étoiles sur Spotify ou Apple Podcast. Ça aide vraiment le podcast à exister et à atteindre d'autres profs qui, peut-être, se sentent un peu seuls avec leurs doutes. Merci de m'avoir écouté jusque-là. Ou si, comme Claire, vous avez des questions, vous avez envie de travailler sur un thème ou de réfléchir sur un thème, laissez-moi un message et je verrai comment l'intégrer dans les prochains épisodes. Aussi, je vous laisse là pour aujourd'hui et je vous souhaite une merveilleuse pratique, pleine d'expérimentation et de liberté. À la semaine prochaine ! Bye bye !