- Narrateur
Cartels & Cie est un podcast proposé par l’Autorité de la concurrence. L’Autorité de la concurrence est une autorité administrative indépendante chargée notamment de sanctionner les pratiques anticoncurrentielles. On l’appelle aussi le gendarme de la concurrence.
- Clara Garnier-Amouroux
Je m’appelle Clara Garnier-Amouroux, je suis journaliste et pour l’Autorité de la concurrence, je me suis penchée sur les cartels économiques. Les cartels, ce sont des accords secrets entre entreprises concurrentes qui s’entendent pour fixer les prix, se partager les marchés ou limiter la production. L’objectif pour les entreprises qui y participent, c’est d’éliminer la concurrence afin de garder le contrôle du secteur. Et ce sont souvent les consommateurs, comme vous et moi, qui en paient le prix, puisque n’importe quel produit de consommation peut être concerné. Dans cette série, j’ai voulu comprendre les dessous des cartels et les moyens mis en œuvre par l’Autorité de la concurrence pour les faire tomber. Le cartel des fabricants de compotes. Épisode 1. Une arrivée qui dérange.
- JT France 2
Ce matin, l’Autorité de la concurrence a prononcé plusieurs amendes pour les principaux fabricants de compotes. Ils sont sanctionnés parce qu’ils se sont entendus sur les prix et cela a eu des conséquences pour les consommateurs. Margot Subra Gomez...
- Clara Garnier-Amouroux
Au JT de France 2, le 18 décembre 2019, les téléspectateurs découvrent l’ampleur d’un cartel qui s’est déroulé sur plusieurs années.
- JT France 2
De 2010 à 2014, les géants du secteur se réunissent secrètement à plusieurs reprises. L’objectif, maximiser leur profit et rendre plus difficile l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché. Pour le gendarme de la concurrence, c’est illégal.
- Clara Garnier-Amouroux
[ambiance] Donc là, je viens de sortir du métro Saint-Lazare. On va mettre l’adresse de l’hôtel. Aller. Cour de Rome. Rue Pasquier. Rue de la Pépinière. Donc là, il faut que je tourne à gauche. Pour comprendre comment ces grosses entreprises en sont arrivées là, et quels mécanismes elles ont mis en place pour dissimuler leurs pratiques illégales pendant tant d’années, j’ai décidé de me rendre là où tout a commencé, dans un hôtel Hilton, en plein cœur de Paris, autrefois appelé le Concord Opera. [ambiance] Bonjour, je m’appelle Clara Garnier-Amouroux, je suis journaliste et je travaille sur un podcast sur le cartel des compotes. Le 4 novembre 2010, un peu avant 9h, les représentants de 7 entreprises se réunissent. Ils veulent trouver des solutions face à l’augmentation du prix des matières premières qui nuit à leur activité. Il y a quatre énormes colonnes dans un matériau qui rappelle le marbre. Ils se retrouvent dans le hall de cet hôtel de luxe classé Monument historique. Les plafonds sont dorés. Il y a des lustres type cristal et des mosaïques au plafond. C'est vraiment beau. Ils s'installent dans une des salles de réunion réservées pour l'occasion. [ambiance] Donc là, il y a un écran, une moquette grise au sol, quatre chaises et du papier à en-tête aussi. C’est très silencieux. C'est l'entreprise materne qui organise cette réunion. Son représentant a préparé une présentation PowerPoint intitulée « Pertes et profits » .
- Milena Sabeva
Alors, je vais essayer de vous montrer ça.
- Clara Garnier-Amouroux
Milena Sabeva est rapporteure à l’Autorité de la concurrence. Elle a enquêté sur le cartel des fabricants de compotes et elle a eu accès à ce fameux document PowerPoint présenté par Materne lors de cette première réunion en 2010.
- Milena Sabeva
Alors, on voit clairement sur ces notes des simulations et des études de prix qui permettent aux entreprises d'envisager différentes hausses. et les marges qu'elles vont réaliser en appliquant les différents hausses sur certains produits.
- Clara Garnier-Amouroux
Entre 2010 et 2014, 7 entreprises – Valade, Andros, Charles Faraud, Délis, Conserves France, Materne et Coroos – se mettent d’accord sur des augmentations de prix. Ces hausses sont répercutées sur leurs clients de la grande distribution, des cantines scolaires et de la restauration d’entreprise. Ces 7 fabricants représentent à eux seuls 90 % des compotes vendues sous marque distributeur et 100 % des fournisseurs de compotes de la restauration collective. Ils possèdent à la fois leur marque dite « nationale », c’est-à-dire que le nom de l’entreprise est mentionné sur l’emballage, comme les « Pom’potes » de Materne par exemple, mais ils fournissent également des compotes pour ce qu’on appelle les marques distributeurs, les MDD. Dans cette affaire, non seulement ces fabricants s’entendent sur les prix, mais ils se répartissent également les appels d’offres lancés par les enseignes de grande distribution pour fabriquer les produits de marques distributeurs.
