- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Yohann Guiavarc'h
C'est des maisons qui ont été auto-construites après la guerre. Les ouvriers se sont regroupés pour construire ensemble leurs maisons.
- Hélène Magueur
Brest est la ville dans laquelle il y a eu le plus de cités castors réalisées. Donc c'est une spécificité brestoise et ça fait totalement partie de l'héritage et du patrimoine brestois actuel.
- Yohann Guiavarc'h
L'engouement associatif, coopératif, donc quand même une dynamique et un succès très fort en fait. Et que quand on se met en commun, on peut arriver à des résultats assez extraordinaires.
- Marion Watras
Saviez-vous qu'à Brest, à partir des années 50, 1 500 maisons castors ont été construites par leurs futurs habitants eux-mêmes ? Si le mouvement castor, qui tire son nom du mammifère bâtisseur, est né en 1948 en Gironde, il a connu un succès tout particulier dans le Finistère et à Brest notamment. Il faut dire qu'après la guerre, beaucoup d'habitants de la cité du Ponant vivent en baraque et la démographie explose. Le besoin en logement est donc considérable. Pour faire face aux coûts de construction, des familles se regroupent et auto-construisent leurs maisons. Pour mieux comprendre cette aventure humaine, sociale et solidaire, j'ai rendez-vous à deux pas du bourg de Saint-Marc dans le quartier Castor de Mestridène avec Yohann Guiavarc'h et Hélène Maguer. Petit-fils d'un castor de Lesneven, Yohann Guiavarc'h a étudié cette épopée dans le cadre de ses études d'histoire avant d'écrire un livre, Construire sa maison en commun. Quant à Hélène Maguer, elle travaille au Conseil architectural et urbain de Brest Métropole.
- Yohann Guiavarc'h
Sur Brest, ça a démarré au tout début des années 50. Il y a eu deux dynamiques parallèles en fait. Il y a eu une dynamique qui était plutôt catholique et... Et après, il y a une autre branche qui était plutôt interne à l'Arsenal, qui, eux, ont construit 600 maisons, en fait, entre 52 et 58, à peu près, sur Brest. Donc, voilà, c'est un gros volume de logements.
- Hélène Magueur
Au-delà de construire leur maison, ils construisent tout un quartier ensemble, en fait, et ils attribuent les maisons à la suite. Mais donc, c'est des cités, des quartiers avec des maisons identiques qu'un groupe d'ouvriers construit ensemble. Ce n'est pas des chantiers individuels disséminés dans la ville.
- Marion Watras
Le mouvement Castor répond à une organisation bien précise. Il est structuré sous forme de coopérative, un avantage à plus d'un titre.
- Yohann Guiavarc'h
Quand vous achetez 50 chasses d'eau, c'est plus facile d'avoir un prix que quand vous en achetez une individuellement. Donc il y avait tout cet avantage aussi du mouvement coopératif pour trouver des financements et autres. Donc vraiment une dynamique collective autour de ce développement-là, avec un président, un trésorier, un secrétaire, un fonctionnement associatif. souvent avec une structure juridique assez solide comme derrière pour pouvoir emprunter de l'argent, puisqu'au début c'était la société qui empruntait, et puis à la fin du chantier, chacun devenait propriétaire de sa maison avec un prêt individuel.
- Marion Watras
Des maisons d'un étage, simples et fonctionnelles, avec un petit jardin que les familles cultivent, les maisons Castor sont facilement reconnaissables.
- Yohann Guiavarc'h
Ces maisons, elles sont toutes faites sur le même plan. Et donc on s'inscrit dans les dynamiques un peu de législatives qui se met en place pour la construction avec le plan courant en 53 qui permet d'avoir des primes à la construction. Donc en respectant des plans types, ils obtiennent des primes pour construire. Le département du Finistère donne aussi des primes, la commune les suit. Donc tout ça oblige à choisir un certain type d'habitat.
- Hélène Magueur
C'est des plans très bien conçus, simples et efficaces. On a beaucoup souvent de maisons jumelles ou des maisons en bande, ce qui limite aussi le nombre de façades à construire. Tout est pensé dans le modèle pour être le plus rationnel, le plus efficace et le plus économe possible.
- Marion Watras
À Brest, l'Arsenal joue un rôle particulier dans l'aventure Castor. Ses ouvriers sont nombreux à se lancer et les quartiers qu'ils construisent sont des petits morceaux d'usines à l'extérieur.
- Yohann Guiavarc'h
Il y avait une assistante sociale qui s'appelait Madame Bantalveg qui était à l'Arsenal. Et du coup, elle avait la mission de repérer les candidats à l'autoconstruction pour les castors de l'arsenal, en sachant que soit pour des raisons idéologiques ou économiques, on se plaçait dans tel ou tel autre groupe. Par exemple, il y avait un castor qui expliquait que lui, il avait choisi parce qu'un toit en zinc, ça coûtait moins cher qu'un toit en ardoise. Donc, il s'était positionné sur une cité où on réalisait des toits en zinc qui étaient moins coûteux.
- Marion Watras
Au départ, les castors ne sont pas des professionnels du bâtiment. Ils apprennent sur le tas chacun apportant son savoir-faire.
