- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Camille Auffray
Le graff, ça reste quand même un art éphémère parce qu'il peut toujours être recouvert. Il y a un côté un peu unique, c'est intéressant.
- Loïc Le Gall
Ça arrive par les graffs militants et c'est en effet assez concomitant avec ce qui se passe à Paris, ce qui fait que Brest est une scène assez particulière.
- Myriam Gillet
Chacun a ses manières de travailler avec des matières différentes, de la bombe, nous de la colle, avec des affiches, de la craie.
- Loïc Le Gall
Les années 2000, c'est vraiment le moment de gloire de l'art urbain à Brest.
- Marion Watras
Né aux Etats-Unis à la fin des années 60, le graff apparaît en France une quinzaine d'années plus tard. Parmi les premières villes où se déploie cette pratique urbaine, il y a Paris, bien sûr, et Brest. Pourquoi Brest ? Peut-être parce que la ville ne manque pas de lieux que les artistes peuvent transformer en véritable atelier à ciel ouvert, sans doute aussi grâce à quelques personnes qui sont parvenues à faire émerger et connaître la scène locale. C'est ce que je vous propose d'explorer dans ce nouvel épisode de Brest dans l'oreillette. Mais avant toute chose, commençons par un petit rappel. Tag, graff, de quoi parle-t-on exactement ? J'ai posé la question à Loïc Le Gall, le directeur du Centre d'art contemporain Passerelle.
- Loïc Le Gall
Au sein de l'art urbain, il y a différentes mouvances, différentes catégories. Depuis la peinture murale, le muralisme, on va être avec de la peinture au rouleau, au graffiti, qui est la chose qu'on connaît le plus régulièrement, qui est souvent faite à la bombe aérosol et qui est l'héritage vraiment du graffiti writing américain des années 60. Après, il y a d'autres sortes de mouvances, il y a le tag, le tag, c'est juste une signature rapide dans la rue, des choses qui sont aussi commandées et je pense que la commande s'est profondément modifiée, la question de l'art dans la rue, dans les années 80-90. Tout doucement, il y a une translation, en fait, de ce que c'est que l'art initial de la rue vers quelque chose de plus institutionnel.
- Marion Watras
Né d'un mouvement underground, le graphe s'exprime désormais sur des espaces autorisés et identifiés par la ville. A l'origine, la diffusion de la pratique en France remonte donc au début des années 80, à Paris, mais aussi en parallèle à Brest. S'il y avait deux noms à retenir, ce serait ceux de Bruno et Hassan. Ces deux jeunes brestois, biberonnés au hip-hop, ont joué un rôle essentiel.
- Loïc Le Gall
C'est vraiment les débuts du hip-hop, qui deviennent très populaires. On commence à avoir même des émissions à la télévision française, notamment sur TF1 et sur France 3. Et donc Bruno et Hassan, ils entrent dans cette histoire à travers la danse. C'est la danse qui va introduire à la culture du graffiti et à cette culture de la rue. C'est une danse qui se passe dans l'espace public aussi, qui est une danse qui est publique, et on va avoir notamment un événement assez important à Brest en 84 ou 85, qui est la diffusion du film Beat Street, qui est un film important de la culture hip-hop et qui a lieu dans un des cinémas de Brest, où Bruno et Hassan sont dans la salle, ainsi que des G.I.s américains également. Et à la fin, les soldats américains dansent et les jeunes les rejoignent. Donc on a comme ça des événements qui se passent, qui font émerger cette culture de la danse et du coup par la suite la question de l'image et du graffiti, qui va être au début très centré justement sur quelque chose d'afro-américain, qui vient de cette culture nord-américaine qu'on ne connaît pas forcément à Brest.
- Marion Watras
C'est alors le début d'une belle histoire entre Brest et le graff. Les crews, ces collectifs d'artistes, s'organisent par quartier.
- Loïc Le Gall
Un lieu extrêmement important dans la construction de tout cela, c'est la MPT du Valy Hir. On va avoir un soutien de la part de la MPT en achetant des bombes, en leur proposant des murs. Tout ça va permettre cette diffusion tout doucement. Après, on va avoir d'autres quartiers qui vont être identifiés assez rapidement. Le quartier de Kerfautras, on va aussi avoir Bellevue, le quartier de Lambézellec également, le port évidemment aussi, mais aussi Pontanézen, etc.
- Marion Watras
Mais au fait que représentent les premiers graffs brestois, beaucoup partent de jeux de typographie et de déformation de lettres pour délivrer des messages ou évoquer des lieux.
