- Speaker #0
On parle souvent des immigrés en France, mais on les entend rarement. Ils travaillent, ils réussissent, ils contribuent à construire le pays, et pourtant, ils restent invisibles, dont l'ombre. Bledar est le podcast qui les met en lumière. Bled, pour nos origines, are, comme we are, pour dire qui nous sommes, aujourd'hui, ici, en France, est pleinement légitime. Je m'appelle Wassila Moussaoui, française, née et grandie à l'étranger, immigrée depuis 20 ans. Et un jour, j'en ai eu assez qu'on parle de nous sans nous. Alors, j'ai créé Blédard, un espace de paroles, de témoignages vrais. Pas un débat, pas une polémique. Juste des réussites, des histoires, les leurs, celles qu'on n'entend jamais jusqu'ici. Blédard, les voix invisibles, c'est parti ! Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode de Blédard, les voix invisibles. Aujourd'hui, je reçois... Gabriel qui nous vient de Colombie. Gabriel le plus alsacien des colombiens et vous allez comprendre pourquoi. Bonjour Gabriel.
- Speaker #1
Bonjour Oasila, c'est vraiment un plaisir d'être ici avec toi aujourd'hui. Merci beaucoup pour ton invitation.
- Speaker #0
Avec grand plaisir. Gabriel, est-ce que tu peux nous parler de toi, de ton parcours et ce qui fait qu'aujourd'hui tu es présent avec nous.
- Speaker #1
Merci beaucoup Asilom. Vous voyez, Gabriel, j'ai 34 ans, je viens de la Colombie, où j'ai fait mes études au lycée français à Cali. Ensuite, je suis arrivé en France en 2012 pour mes études en psychologie. J'ai fait quelques années en Alsace, à Strasbourg, où j'ai eu le plaisir de découvrir vraiment à fond la culture ici. et j'ai également vécu à Lyon et à Paris où j'habite actuellement.
- Speaker #0
Et l'Alsace, pourquoi j'en ai parlé ? Parce que tu me disais que tu avais vraiment eu un coup de cœur pour cette région.
- Speaker #1
Exactement. En fait, c'est assez difficile de ne pas tomber amoureux de cette région quand deux semaines après d'être arrivé, tu bois des coups avec des personnes âgées en campagne. Donc non, plutôt très bien reçu dans cette région qui m'a beaucoup appris, beaucoup beaucoup aidé à penser ma vie, à penser mes projets, où j'ai trouvé des amis merveilleux qui se sont transformés en ma famille, qui sont devenus des personnes très très proches, autant pour réfléchir pour mes projets de vie, pour partager des gloires, des moments de plaisir, autant pour m'aider à avancer quand je n'étais pas sûr des pas à faire, des pas à donner.
- Speaker #0
Et aujourd'hui, du coup, t'es à Paris. Tu fais quoi exactement ?
- Speaker #1
Alors aujourd'hui, je suis chargé d'études dans un bureau de consulting où je suis très épanoui depuis 4 ans environ. Et mon travail consiste à faire des enquêtes de risques psychosociaux, qualité de vie au travail, efficacité collective en entreprise. Et puis voilà, je retrouve mon bonheur. J'ai des collègues très avenants, très intéressants, très compétents et où j'y prends plaisir à travailler au quotidien.
- Speaker #0
Et est-ce que c'est en lien avec ce que tu as fait en Colombie ou pas du tout ?
- Speaker #1
Alors en Colombie, je pars de la Colombie avec mon bac. Donc c'est un bac en 2012, bac littéraire. Du coup, je n'ai pas eu un aperçu de ce que c'est le milieu universitaire en Colombie. Je suis arrivé directement à l'université de Strasbourg. Et voilà, donc je n'ai pas vraiment un point de comparaison avec les études supérieures en Colombie.
- Speaker #0
Et donc, tu as laissé les tiens, tu as laissé ta famille. Est-ce que tu pourrais nous en parler ?
- Speaker #1
Effectivement, alors... Quand je suis parti, il y avait un cousin qui habitait en France depuis quelques années.
- Speaker #0
On a toujours un cousin.