- Milena Sabeva
Par exemple, pour un client, il y avait différents appels d’offres qui ont été discutés avec des volumes envisagés et le concurrent qui pourrait les prendre. Donc il fait un appel d’offres, les producteurs répondent à cet appel d’offres, ils proposent des prix. Ce qui se passe en amont entre les concurrents, c’est qu’ils décident de mettre l’entreprise, par exemple Materne, en avant sur cet appel d’offres et les autres décident de donner des prix beaucoup plus hauts que le concurrent à qui ils ont décidé d’attribuer le marché entre eux. Donc ce concurrent, qui se retrouve en lead sur ce marché, va proposer un prix beaucoup plus intéressant. Donc le client va être tenté de choisir évidemment cette offre-là.
- Clara Garnier-Amouroux
Cette pratique est totalement illégale parce qu'elle fausse la concurrence et empêche les prix de rester justes et compétitifs. [ambiance] Bonjour, j’ai rendez-vous à 17h avec Madame Stévenin pour une interview.
- hôte d'accueil
[ambiance] Je vous fais patienter, je vais essayer de la contacter.
- Clara Garnier-Amouroux
Ok, merci beaucoup.
J'ai voulu mieux comprendre l'intérêt pour les fabricants de répartir leurs produits entre des marques nationales et des marques distributeurs.
- Marie-Amandine Stévenin
Bonjour.
- Clara Garnier-Amouroux
Clara Garnier-Amouroux, enchantée, merci. J'ai rencontré Marie-Amandine Stéphanin, présidente de l'UFC Que Choisir, une association de défense des consommateurs.
- Marie-Amandine Stévenin
Alors les marques distributeurs ont effectivement fait leur réputation sur un rapport qualité-prix en se situant toujours en dessous de la marque nationale, en étant vraiment sur le terrain du pouvoir d’achat par rapport à l’attractivité du consommateur.
- Clara Garnier-Amouroux
Le fait de répartir les produits sur deux types de gamme présente donc un énorme avantage pour les fabricants, notamment lorsqu'ils conviennent de hausses de prix au détriment du consommateur.
- Marie-Amandine Stévenin
Il faut voir aussi que ça va être gagnant pour les grandes marques qui ont créé cette entente sur les prix, puisque si ça a conduit – et je dis bien, si ça a conduit – à augmenter le prix de la marque distributeur, finalement l’avantage compétitif de la marque distributeur perd du terrain et donc le consommateur peut indirectement se tourner vers une marque nationale. Donc c’est un petit peu double gagnant pour la marque nationale qui est à l’origine de l’entente, puisque d’une part elle a imposé un prix au distributeur et d’autre part, en plus, elle va peut-être regagner des parts de marché.
- Clara Garnier-Amouroux
Cette entente a donc un double impact sur le consommateur final. D’une part, il est lésé en achetant plus cher ses compotes à une marque distributeur supposée être très avantageuse. Et en plus de ça, il va être incité à se tourner vers une marque nationale, beaucoup plus chère que le prix qu’il aurait dû payer, sans l’entente frauduleuse entre les fabricants de compotes. Pour comprendre comment ces 7 entreprises concurrentes en sont venues à se regrouper, il faut revenir un peu en arrière. En 1998, Materne lance sa célèbre « Pom’potes ». Cette compote en gourde séduit rapidement les consommateurs et surtout les parents. La « Pom’potes » devient le goûter idéal, facile à glisser dans le cartable des enfants. Mais à la fin des années 2000, un nouvel acteur débarque sur le marché français. Une entreprise néerlandaise, Coroos, tente de gagner des parts de marché en proposant à la grande distribution des compotes à des prix en dessous de ceux pratiqués par les fabricants français.
- Milena Sabeva
Coros était connu à l'époque comme étant un acteur très agressif au niveau des prix.
- Clara Garnier-Amouroux
Milena Sabeva, rapporteur à l'autorité de la concurrence.
- Milena Sabeva
Et c’est probablement une des raisons qui a motivé aussi la mise en place de cette entente des acteurs français qui voulaient faire face à ce nouvel entrant. Et clairement, il a fait peur aux entreprises françaises qui voulaient protéger leur part de marché.
- Clara Garnier-Amouroux
Entre 2010 et 2014, les entreprises se réunissent en toute discrétion dans des hôtels ou des restaurants à Paris et en province. Ces rencontres se font dans des lieux comme le Concorde Opéra, des Novotel ou des cafés comme Starbucks. Chaque réunion se déroule toujours de la même manière. Les 7 concurrents partagent des informations confidentielles sur leurs tarifs, puis se mettent d’accord sur des augmentations de prix et sur les arguments à employer auprès des clients pour justifier ces hausses de tarifs. Et ils se répartissent les appels d’offres de la grande distribution pour l’année à venir. Mais au mois de janvier 2014, après 4 ans d’entente, tout bascule. C’était le premier épisode de cette série consacrée au cartel des fabricants de compotes. Dans le prochain épisode, les preuves s’accumulent contre les fabricants de compotes et les enquêteurs s’aperçoivent que l’organisation du cartel est particulièrement sophistiquée.
- Narrateur
Cartels & Cie est un podcast proposé par l’Autorité de la concurrence et produit par Insider Podcast.