- Loïc Le Gall
On va avoir notamment des choses assez mythiques comme Venice, on peut relier à la fois la ville de Venise en Italie, mais surtout Venice Beach, qui est une fresque qui a été réalisée à l'économat de Kerfautras par Bruno et Hassan, et qui est une peinture qui va rester de 1988 à 2000, ce qui est assez unique en son genre, puisqu'il y a une culture du recouvrement dans la question de l'art urbain, où en fait un mur, assez rapidement, va être repeint en permanence par d'autres crews. Mais ce Venise va rester comme ça, comme la fresque des papas qui sont partis faire carrière, et il y aura un respect pour cette peinture.
- Marion Watras
En termes artistiques, les graffs développent un style très reconnaissable et singulier.
- Loïc Le Gall
C'est des peintures à cette époque-là qui sont très influencées par une culture afro-américaine, parfois un peu reggae, et donc c'est des choses très colorées, c'est des motifs qui pourraient être sur des survêtements à l'époque peut-être, c'est une culture urbaine qui est extrêmement différente de la peinture classique. Vraiment on est sur quelque chose qui est de l'ordre du graphisme, de l'ordre aussi de... d'un art presque ethno, ça donne des formes assez originales et assez uniques en leur genre pour l'époque.
- Marion Watras
Petit à petit, la renommée de Brest s'affirme dans le monde de l'art urbain. Le port de commerce joue un rôle central dans cette évolution, notamment dans les années 2000, véritable âge d'or de la pratique.
- Loïc Le Gall
En 1999, on commence à avoir les premières jam sessions, donc c'est des moments où différents artistes se retrouvent pour peindre ensemble avec des événements comme des concerts ou d'autres choses. Et là on parle d'événements qui vont rassembler des dizaines, voire des centaines d'artistes, ce qui est assez énorme à l'époque. La rue extrêmement connue pour cela, c'est la rue de Madagascar, où on a encore des murs qui sont peints. Et ça montre aussi cette acceptation de cet art par la population aussi, pour se rapprocher d'une culture artistique plus classique.
- Marion Watras
Aujourd'hui, la pratique du graff demeure bien vivante à Brest, comme le prouve le collectif Projet 00, qui s'est donné pour mission de promouvoir la création urbaine contemporaine. Parmi ses membres, il y a trois femmes. J'ai rencontré la portraitiste Camille Auffray et Myriam Gillet, qui forme avec son compagnon le duo Pot de Colle et Double Scotch.
- Myriam Gillet
Le projet 00 commence à être un peu connu, donc on est souvent appelé pour faire des bâtiments éphémères. Là, le dernier en cours, c'était la gare de Brest, où on a eu énormément de visiteurs, ça a plu énormément. On a commencé par le spot et après l'école de Gouesnou. C'est enrichissant, en fait, que la ville de Brest nous propose des projets comme ça, ça montre que le graff prend de l'ampleur sur Brest, du moins.
- Camille Auffray
L'opportunité qui s'offre aux street artists, c'est de faire une passerelle entre l'avant et l'après du lieu. Par exemple, plusieurs artistes du Projet 00 ont investi la prison de Pontaniou. Et du coup, là, comme c'est un lieu qui était en transition et qui allait vers une rénovation, c'est un passage culturel, artistique du lieu.
- Marion Watras
Pour Myriam et Camille, le graff est aujourd'hui une vraie passion. Un art qui change d'une pratique plus classique en atelier.
- Camille Auffray
Au final, la seule chose qui est différente, c'est les proportions. Il y a liberté d'avoir vraiment des surfaces très grandes. Et après, il y a aussi le support qui change. Mais bon, le matériel s'adapte très facilement à tous les supports. Et l'avantage de la bombe, c'est que ça adhère sur plein de choses différentes.
- Myriam Gillet
C'est un plaisir aussi parce que les gens viennent voir et puis bon c'est vrai que les trois quarts trouvent dommage que ça disparaisse. Souvent on fait un mur, c'est recouvert par quelqu'un d'autre après donc bon c'est le graff, c'est l'histoire du graff, c'est amené à disparaître aussi arrivé à un moment.
- Camille Auffray
Quand c'est plus habité, c'est un peu chargé d'histoire en fait et on est là un peu comme témoin et je pense que c'est nourricier par rapport à ce qu'on a envie de peindre.
- Marion Watras
C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Cet épisode vous a plu ? Abonnez-vous !