- Speaker #1
On a toujours un cousin, effectivement. Et un cousin que j'adore d'ailleurs, il s'appelle Ivan, qui m'a bien épaulé, qui a bien épaulé ma maman dans cette démarche. Et puis 2012 arrive, effectivement, et le projet en fait, si tu veux, le projet de venir en France ne s'est pas fait du jour au lendemain, c'est quelque chose qu'on a... On a travaillé depuis très très jeune. Je dis « on » , c'était un projet que j'avais avec ma maman. Et puis voilà, depuis mes 12 ans jusqu'à mes 19 ans que je suis parti, c'était le projet qui nous fédérait, le projet qui nous propulsait, qui nous donnait de la motivation. Donc avec ma famille, des liens, oui, mais quelques contradictions, quelques manières de penser, de voir la vie de manière différente, me font partir du pays sans avoir ce problème de « je vais quitter ma famille » . Alors que je vois évidemment dans mon entourage des personnes qui ont vraiment du mal à quitter le pays, parce qu'il y a la famille. Pour moi, ce n'était pas tout à fait une question. C'était surtout ma maman et ma grand-mère, qui aujourd'hui d'ailleurs, ma grand-mère ne nous accompagne plus. Mais je sais qu'elle prend soin de moi là où elle est.
- Speaker #0
Et donc tu parlais du projet qui était manifestement un projet familial avec ta mère de venir en France. Et ça s'est fait très tôt parce que tu me disais que tu as fait l'école française en Colombie.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. En fait, il y a eu une petite discussion entre ma mère et mon père quand j'étais très très enfant, où mon père, il voulait me faire expérimenter le système colombien, le système public colombien. Et ma mère, elle lui a dit, je ne suis pas d'accord, j'aimerais qu'il fasse une école privée, qu'il apprenne une langue différente, qu'il ait des opportunités différentes. Donc ce projet-là, c'est vraiment hérité. Je ne l'ai pas choisi à trois ans, on ne choisit pas. Mais c'est un héritage d'une manière de penser, comme dit, de voir le monde de ma maman, qui m'a orienté vers beaucoup des choix que j'ai fait à l'adolescence. Ce n'était pas simple, le niveau était exigeant de mémoire. C'était une école où on nous apprenait à penser différemment, en tout cas pour moi. il y avait pas... clairement un hiatus, une rupture entre ce que j'apprenais au sein de ma famille et ce que je pouvais apprendre à l'école. C'était des manières de réfléchir différentes, un peu un raisonnement à la maison où c'était davantage émotionnel, alors qu'à l'école, c'était un raisonnement davantage scientifique, fondé sur la raison, sur le questionnement, sur l'argumentation. Donc vraiment deux mondes un peu opposés.
- Speaker #0
En tout cas, de ton point de vue, ce système-là français était différent du système qui pouvait exister en Colombie ? En termes d'éducation, je veux dire, stricte, enfin, d'éducation scolaire.
- Speaker #1
En termes d'éducation, figure-toi, on est préparé pour les deux bacs. Pour le bac colombien qui s'appelle l'ICFES et pour le bac, le baccalauréat français. Et la préparation que l'on reçoit pour l'un et pour l'autre n'est pas du tout la même. C'est-à-dire qu'on est suivi, de mémoire, première et terminale, on était très suivi. Mais l'accent était vraiment sur le bac. Et on le voit au moment de la passation des examens, on prend bien plus au sérieux la passation du bac que la passation de l'ICFES. Maintenant, je m'odère parce que je savais aussi que mon projet, c'était de partir. Donc, je n'avais pas forcément besoin d'avoir de bons résultats à l'ICFES. Donc, forcément, mon implication n'était pas la même.
- Speaker #0
L'ICFES qui est l'équivalent du bac en Colombie.
- Speaker #1
Tout à fait, exactement.
- Speaker #0
Et pendant toutes ces années, est-ce que tu as eu l'opportunité de venir en France ou pas du tout ?