- Yohann Guiavarc'h
qui peuvent être spécialisés dans l'électricité, donc ils vont faire toute l'électricité dans toutes les maisons. Mais c'est aussi, par exemple, pour la maçonnerie, il y a besoin de beaucoup de main-d'oeuvre à l'époque, puisque c'est très peu mécanisé encore. Première réunion des castors de l'Arsenal, 200 volontaires pour la construction, un seul maçon. Donc il faut réfléchir un petit peu à comment on va utiliser du béton branché ou des choses comme ça dans des techniques très modernes de construction pour contourner justement cette difficulté. Il y a tout un équilibre à trouver là entre les possibilités de construction du groupe et les compétences qu'on peut trouver en interne. et la capacité à réaliser les maisons. Après, il y a aussi eu des entreprises qui sont venues en soutien sur certaines tâches, et donc les auriers de l'arsenal, par exemple, ont parfois des maisons, on le voit du côté de Saint-Pierre, où ils ont beaucoup travaillé les ferronneries aux fenêtres, puisqu'ils avaient des compétences très fortes dans ces domaines-là, et à l'inverse, la maçonnerie pouvait poser problème.
- Marion Watras
Les chantiers durent souvent plusieurs années. Si le jeu en vaut la chandelle, mieux vaut être motivé.
- Yohann Guiavarc'h
C'est aussi une phase de privation, parce que pendant des mois et des mois, il se consacre au chantier. Le chantier dure souvent deux, trois ans. Ça veut dire qu'entre le moment où on conçoit l'idée d'avoir la maison, qu'on adhère au groupe et où on a effectivement la maison, c'est souvent passé trois, quatre années où on est sur les chantiers tous les dimanches, pendant ses congés, le soir, quand il fait beau l'été, on y va encore travailler deux heures, après ça, journée de travail. Et donc, il y avait une astreinte puisqu'il fallait travailler entre 32 et 36 heures, suivant les règlements de chantier, minimum par mois. Sur le chantier, à l'époque, il faisait des semaines de 40-50 heures. Donc, ça laisse imaginer l'effort considérable que ça demandait. Et donc, pour la petite anecdote aussi, il y avait une dérogation de l'évêque pour avoir le droit de travailler le dimanche. Alors, plus dans les campagnes, mais ici aussi, ça s'est pratiqué de demander à l'évêque l'autorisation de ce travail dominical. Souvent, ils avaient été très marqués par l'époque de la guerre aussi. c'était... un effort qui leur paraissait un peu moindre par rapport à ce qu'ils avaient pu vivre à l'époque précédente. Et donc c'est une victoire du monde ouvrier et une émancipation du monde ouvrier, puisqu'on passe d'un ouvrier qui est mieux logé que son patron parfois, dans les milieux rurals ou même sur Brest, il y a peu de familles qui, dans les années 50, ont un tel confort de vie. Les premières baignoires et douches, c'est souvent dans les maisons castor, en tout cas pour les ouvriers, c'est certain.
- Marion Watras
Particularité brestoise, contrairement à d'autres régions de France, le mouvement Castor y a perduré jusqu'aux années 80, d'où la présence de nombreux quartiers à différents endroits de la ville.
- Hélène Magueur
En fait, on trouve les cités Castor dans ce qui était la périphérie de la ville à l'époque, dans les années 50. Donc on a beaucoup d'opérations à l'ouest, du côté de Saint-Pierre, le long du boulevard de Plymouth. On a énormément aussi de maisons du côté de... du quartier de l'Europe, Pontanézen, et sur Lambézellec aussi. Et puis voilà aussi quelques opérations à l'Est, et notamment ici à Saint-Marc, quelques poches de cité Castor.
- Marion Watras
À quoi cela ressemblait-il d'habiter dans une maison Castor ? Bien souvent, c'est tout un mode de vie où la solidarité est centrale qui se met en place dans ces quartiers.
- Yohann Guiavarc'h
Pour certaines opérations administratives, il reste lié entre eux, il y a des solidarités de ce côté-là. Il y a évidemment tout un voisinage qui se met en place. C'est quelque chose qui a perduré pendant toute la durée de vie des premiers habitants, qui pour la plupart sont restés fidèles à leur maison. On constate que le taux de départ est extrêmement faible. Même des gens qui ont pu connaître une promotion sociale sont souvent restés dans leur maison. Donc il y avait un vrai attachement au lieu. Et puis même les nouveaux habitants, il y a quand même un esprit particulier. Ce petit bout de campagne à la ville, c'est quelque chose qui est effectivement recherché et qui perdure jusqu'à aujourd'hui.
- Marion Watras
Les maisons Castor demeurent symboliques de tout un pan de vie d'une partie de la population brestoise, d'où l'attention particulière que leur porte le Conseil architectural et urbain de Brest Métropole.
- Hélène Magueur
21 secteurs sont identifiés sur la ville qui prend en compte ces sites Castor, avec des règles particulières, donc on n'a pas le droit de surélever les maisons ou faire des agrandissements trop importants sur la rue. L'idée c'est de conserver la silhouette homogène. et qui donne son identité à la cité. Après, on laisse quand même la maison vivre sa vie et on laisse les agrandissements se faire, mais plutôt sur le pignon ou sur la façade arrière et de manière assez limitée. De même, les isolations thermiques par l'extérieur peuvent être possibles, mais on demande à reconstituer tous les détails de la façade, les encadrements, les petites casquettes, tout ce qui donne l'identité et l'homogénéité de la cité. De ce point de vue, aussi les jardins, qui sont une pièce constitutive de l'identité de ces cités castors, parce que c'était vraiment un élément central au sein du projet, sont aussi préservés. C'est des modèles de maisons, de villes qui ont toujours eu la côte et donc on essaye de les préserver pour que cette aventure humaine perdure et soit un peu plus connue et valorisée.
- Marion Watras
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