- Speaker #1
Oui, oui. Alors, mon histoire avec la France, elle commence quand j'avais 10 ans, donc en 2002-2003, avec un voyage de la CM2. Et du coup, oui, trois semaines en France, on est venu à Paris. On était à côté de Poitiers à Avant-Temps, si je me rappelle bien. Et c'était une expérience formidable. Je pense que c'est là où je suis tombé amoureux. de ce que je voyais ici. Et c'est là où j'ai eu finalement tout le support de ma maman et de ma grand-mère et d'autres personnes aussi dans ma famille qui se sont dit, OK, il trouve vraiment son bonheur comme ça. On va le soutenir, on va l'aider, on va aller plus loin.
- Speaker #0
Et du coup, ça t'a vraiment conforté dans ton choix de venir en France. À partir de là, tu t'es dit, ouais, je vais y aller et je vais continuer mes études là-bas et j'espère y rester.
- Speaker #1
Alors, à ce moment-là... Quand j'étais tout jeune, c'était bien évidemment l'aspect plus l'architecture, le mode de vie, les voitures, les espaces publics. Je me souviens très bien, l'architecture, c'était quelque chose qui m'avait énormément frappé. La manière de conduire des gens, je le trouvais un peu plus organisé, c'était plaisant à voir. Donc c'était des éléments vraiment, je pense... visuel,
- Speaker #0
je n'ai pas je n'ai pas intellectualisé mon voyage c'était un coup de coeur et quand t'es arrivé en France où du coup tu as dû intellectualiser forcément est-ce que il y a des choses qui t'ont heurté et où tu t'es dit il y a un décalage
- Speaker #1
Des choses qui m'ont heurté avec un décalage.
- Speaker #0
Par rapport à l'imaginaire que tu t'es construit, à travers ce voyage notamment.
- Speaker #1
Alors, à vrai dire, les premiers mois, voire les premières années, il n'y avait pas tout à fait quelque chose qui me déplaisait. J'étais en mode touriste, donc j'avais ces yeux de l'explorateur, de la surprise, de découvrir, de... Bref, je ne remettais pas trop en question ce que je voyais. Je cherchais à le comprendre. Oui, remettre en question, mais pas en mode critiquer ou me dire là je ne veux pas y aller, là je ne veux pas faire ou ça c'est mal. Je prenais le temps d'écouter les gens. Je prenais le temps d'explorer.
- Speaker #0
Et dans cette exploration, qu'est-ce que tu as découvert notamment quand tu es arrivé ? par rapport aux inscriptions, aux droits sociaux auxquels tu pouvais avoir droit. Aussi, je pense que comme nous tous, tu as eu à être en contact avec le milieu médical, tout ça. Est-ce qu'il y a des choses qui te sont restées ? Par exemple, je prends l'exemple de ton arrivée, des inscriptions, du titre de séjour, des droits sociaux, etc.
- Speaker #1
Alors, par rapport au... Je vais commencer peut-être par le plus simple, par rapport aux aides sociales. C'était un peu cocasse, mais je ne savais pas qu'on pouvait avoir accès à la CAF.
- Speaker #0
Il y a beaucoup d'étrangers qui ne le savent pas.
- Speaker #1
C'est en arrivant ici qu'un ami m'a dit, écoute, tu as le droit de ça, tu dois faire comme ci, comme ça, comme ça. Et en fait, c'est de cette manière-là, le bouche à oreille, que j'ai pu me rendre compte qu'on pouvait avoir accès à ça. Ce droit-là, qui pour moi était quelque part un... Petit fardeau, parce que je me disais, oui, j'ai accès à ça, j'ai le droit de me faire aider pendant mes études, pour mon logement, pour ma nourriture, etc., ce qui était une aide précieuse, parce que franchement, ça me permettait de faire des activités différentes, de sortir, etc. Mais je culpabilisais de l'avoir, je culpabilisais de faire cette démarche en me disant finalement, je peux me faire plaisir, mais ce n'est pas pour survivre. Donc je suis venu dans cette dynamique de survie qui... pour d'ailleurs, pour certains sujets, me reste encore je raisonne beaucoup mes investissements, l'argent, etc. Ça ne veut pas dire que je suis radin. Je me fais plaisir en allant au restaurant. Mais je raisonne les achats que je fais, etc. Le fait est que, vers la fin de mes études en master, pour la dernière année, je n'ai pas eu recours à la CAF en me disant, peut-être que en utilisant un petit emploi, en ayant un petit emploi à côté, ou avec ce qu'il m'envoie ma maman, je peux survivre. Et en fait, aujourd'hui, je me rends compte que c'est pas que c'était bête, mais je me suis cloisonné dans un raisonnement qui, franchement, j'avais accès. C'était un droit.
- Speaker #0
Aujourd'hui, tu payes des impôts en plus.
- Speaker #1
Et aujourd'hui, je paye des impôts, parfois même un peu plus que mes amis français. Et je le fais avec plaisir, il faut le dire. Malgré toutes les choses que l'on peut entendre dans les médias où... où finissent les fonds des Français et des personnes qui contribuent au système. Moi, je suis ravi de pouvoir payer, de pouvoir apporter quelque chose à l'édifice et surtout de contribuer à ce mécanisme de redistribution. Donc, non, ravi.
- Speaker #0
Quand tu as profité, voilà, à un moment donné. Donc, c'est un cercle vertueux, finalement.
- Speaker #1
Exactement. Et notamment par rapport à mes études, parce que, comme dit, même si j'avais la CAF comme un droit, Mais je devais payer l'université ou la sécurité sociale, je n'en souviens pas exactement. Les deux ? Les deux. Mais c'était l'équivalent de 400 euros annuels. Et franchement, ces 400 euros, à l'époque, je les sentais. Je les sentais. C'était de rationaliser un peu plus la bouffe. C'était de rationaliser un peu plus où est-ce que j'allais. Le concert, la petite sortie. La vie d'étudiant. Exactement, c'était le rationaliser. Donc ça, au niveau droit... Peut-être quelque chose qui ne m'a pas trop plu et qui m'a plutôt choqué, c'est mes expériences en milieu médical. Je fais simple, un exemple très concret, mais ce n'est pas le seul. Je suis allé voir un médecin parce que j'avais la grippe et vraiment, j'ai tendance à tomber vraiment par terre quand j'ai la grippe.
- Speaker #0
Comme tous les hommes.
- Speaker #1
Non, mais il faut le dire.
- Speaker #0
Je ne rigole pas, allez, je ne rigole pas.
- Speaker #1
Il faut le dire. Et bien, j'y vais au médecin. et je vais voir ce médecin et je le vois un peu altéré parce qu'une patiente n'était pas arrivée à son rendez-vous croyez-moi ou pas de cette Petit échange là de ce petit contexte que j'ai eu, j'ai eu le droit à une conversation sur pourquoi il fallait virer la plupart des étrangers de la France pendant ma consultation. Virer les immigrants, appliquer plus de lois, plus de restrictions, bref, changer la France en imposant une certaine manière de penser.
- Speaker #0
C'était lunaire.
- Speaker #1
C'était lunaire. Je ne comprenais pas comment un expert en santé... Un intellectuel. Un intellectuel. On peut voir des discours assez tendus du côté intellectuel, mais un professionnel de la santé, c'est-à-dire mes parents sont professionnels de la santé, l'empathie, c'est une des ressources les plus importantes. Et il n'y en avait aucune. Aucune empathie, aucune prise de recul par rapport à ce sujet-là. Donc, avec les motivations peut-être très... Personnel ? Oui, évidemment, des logiques personnelles à lui. Il y tient, on a tous le droit à tenir nos postures. Mais c'était vraiment très, très lunaire de voir ça de la part d'un professionnel de la santé, de se permettre de commenter comme ça, et de dire très agressif, très violent, dans des propos, elle ne devrait pas prendre un rendez-vous médical, si elle ne s'est pas pensée, si elle ne s'est pas anticipée, c'est pas possible. Bref, on ne sait jamais la situation dans laquelle peut se situer l'autre.
- Speaker #0
Et tu parlais d'empathie, de manque d'empathie. Est-ce qu'il y a d'autres situations dans lesquelles tu as pu ressentir ce manque d'empathie ?
- Speaker #1
C'est une question très complexe. On peut le voir à plusieurs niveaux. Paris est réputée d'être une ville très mouvante, où se passent beaucoup de choses très rapidement. et où les gens ils vont trop vite. Ok, je peux le comprendre, c'est le contexte de beaucoup de capital dans le monde, mais je trouve particulièrement à Paris, il y a un manque d'empathie des gens, il y a un manque de se mettre à la place des autres, qui me frappe, que ce soit dans le métro, que ce soit dans les restaurants, que ce soit dans la rue tout simplement. la manière de marcher des gens, ils sont chacun dans leur téléphone, chacun dans leur monde, et ça me coûte encore aujourd'hui de m'habituer à ce rythme-là, à ce manque d'empathie. Et plus récemment, on le voit avec l'effet politique un peu divers, ce soutien qu'ils reçoivent, l'extrême droite, pour les sujets de l'immigration, je ne sais pas vers où on va, c'est-à-dire... Si je rentre dans cette logique-là de protection, de mettre des frontières, mettre des murs, etc., ce trampisme qui commence à émerger partout dans le monde, mais vers où on va ? À quel moment on va penser les migrants climatiques, les migrants par famine, ce qui se passe aujourd'hui à Calais, dans le nord de la France ? Mais pour moi, c'est un vrai scandale. et en fait Sans parler proprement d'immigration, il y a d'autres sujets dans lesquels je trouve qu'il y a un manque d'empathie par rapport à ce qui se passe dans les écoles, par rapport à ce qui se passe, les propos qui sont tenus contre les rives parties, les propos qui sont tenus contre les manifestations. Je ne sais pas.
- Speaker #0
Est-ce que c'est quelque chose qui te surprend aujourd'hui où justement la France, c'est le pays des droits de l'homme ? Et on sent que ces droits aujourd'hui sont bafoués. Est-ce que c'est quelque chose où tu t'es dit « Je ne pensais pas que la France était ça aussi ou que ça allait devenir ça ? »
- Speaker #1
C'est plutôt ça allait devenir ça parce que je considère globalement... J'ai une manière très simple de voir le système. Par exemple, la sécurité sociale, c'est très réducteur. Je ne vais pas m'étaler à décrire un système aussi complexe. mais tout simplement le fait que c'est de la solidarité, c'est de la fraternité envers autrui. Quand on ne fait pas ça, ça crée des problèmes, ça crée de la violence, ça crée de l'inégalité, ça crée du manque d'équité, ça crée des révendications tout à fait légitimes chez des personnes qui n'ont pas accès à des droits, ne serait-ce que des droits fondamentaux. Et ici, j'ai l'impression qu'on ne se rend pas compte de ça, en fait. La sécu sociale, oui, ça permet d'aider les gens, mais en fait, ça permet de vivre ensemble. C'est beaucoup plus important que ça. On ne peut pas se mettre à la place de tout plein de personnes qui n'ont pas nos mêmes connaissances, qui n'ont pas nos mêmes vécus, et de dire qu'ils doivent penser comme ci ou comme ça pour arriver, pour faire pays, pour aider à construire la nation. On a quelque chose à améliorer au niveau de l'empathie, au niveau de se mettre à la place d'autrui, de comprendre le monde par le prisme d'une personne qui est différente à nous, et de dialoguer un peu plus, de nous dire ça c'est prioritaire, et de pousser les raisonnements, comme je viens de le faire avec l'immigration, ok, on peut mettre des murs, on peut mettre des frontières, ça nous amène à quoi ? D'ici 100 ans, quel est le pays que vous voulez lui laisser aux futures générations ? Un pays qui est toujours tendu parce qu'il n'a pas compris qu'une de ses forces c'est la diversité, ou un pays qu'il a accepté et qui en a fait une force ?
- Speaker #0
Aujourd'hui, la France, sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, se trouve un peu dos au mur parce qu'elle est face à une réalité qui est la baisse de la natalité. Il n'y a pas 36 000 solutions finalement. Si on doit repeupler la France, il faut que les peuples viennent d'autres pays. Aujourd'hui, c'est une réalité économique, sociale. Et je trouve que les... personnes qui continuent à tenir ces discours, c'est des personnes, soit, qui veulent complètement nier cette réalité, parce que ça les arrange, parce que ça répond à leurs idéaux. qu'on peut dénoncer, soit parce qu'ils sont complètement cons. Je suis désolée, mais je ne trouve pas de rime.
- Speaker #1
Et tu sais, ce que je trouve vachement intéressant dans cette réflexion-là, c'est que ce n'est pas un mouvement qui est à proprement... On ne peut pas dire que c'est un mouvement français. On ne peut pas dire que le racisme est français. Ça n'a aucun sens. Ça a lieu partout dans le monde aujourd'hui, même dans mon pays d'origine. En Colombie, il y a eu des tensions avec les Vénézuéliens. Parce que la situation du Vénézuélien, elle était extrêmement entendue. Ils ont émigré vers la Colombie. Et bien tout de suite, le bouquin émissaire de toutes les problématiques sociales et économiques du pays s'est tourné vers les Vénézuéliens. Un peu pareil comme faisaient les Chiliens avec nous, les Colombiens. Enfin, avec les Colombiens qui migraient vers le Chili. Un peu comme les États-Unis avec les Mexicains et le reste de l'Amérique latine. Un peu comme les Allemands... avec les Turcs, un peu...
- Speaker #0
Ça c'est un sujet international qui a existé depuis la nuit des temps, les peuples sont déplacés, c'est pas nouveau et ça va continuer. Pour moi, c'est vraiment des sujets qui sont, j'ai envie de te dire, presque déjà traités.
- Speaker #1
Et ça ne ramène pas de l'eau au moulin. S'il te plaît, aujourd'hui, on a des sujets, la crise climatique, comment on va faire pour la crise énergétique, comment on va faire pour faire face à des sujets qui, aujourd'hui, menacent nos vies à tous, en fait, on ne menace pas la vie des Français, on ne menace pas la vie d'un département, la menace, elle est globale. Si on continue de se focaliser sur des sujets que, comme tu l'as très bien dit, ont déjà des issues politiques très claires, on peut envisager les choses différemment. Et bien pourquoi ? Pourquoi ? On continue à se focaliser sur des sujets qui nous...
- Speaker #0
Parce qu'ils sont polarisés, parce que ça rapporte des voix et c'est tout ce qui les intéresse. Aujourd'hui, je pense honnêtement, là, aujourd'hui, au moment où on se parle, on est en temps de canicule. Je pense qu'aujourd'hui, les gens, ce qui les intéresse, c'est plus de savoir s'ils vont avoir un clim ou si le voisin est immigré ou pas. Vraiment, de façon très basique. Donc, en fait, on va d'abord traiter les sujets, vraiment, qui, à mon sens... impacte le quotidien des Français au lieu d'aller chercher des sujets qui, à mon sens, aujourd'hui, n'est pas vraiment la préoccupation du Français moyen qui est juste d'améliorer sa qualité de vie, d'avoir un meilleur pouvoir d'achat, et ce n'est pas à cause des immigrés.
- Speaker #1
Tout à fait. Et ça me rend triste aussi, tu sais, à un niveau personnel. J'ai dû faire des coupures avec des amitiés, de la Lorraine d'ailleurs. Une région qui m'est extrêmement chère, au même instar que l'Alsace. Parce qu'il me tenait des propos racistes, mais extrêmement entendus. Comment tu viens lui dire à un immigré, non mais toi tu fais partie de la bonne immigration, ne t'inquiète pas, t'es pas de tel pays ou de tel autre pays. Non mais, gros, t'as vu les galères auxquelles j'ai été confronté, t'as vu les problématiques auxquelles je suis confronté au quotidien, comment tu peux segmenter ? cette population-là et dire les uns sont utiles parce qu'ils travaillent, les autres ne sont pas utiles parce qu'ils ne travaillent pas. Déjà, il ne se passe pas comme ça. Parce que pour avoir accès à des droits ou à n'importe quoi, il faut que tu sois en règle ici et c'est hyper compliqué. Et de deux, tu es en train de parler avec un immigrant. Ma couleur de ma peau ou la couleur de mes yeux, ça ne devrait pas être un frein ou un accélérateur de ma réussite. Je suis désolé, mais... C'est insensé.
- Speaker #0
Et est-ce que justement par rapport à ta réussite, il y a des choses qui t'ont aidé à réussir ? Peut-être tu as eu, je ne sais pas moi, des gens ou tu as été dans une dynamique qui t'a vraiment aidé à réussir ou c'est vraiment un parcours très personnel ?
- Speaker #1
Je pense que les deux affirmations se valent. C'est un parcours à la fois très personnel que tu dois faire avec toi-même en train de déconstruire tes propres idées, tes propres schémas. Ce qui fonctionnait à un moment T ne va pas forcément fonctionner le lendemain. Mais c'est aussi un parcours plein de bonheur, plein de belles rencontres. J'ai fait des amis, comme dit, incroyables. Ils sont devenus ma famille. Ces amis-là, ces personnes proches, que ce soit des psychologues, parce qu'on a fait la formation ensemble, que ce soit des profs, des enseignants, des chercheurs, enfin bref, tu as accès ici, d'une manière privilégiée, à des gens extrêmement intelligents, extrêmement doués, avec la parole, avec leurs compétences en mathématiques, en français, en géographie, bref. Ce sont des gens lucides, lucides, qui ont... envie d'apporter au monde, de t'enrichir ta manière de penser. C'est un élément que l'on tend à négliger. Les blagues, voici là. Quand je suis arrivé... à l'université à Strasbourg, mes premiers échanges avec les groupes, j'ai découvert qu'il y avait des petits groupes de 4 ou 5 personnes qui se réunissaient à la sortie de l'amphi, tu sais, pour discuter, pour échanger, etc. Et en fait, ils commençaient à sortir des vannes, des blagues, si vite, si rapidement, je comprenais le français, mais pas à ce niveau-là, c'était compliqué. Du coup, je souriais, juste pour faire en sorte que j'ai bien compris ta blague, jusqu'à ce qu'un pote, un de mes meilleurs amis, Florian, il s'est rendu compte, il s'est dit « Gabi, Je vais te poser une question, ne te gêne pas, désolé, mais tu comprends les blagues quand on est dans les petits groupes et tout ? Je fais franchement, Flo, pas tout le temps, parfois je dois faire semblant parce que je ne comprends pas, ça va trop vite. C'est quoi, à partir de ce jour-là, il se permettait de couper la discussion et de dire, peut-être que Gabi n'a pas compris, est-ce qu'on peut utiliser un vocabulaire différent ? C'est le seul qu'il a fait pendant des années et ça m'a permis de... M'intégrer, mais d'une manière formidable. J'ai perdu la peur de m'intégrer grâce à lui. J'avais des outils pour penser ma socialisation différemment. Rien que ça, tu vois, c'est un mini détail.
- Speaker #0
Bien sûr qu'il te permet de t'intégrer mieux. Et puis les blagues, c'est souvent le meilleur langage d'un pays, tu vois. C'est les gros mots et les blagues, généralement. Généralement, c'est les deux. Et j'avais une des invitées qui était roumaine et qui me disait... Il me racontait sa frustration de ne pas pouvoir être aussi drôle en français que dans sa langue maternelle. Je trouvais ça tellement drôle, justement. Et je comprends et je pense que c'est inhérent à toutes les cultures. Et juste pour rebondir à ce que tu dis, tu me parlais des profils avec des têtes bien faites, donc des gens qui avaient réussi. Est-ce que finalement... même quand on est étranger, on est confronté à ce sujet de la méritocratie.
- Speaker #1
Oui, et ça crée des différences, des clivages entre même les communautés d'immigrants autour de ce que j'appelle un petit fantasme de la méritocratie. On fait partie d'une société, il faut contribuer d'une manière ou d'une autre. On contribue tous à ce qu'on fait aujourd'hui, à ce qui se passe dans le monde, à comment on construit le vivre ensemble. Ça, ça ne veut pas dire que c'est le même chemin pour tout le monde. Les efforts des uns ne seront jamais les mêmes efforts des autres. Et même à des moments différents de la vie, on va tous faire plus ou moins des efforts parce qu'on a les ressources qui vont avec, parce qu'on a les contraintes qui vont avec. Je pense que c'est...
- Speaker #0
C'est vraiment au cas par cas de chaque personne. L'important pour moi, c'est qu'il y ait plus de solidarité que de méritocratie. C'est-à-dire, penser le vivre ensemble, que ce soit en France ou dans n'importe quel pays, c'est penser comment moi je peux apporter et comment je peux aider à ce que les autres apportent. Mais pas mesurer l'apport de quelqu'un uniquement par l'argent qu'il génère. par la quantité de gens qu'il va toucher. On a tous des richesses, des manières d'agir, des manières de faire, des expertises, des compétences qui peuvent être valorisées de manière extrêmement différente. Et je trouve que c'est même une obligation que des personnes qui savent réfléchir, qui sont expertes, en politique qui sont expertes en développement du vivre ensemble que de réfléchir à une société comme ça, c'est-à-dire comment on apporte tous, comment on construit tous sans descendre ceux qui n'ont pas nos propres moyens ça c'est je pense la vie idéale à laquelle on aspire tous j'ai une dernière question pour toi
- Speaker #1
Gabriel, qu'est-ce que tu voudrais dire au petit Gabi de CM2 qui est venu en France ?
- Speaker #0
La persévérance et les clés dans tout projet que l'on entretient. Il va y avoir des chutes, il va y avoir des belles rencontres, il va y avoir des gens qui vont nous propulser, il va y avoir des moments de motivation, mais il y aura aussi des moments d'extrême démotivation, de tristesse, de solitude, de colère. Je pense qu'à ces moments-là, il est important... d'envisager les choses sur le très long terme, d'être capable de prendre du recul sur les autres, mais aussi sur soi-même, sur ses propres limites, sur nos propres limites, nos propres contraintes. Questionner tout ça en permanence. Être en mesure de changer ses idées, de changer ses schémas, que ce soit par rapport à... Très personnellement, par rapport à la masculinité, par rapport aux études, par rapport à la carrière, par rapport à la vision de la famille, il y a plein d'éléments à prendre en compte dans cette équation, mais la persévérance, elle m'a apporté cet équilibre que d'autres valeurs ou d'autres comportements ou d'autres principes. ne l'ont pas fait, je pense. Le premier. Et le deuxième, je pense que c'est la capacité, et sur laquelle je travaille, c'est la capacité à voir les choses de manière positive. Parce qu'on est constamment bombardé de nouvelles, d'autant plus aujourd'hui, qui vont nous faire chavirer, qui vont nous faire nous dire, finalement, pourquoi je suis en train de lutter, vers où j'y vais. Je pense que la joie de vivre, elle doit rester là. On doit la protéger. On doit la protéger comme un petit trésor. Parce que la joie de vivre, elle nous ouvre des portes à d'autres sujets. Une bonne hygiène sociale, c'est d'être en contact avec les autres. Et on ne peut pas être en contact avec les autres, on ne peut pas bien se nourrir si on n'a pas ce grain de positivité avec nous-mêmes. Et d'ouverture. Et d'ouverture.
- Speaker #1
Du coup, je retiendrai la persévérance, la remise en question et l'optimisme.
- Speaker #0
Et l'optimisme. C'est très difficile de travailler ce dernier.
- Speaker #1
Je pense qu'on continuera à travailler dessus toute notre vie. Merci beaucoup, Gabriel, pour ton témoignage et pour ton récit, qui est encore une fois différent et qui révèle la diversité des différents profils d'immigrés. Il n'y a pas une seule vérité, il n'y a pas un seul récit. Moi, je suis ravie de partager tous ces récits-là. Merci à vous de nous avoir écoutés. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à en parler autour de vous, à le partager, à le noter aussi. Ça me donne de la visibilité et de la force. Cinq étoiles, ça fait toujours plaisir. Je vous dis au prochain épisode. Si vous n'avez pas écouté les autres épisodes, je vous invite à le faire. Là, il y a l'été qui va arriver, donc n'hésitez pas. Et je vous dis à très bientôt. Merci encore, Gabriel.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Asila.